Joshua & Jeremiah

Un Éclat d’Os près du Cœur


UNE HISTOIRE DE LA QUÊTE DE BLICERO — EXTRAIT N° 10

« Là-bas il y avait tellement de sang dans l’air que j’en avais le goût dans la bouche. »

Il raconta encore comment ils s’en étaient finalement sorti, comment un drone de reconnaissance l’avait finalement identifié comme Agent de liaison de l’Expansion, selon les experts.

Les drones n’avaient jamais été en danger. En réaction, leur pouvoir de réaction avait brandi leurs schémas approfondis et leurs calculs rigoureux prouvant que leur tactique les amènerait vers une victoire évidente.

Un drone d’observation vint occuper l’espace où Jeremiah était affalé, à l’intérieur même du camp. L’Agent a observé un court instant le miroir de sa surface qui faisait le point sur les visages consternés.

Des torsions faisaient que le drone se balançait très légèrement, comme pour hocher la tête. Jeremiah respirait avec difficulté.

De nouveaux appareils approchèrent, des drones de classe offensive, et regardèrent quelques instants l’Agent de l’Expansion qui s’appelait Jeremiah Sma Esperii, surveillant le ralentissement de sa respiration et la tension progressive de ses muscles, jusqu’à ce qu’ils soient sûrs qu’il était vraiment la cible.

Il s’était donc écarté en silence, tenant à peine debout tant le choc l’avait affaibli et lui avait donné la nausée.

Ç’avait été un spectacle de chaos, d’indignation et de confusion parfaitement satisfaisant pour les drones. Mais tout venait de se terminer.

Jeremiah s’était sentit étourdi, hébété, comme à moitié mort lui-même lorsque les machines se retirèrent. Son champ de vision lui avait paru s’être rétréci, ou bien c’était ses yeux qui ne tournaient pas correctement dans leurs orbites, car il avait eu l’impression de ne voir distinctement que devant lui. Ses oreilles semblaient penser qu’il se trouvait près d’une grande cataracte, au sommet d’une haute montagne ou au milieu d’une tempête, car il entendait autour de lui un immense rugissement — dont il savait bien qu’il n’était pas réel –, comme si le monde lui-même hurlait son horreur devant l’acte infâme commis dans cette effroyable ruine.

Ses signaux de pensée étaient chargés de souvenirs confus et presque inaccessibles, faits de sang, de batailles et de formation préalable. Joshua le voyait dans sa topologie. Il l’entendait dans sa voix. D’une certaine manière, cette créature — « C’est ainsi que certains doivent le voir », lui avait dit Diziet Circé Legba, et si elle avait sans aucun doute raison, elle s’était abstenue de le lui dire — avait plus peur de ses vieux souvenirs que de n’importe quoi d’autre.

Jeremiah toussa et porta sa main sur la cicatrice qu’il portait sur le torse, celle qui avait retenue l’attention d’Illyan Nau une heure auparavant.

« Quoi qu’il en soit, un projectile à fragmentations a explosé et a soufflé la moitié des hommes et femmes présents. J’ai été touché aux poumons par un fragment d’os. Je ne sais pas à qui appartenait cet os. En quelques secondes, j’aurai pu être saigné à mort si j’avais eu moins de chance. »

Il avait secoué la tête. Une dent arrachée s’était envolée. Quelques brûlures sur ses bras dues aux flammes. Empiriquement correctes et cohérentes avec ce qu’on apprend dans les manuels, se souvenait-il avoir pensé. Un filet de sang qui s’écoulait de sa bouche. Des suintements à retardement sortant de ses yeux.

Jeremiah avait craché du sang épaissi par la poussière en suspens dans l’air. Incroyable, la quantité de sang qui pouvait sortir d’un jeune homme aussi mince. Il en était résulté des marques épaisses sur le tissu de ses vêtements dont l’odeur, mélangée à celle des incendies, revint soudain aux narines de Jeremiah. Ecartant ce souvenir intempestif, il regarda Joshua droit dans les yeux. Il reprit la parole d’une voix calme et posée :

« Un éclat d’os près du cœur. Bah.

- Vous avez été grièvement blessé, Jere.

- Les experts sont optimistes : je n’ai pas de gros dommages corporels.

