UNE HISTOIRE DE LA QUÊTE DE BLICERO — EXTRAIT N° 12
Elle était splendide, à sa façon — grande, un corps musical, des cheveux d’un blanc lumineux et fous. Ses yeux, liquides et rêveurs comme tous ceux des anciens prisonniers, abusés et torturés, étaient d’un bleu de brume, constellé de paillettes d’or.
Sa peau d’un blanc neigeux était tatouée sur la tempe et la paupière, ses narines et le septum entre son nez et sa lèvre supérieure percée d’anneaux minuscules incrustés de pierreries.
Elle retira sa longue cape. Le tatouage sur son ventre exposé luisait sous la lumière quantique reflétée. L’Opale orange au creux du ventre. Les roues dans les roues sur son estomac se mettaient à tourner. Un simple effet de la lumière, pensa-t-il. La Mischianza sentit le regard fixe de son interlocuteur.
Sa peau nageait sous les rouages en mouvement.
L’œil ne pouvait trouver aucun sens dans les boucles et les tournants, pas d’image de serpent ou d’ours, comme aiment les hommes et les femmes dans le Nord. Formée sur rien qu’on peut voir en ce monde, c’était une folie, sauvage dans son dessin, et elle disait ce que nous ne devons pas savoir. Un crâne d’étoiles. Le dessin d’une matrice, dans une paume.
Des formes pyrogravées semblables aux tatouages des sorcières parcouraient les parties de chair nues alors que les extrémités étaient agrémentées de boucles, de pendeloques composées d’argent, de visseries, de perles…
Un tibia et un mollet mécanique, d’une finition décidément très féminine, d’une délicatesse de fée. Ce ne sont pas uniquement des accessoires, mais de vrais modules de compensation, et elle se demande, dans son humeur, pourquoi elle les trouvait si réconfortants. Sans doute parce qu’elles sont vraiment belles, se dit-il.
Ses cicatrices étaient en revanche de toutes les longueurs et de toutes les profondeurs possibles avant qu’elle ne les recouvre de ces dessins multicolores. Elles étaient si nombreuses que personne n’entreprendrait d’en dresser le catalogue. La plupart de ses blessures étaient des souvenirs des heures de torture, les innombrables éraflures et la marque d’une arme à feu avaient également marqué sa chair de leur empreinte. Outre ces dégâts de surface aujourd’hui enfouis sous les tatouages aux courbes douces, peut-être sensuelles pour certains regards exercés, des fractures mal réduites, des cicatrices osseuses et des callosités parsemaient son squelette, lui-même maintenu par une douzaine de broches d’acier, d’armatures de fer ainsi, là où la jambe avait été sectionnée sous le genou, que par une articulation artificielle.
Son bras droit ainsi, ils n’allaient pas tarder à s’en apercevoir, la jambe gauche de la Sorcière Noire, semblait moulés dans le chrome et la chitine cartilagineuse.
Les linéaments des membres étaient presque impossibles à distinguer, sombres, lisses et mats, ne reflétant rien. On aurait dit des stries et des spires qui se déployaient, s’entrelaçaient et se tissaient en nasse inextricable de câbles, dessinant une silhouette que l’on désirait oublier aussitôt aperçue.
Lorsqu’elle parlait, les traits de la Mischianza était clairs et réguliers et ses lèvres charnues avaient des échos sensuels et son regard blessé et vindicatif à la fois suscitait la fascination.
Ce qui avait déclenché celle, mâtinée d’adoration, de son interlocuteur, ce qui attirait son attention de façon impérieuse, c’étaient les cicatrices.
Les tatouages, nombreux, de la Sorcière Noire, n’étaient qu’une pommade contre les cicatrices indélébiles de la peau torturée et brûlée lors d’interrogatoires brutaux et d’une sauvagerie insatisfaite. L’une de ces cicatrices, presque invisible sous la couleur des dessins entremêlés, fine et ininterrompue, sur le pourtour du visage de la femme, s’incurvant vers le bas depuis la commissure de sa paupière gauche jusqu’à celle de ses lèvres. Une deuxième, plus épaisse, plus courte, plus irrégulière, qui partait du côté droit du nez pour traverser la joue puis remonter vers l’œil afin de l’encercler. D’autres lui détouraient aussi le visage. Elles défiguraient sa peau colorée avec une précision d’ordre esthétique.
La Sorcière Noire se mouvait et se balançait à mes côtés et de temps en temps, il lui arrivait une bouffée de son parfum. Ce parfum, qu’il n’est jamais parvenu à identifier et qu’il ne se rappelle même pas l’avoir vue se mettre, était prodigieux. Il lui évoquait à la fois l’écume marine et l’odeur de feuilles brûlées, celle de la terre fraîchement retournée et une éclosion de fleurs printanières. Il y avait aussi en lui quelque chose de ténébreux, d’intense et de sensuel ; une note à la fois âpre et sucrée, souple et corsée en même temps qu’énigmatique.
Des années plus tard, alors que la Mischianza les avait depuis longtemps quittés et qu’il lui était devenu difficile de se rappeler avec précision jusqu’au trait de son visage, il lui est arrivé de percevoir comme un écho de cette fragrance dans divers moments d’intimité, mais cette impression s’avérait toujours fugace.
Submergé par un flot tumultueux de sensations, assailli de visions, de sons et d’odeurs, son hôte oscillait entre la terreur et l’euphorie. Il expérimentait alors cet étrange alliage d’émotions, entre exaltation et fatalisme, qui nous ferait considérer une mort subite et indolore (une mort qui tiendrait plus d’une suspension de l’être que d’un processus naturel), en un instant particulier, comme une bénédiction et une apothéose.
Après, quand elle se pencha pour serrer son manteau en peau de chiens plus étroitement autour d’elle avant de soulever sa sacoche et de la passer à son épaule, elle leva une main et essuya doucement le lait de chèvres en perles sur sa lèvre du bas, un goût qu’il imaginait rance et fumé. Il la sentait qui souriait, ses yeux se plissaient dans la peau en toile d’araignées des orbites. Quelques lignes de ses tatouages dessinées en rouge vif près de l’épaule se perdaient comme des poissons dans la fissure brusque des profondeurs.
Mischianza. Le mot a un son simple et facile à dire. Mischianza. Fille de l’Auditeur Arcan. (Promis à une carrière d’Auditrice, selon toute vraisemblance). Un nom comme un coquillage abandonné, une coquille. La créature vivante cachée dedans autrefois est partie. Le nom repose vide, creux et inoccupé. Il attend que le crabe rampe et se loge dedans pour l’essayer.
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