La clef, c’est la méthode.
Quand je compare mon moi il y a dix ans, cinq ans, et aujourd’hui, je suis effaré.
Il y a dix ans, j’entrais en classe préparatoire.
La prépa, beaucoup voient ça comme l’Enfer. Voire, comme l’a dit un ancien élève, le Purgatoire. Pas de chance, je ne suis pas croyant, donc ça ne m’affecte pas.
Par contre une chose est vraie, en prépa on bosse beaucoup. Vraiment ?
C’est bizarre à dire mais en prépa, je :
-sortais au cinéma une à deux fois par mois
-passais mes week ends sans DS (devoirs surveillés) à me balader sur Paris.
-sortais voir des amis un peu quand j’en avais envie.
-passais mes vacances à jouer à la console (tellement de jeux à la bourre et si peu de temps).
Par contre, c’est vrai que :
-j’allais en cours de 8h30 à 17h en moyenne, puis bossais de 20h à 23h (principalement des lecture).
-mes heures de trou étaient consacrés au fait de travailler.
-mes week end avec DS étaient généralement eux aussi consacrés au fait de travailler.
-Je n’avais absolument pas accès à Internet à Henri IV, ce qui fait que tous mes échanges avec des amis passaient par SMS (à une époque où ça n’était pas illimité).
En y repensant j’étais sous-connecté par rapport à mon époque. Mais je n’étais pas malheureux.
Il y a cinq ans (bon ok, 7), j’entrais à Normale Sup.
Quand j’ai eu l’ENS, un de mes camarades de l’époque m’a dit “hey, ça fait quoi de te dire que tu es en vacances pour le restant de tes jours.
En y repensant c’est assez drôle car à cette époque là j’ai :
-effectivement eu l’impression que les crédits de fin de ma vie avaient eu lieu. Sauf que diantre, que la scène post générique est longue. Il est où Thanos ?
-vécu des grosses années de déprime. En fait j’ai eu l’impression d’avoir fait tout ça pour rien. Je m’ennuyais affreusement en cours, plus rien ne me stimulait intellectuellement. Une affreuse sensation d’anémie que rien ne faisait taire.
-je me retrouvais en permanence avec une sensation de n’être absolument pas à ma place, et que je ne faisais absolument pas les choses comme il fallait. Ca allait des questions de certains profs (“tu parles latin, bien sur” “non”) a des trucs plus liés à l’écosystème de l’école (genre les rites de sociabilité, mais je vais rester light).
-globalement j’avais un rythme moisi de type 4h-10h avec le fait d’être toujours un peu à la bourre mais en même temps le cours en question ne m’intéresse pas alors à quoi bon.
-de fait je sortais beaucoup moins qu’en prépa.
-j’avais un accès illimité à Internet (et un Internet supra rapide)
-j’avais la sensation culpabilisante de ne jamais être en train de bosser assez, et en même temps je bossais un peu tout le temps, surtout sur mon mémoire (qui était le degré zéro de la motivation).
En fait si je résume cette période j’ai l’affreuse sensation d’être dans un jeu vidéo où d’un coup tu perds tous tes pouvoirs.
Aujourd’hui, je développe une start-up et je fais une thèse.
Alors cette période est un peu compliquée, mais au fond ce qui est fun c’est que c’est une synthèse des deux. J’ai démarré évidemment en tres sale état, avec une estime de moi-même à zéro (ou presque).
Au final actuellement :
-je vis en coloc mais globalement j’ai de l’espace pour moi. Ok Longjumeau ce n’est pas Paris mais il y a de beaux espaces verts et… je suis à 30 min de Paris donc assez pour pouvoir sortir quand je veux.
-j’ai un peu par moment la sensation d’avoir du boulot à m’en sortir par les trous de nez. En fait c’est affreux de se dire ça mais il faut arriver à faire une chose après l’autre, et se forcer à se stopper. Il y a tellement de choses à faire dans ma vie que j’ai deux options : soit j’essaie de tout faire en même temps (et auquel cas on laisse tomber le fait de dormir et de manger), soit j’essaie de faire une chose après l’autre.
-Une leçon que je retire malgré tout de ces derniers mois est le fait que travailler en équipe est un travail complètement différent de travailler en solo. C’est évident dit comme ça mais le point le plus compliqué à gérer c’est le fait de ne pas laisser les gens de côté. Je ne vais pas me jeter des fleurs de ce côté car je pense que j’ai encore beaucoup, beaucoup à apprendre. Et il va falloir que j’apprenne vite vu que in fine quand la boîte va grandir je vais devoir déléguer davantage de choses.