- Pas comme beaucoup d’autres.

- Je… je me demande parfois ce que j’ai fait… Ou pas fait.

- Vous n’avez guère eu le temps de faire quoi que ce soit. Vous avez été pratiquement mutilé. »

Joshua Oskendarii essayait d’imaginer ce que cela pouvait faire d’être transpercé dans sa chair par un fragment d’os.

De son côté de la pièce, Jeremiah parut légèrement soulagé lorsqu’Illyan Nau revint. Que se passe-t-il dans la tête d’un mort-vivant ? se demanda Joshua Oskendarii. Il savait parfaitement qu’il ne connaissait pas toute l’histoire. Quelle erreur personnelle pouvait-il redouter plus que la mort elle-même ?

Le désert lui donna du temps pour se reprendre, selon ses propres termes. C’était ainsi que Diziet Circé Legba, en tout cas, voyait les choses. A un niveau subconscient, inspiré par sa nature profonde et d’anciennes loyautés ou peut-être par un refus inflexible et aveugle de laisser les Auditeurs et les erreurs de l’Expansion le briser, il commença à rassembler les fils épars de son être et à les tresser en un nouveau schéma. Celui qui avait été l’ancien Agent de liaison des Balkans n’était plus, songea Oskendarii ; un autre homme, irrémédiablement différent, se tenait désormais devant lui, et personne ne savait au juste qui il était réellement.

« Et vous haïssez l’Expansion ?

- Vous connaissez la réponse, Oskendarii.

- Vous la haïssez ?

- Non.

- Malgré tout ce qu’elle vous a fait subir ?

- Il m’est difficile de haïr des gens qui sont à ce point fidèles à leurs propres principes.

- Avez-vous étudié la résistance passive ? fit Joshua en souriant.

- Non, mais j’ai constaté la futilité de la résistance active. »

Joshua éclata de rire.

« Allons, Jere, vous savez comme moi que nous sommes des parias. Contagion politique. Il serait superflu de fournir des précisons.

- Vous vous sentez donc isolé ? »

Il rit. Illyan Nau revint avec un tas de linges qui dégageait une légère vapeur d’eau tiède.

Jeremiah Sma Esperii l’observa pour s’occuper l’esprit. Un nez en longueur, autrefois cassé et ressoudé légèrement de travers, si bien que son visage n’avait pas le même aspect selon qu’on le voyait d’un côté ou de l’autre. Un visage à deux profils. Ses yeux marron aux profondeurs pailletées d’or semblaient presque ambrés. Il désigna la table centrale du plat de la main. Sma Esperii s’installa.

Joshua put le voir sans le filtre des vapeurs d’eau. Il avait la peau mâte et les yeux trop clairs après ces longues semaines passées dans le désert ; des cicatrices pâles et blanches contrastaient vivement avec la couleur de son torse ; pour la plupart droites et fines, elles couraient les unes sur les autres et s’entrecroisaient. Plus elles étaient anciennes, plus elles étaient pâles et discrètes, couvrant le torse, les épaules et la base de la nuque, l’une d’elles remontant jusque dans ses cheveux et longeant sa colonne vertébrale.

Joshua le regardait en tentant de cacher sa surprise ; il surprit son regard et, pour s’excuser, il dit :

« Vous ne plaisantiez donc pas quand vous parliez de fuir dans le désert ? »

Il se toucha la poitrine.

« Non, mais la plupart des cicatrices sont de l’histoire ancienne, et celles-ci un cadeau que je dois à une forme particulière de fièvre jaune. Les autres (une main sur son torse)… les autres, disons, sont parfois plus récentes, oui. »

Une cicatrice en forme de demi-lune, grasse, plus épaisse que les autres, dessinait les muscles secs sous le cœur. L’éclat d’os, songea Oskendarii.

Étendu sur une table de cèdre, Jeremiah fit la connaissance d’une souffrance d’un nouveau genre. Palpant ses muscles, les doigts d’acier d’Illyan Nau percevaient les tensions qui les nouaient par endroits et, tirant dessus, les dénouait. Ensuite, sondant, plus profond encore, au-delà des fascias qui assuraient la disposition de sa musculature, ils allèrent chercher, tout près des os, les fibres que contractaient trop de mauvais souvenirs.