-au fond j’ai surtout renoué avec la sensation de faire des choses qui ont du sens. Bon pas tellement pour certains trucs (genre les formalités administratives), mais sinon, voilà.
-J’ai beau avoir Internet quand je veux, je découvre aussi que le monde ne disparaît pas si je m’en coupe complètement un, voire deux jours d’affilée.
Bref, entre ces trois versions de moi, il y a deux différences clefs.
La première c’est l’objectif.
Il y a dix ans j’avais un objectif clair et simple, avoir l’ENS. Au fond je ne faisais que ça. Alors ça n’explique pas tout évidemment sur pourquoi je l’ai eu, mais dans le processus on va dire que la vie était relativement simple.
A Normale Sup je n’avais aucun but, donc j’étais paumé. Clairement. Et en plus de n’en avoir aucun, je me sentais en permanence agressé par le fait que j’avais la sensation qu’on essayait de me coller des buts qui n’avaient rien à voir avec moi (quelqu’un à cette époque m’a dit que c’était mon devoir moral de poursuivre mes recherches de master en doctorat. J’ai laisse tomber pour faire une thèse de socio sur un sujet qui me passionne).
Actuellement je poursuis à travers ma thèse et ma start-up le même objectif, à travers des méthodes différentes : poser les fondations d’une pop culture francophone nouvelle et moderne. C’est très différent de mon objectif d’il y a dix ans, puisqu’il faut inventer le moyen d’atteindre cet objectif.
La deuxième différence clef, c’est la méthode.
Il y a dix ans j’étais, pardon des mots, un génie de la méthodologie. J’avais acquis un tel savoir-faire que j’étais, sinon une “bête à concours”, du moins parfaitement ajusté aux enjeux de la situation.
Bien sûr mes méthodes étaient souvent peu conventionnelles au regard de ce qu’on soutient souvent aux élèves de prépa. Je soutenais la nécessité de “dormir plus” pour ne pas “dormir pendant les cours”, ou encore le fait de sécher sélectivement certains cours quand on est en cube (l’année où on redouble). Ou encore le fait que la veille du concours il fallait faire un truc qu’on aime qui n’a rien à voir avec le concours (dans mon cas ca consistait à aller à la Tête dans les Nuages et à claquer 20 euros dans des jeux d’arcade cools).
Évidemment c’était heterodoxe mais ça marchait parfaitement.
A Normale Sup autant dire que les méthodes, je les ai oublié. J’ai rendu mes deux mémoires coup sur coup le jour de la deadline, alors que j’étais un habitué des devoirs rendus une à deux semaines avant.
Bref, grosse humiliation pour moi. J’étais incapable de me prendre en charge.
Actuellement c’est différent. Je suis loin d’avoir retrouvé une méthodologie de travail qui me convienne autant que j’en aurais besoin, mais je me la forge petit à petit.
J’ai surtout réalisé que la grande puissance de ma méthodologie d’antan venait de ma capacité à me concentrer de façon périodique sur un objectif donné, et à n’arrêter qu’une fois l’objectif atteint. Alors que beaucoup de mes camarades de classe passaient parfois 10 à 12h sur un devoir à rendre, j’y passais 6h. Argument ? “de toute façon le jour du concours on n’a que 6h, donc ça ne sert à rien.”
L’ennui c’est que la réalité n’est pas un DS ou un DM. Malgré tout, on n’en est pas si loin. Peut être que ça ne sert à rien de faire certaines choses et qu’il vaut mieux se concentrer sur d’autres. Peut être que les méthodes d’oral sont recyclables (j’en suis sur en fait).
En tout cas une chose est sûre : la méthodologie permet de s’imposer une rigueur à soi même. Et c’est cette rigueur qui permet de triompher des difficultés.
Je tenais à écrire cet article car il touche à une corde sensible de ma façon d’être : plus mes méthodes collent à ce que je suis, mieux je me sens. Moins j’en ai, plus je me sens vulnérable, avec de nombreuses conséquences néfastes.
Les méthodes de travail sont un bouclier et une armure face à la méchanceté et à la mesquinerie des autres. Ils peuvent vous insulter, baver dans votre dos tant qu’ils le souhaitent, si vous êtes heureux avec vos méthodes de travail et qu’eux sont malheureux, c’est vous qui êtes le gagnant de l’histoire. Et comme les gens méchants sont toujours des gens malheureux, et bien bonne nouvelle, vous gagnerez toujours.
La seule chose qui compte, dans ce contexte c’est que vous soyez heureux en étant vous, et en poursuivant vos rêves de la façon qui vous correspond. Rien d’autre.