Illyan Nau commença par un pied, triturant la plante avec l’arrondi de son pouce, fouillant au plus profond de la chair sensible de la voûte plantaire, puis étalant le pied le plus largement possible, séparant chaque orteil et ses ligaments. Les années d’outrage que le pied avait absorbées du fait de la démarche pesante de l’Agent s’épanouirent en fleurs féroces. La pire souffrance fut celle du gros orteil. Il avait été raidi par le port de chaussures trop étroites et il fallu l’arracher à son blocage. Une douleur lancinante parcourut les os de Jeremiah Sma Esperii et se déversa hors de lui sous la forme d’une sueur glacée.

Deux heures s’écoulèrent en séances sur la table de cèdre jusqu’à ce qu’Illyan Nau, les paupières lourdes, le visage vide, eût passé à la dextérité de ses doigts chaque centimètre du corps de Jeremiah Sma Esperii. Et malgré la douleur abrutissante — le pire moment fut celui où Illyan s’attaqua à la région des cicatrices sur son torse et son dos, car Jeremiah revécut l’embrasement douloureux de toute sa chair, lorsque le projectile d’os vint se loger juste sous le cœur –, là où sa chair avait conservé le souvenir de sévices que son esprit avait préféré rejeté dans les limbes, il y avait quelque chose de beau, pour l’Agent Sma Esperii, à sentir le libre jeu de toute sa musculature sous la peau.

En travaillant, Illyan Nau fredonnait d’une drôle de manière, à partir de la gorge, et Joshua Oskendarii aimait bien entendre ça. Il n’arrivait pas à comprendre comment il faisait pour produire des bruits pareils. Cela ressemblait au chant d’une grenouille verte, mais avec deux sons en même temps.

Les dernières traces de tension le quittèrent, le réduisant à ce qu’il était et pas plus : une certaine quantité de chair molle et d’os denses. Il regarda baisser imperceptiblement la lumière de l’après-midi à travers les persiennes, observa la danse des grains de poussière dans le rayon qui tombait de la fenêtre.

L’heure suivante fut consacrée à des mouvements d’apaisement du corps. Plus de douleurs d’aucune sorte ne devait le traverser sur cette table. Il se percevait soudain, lui — sur ce plan de travail, vissé au sol de béton, la pièce elle-même vibrant de la vie alentour, accrochée aux tabliers et aux pylônes — comme un élément du tout qui constituait le Pont.

Les rêves du Porteur d’Eau étaient faits de métal brûlant, d’ombres qui couraient dans tous les sens en criant, de montagnes couleur béton. Ils enterrent les orphelins sur un versant de colline. Cercueils en bois rafistolés. Nuages dans le ciel. Ils ne voient pas le premier drone de reconnaissance qui vient de derrière les montagnes. Il fait un trou dans tout le paysage : le versant de colline, le ciel, un cercueil en bois, le visage d’une enfant.

Un bruit trop vaste dans le rêve pour être vraiment un bruit. Mais par-dessus lui, Joshua est capable d’entendre quand même, arrivant seulement maintenant, les corps incendiés, et voient les petits nuages de fumée noire qui s’élèvent des flancs gris clair de la montagne.

Allongé sur le banc fixé au mur, dans la lueur parfois éclatante des flammes, Jeremiah avait l’air d’un cadavre oublié. Il ne faudrait plus longtemps à Joshua Oskendarii pour apprendre que c’était ce qu’il était, dans une certaine mesure, mais cela viendrait plus tard, au moment voulu. Son corps luisait doucement des soins d’Illyan Nau, mais Joshua ne pouvait oublier que ce visage avait été couvert de traînées de poussière, de projections de sang, de sueur qui lui avait coulée sur les paupières. Son regard était injecté de vaisseaux rouges comme s’il était victime d’une hémorragie interne. Et c’était seulement le reflet du feu dans le brillant de ses yeux fixes qui le distinguait des morts qui se consumaient dans sa mémoire.

Ses os ont bourdonné tandis que le sommeil commençait à l’étreindre. Jeremiah s’endormit à l’état de cadavre. Seules la théorie et les promesses d’un sommeil ami l’assuraient qu’il renaîtrait un jour.