Joshua & Jeremiah

La Mischianza - Sous la Torture


UNE HISTOIRE DE LA QUÊTE DE BLICERO — EXTRAIT N° 11

Le noir, sa couleur, prit un virage dans sa direction, à la fois lumineux et dansant. Tout était tellement arbitraire : les promesses, la douleur, le désir, la gloire, la résignation.

Le premier passage à tabac fut assez déplaisant. Pas tant la douleur. C’était surtout la douleur sans espoir d’y échapper, la peur sans relâche qui lui travaillaient l’esprit, lui contractaient le corps. Le bourreau observait. Non loin d’elle son compagnon cria sans se retenir. Pas de mâle fierté pour lui ici, merci. Cela convaincrait peut-être son bourreau qu’il n’était pas un dissident, allez savoir. Tout ça était fou. Pourtant, les gardes ne lui brisèrent aucun os et terminèrent l’exercice pour la forme. Ils l’abandonnèrent nue dans une pièce minuscule, un placard très froid, sans fenêtre. L’arrivée d’air se trouvait à cinq centimètres de lui. Elle ne pouvait même pas y enfoncer sa main.

Elle essaya de se préparer, de se blinder. De se donner de l’espoir. Le temps jouait pour elle. Son bourreau était un sadique extrêmement doué et c’était là sa faiblesse. Au moins au début, il la garderait vivante et relativement intacte. Après tout, les nerfs devaient fonctionner pour transmettre la douleur. Un esprit devait être relativement clair pour reconnaître toutes les nuances de l’agonie. Des humiliations élaborées, voilà ce qui l’attendait plutôt qu’une chute brutale vers la mort. Tout ce qu’il avait à faire, c’était survivre. Après… il n’y aurait pas d’après.

Après tout, que lui étaient quelques humiliations supplémentaires ? L’immense fierté de certains devait en souffrir. Pas la sienne. Il n’avait aucune fierté. La torture, ça n’avait rien de nouveau pour lui.

Peu importait. Les amis de la Mischianza allaient venir à son secours. D’un moment à l’autre.

D’un moment à l’autre.

Elle garda ses certitudes jusqu’à l’arrivée des hommes du bourreau.

Après, ils le ramenèrent dans sa cellule sans doute pour lui laisser le temps de réfléchir. Il ne réfléchit à rien du tout pendant un bon moment. Elle gisait sur le côté, respirant par à-coups faibles, à demi consciente, les bras et les jambes se contractant lentement au rythme de la douleur qui coulait en lui comme du mercure.

Longtemps après, quelques nuages quittèrent son champ de vision et la douleur s’atténua en partie, pour laisser place à une rage noire. Les hommes du bourreau avaient poussé le processus bien au-delà du simple jeu avec la douleur. Et cela, sous l’œil de leur maître qui était venu regarder. Et l’étudier avec un sourire de plus en plus large. Son bourreau savait. Il l’avait lu dans son regard satisfait.

Son esprit d’analyse, son intelligence — le bourreau l’avait dépouillé de son unique moyen de rébellion. L’unique pouvoir somatique qu’elle possédait sur elle-même, qu’elle contrôlait, venait de lui être arraché. Elle ne pouvait plus analyser suffisamment bien, suffisamment longtemps pour agencer les idées, donner forme au monde qui l’entourait afin de s’y mouvoir avec facilité. Son bourreau l’avait coincée, lui avait fait la peau. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour l’atteindre au plus profond d’elle-même.

On peut vous torturer toute la journée mais ce n’est rien comparé à ça : ils l’obligeaient à se torturer elle-même. La différence entre la simple torture et la réelle humiliation résidait dans la participation de la victime. Son bourreau précédent, dont les tourments étaient physiquement beaucoup plus supportables que tout ce que l’actuel bourreau envisageait, le savait. L’ancien bourreau l’avait toujours obligé à se torturer ou à croire qu’il le faisait.

L’actuel bourreau ne tarda pas à prouver qu’il n’avait rien à envier à l’ancien. Il administra à la Mischianza un violent aphrodisiaque avant de la donner à ses… gardes ? Ou bien s’agissait-il d’employés d’un quelconque bordel de la ville ? Elle participa ainsi, le regard vitreux, à sa propre dégradation. Ça devait faire aussi un sacré spectacle sur les miroirs qui étaient disposés, bien visibles, tout autour d’elle.

Ils la ramenèrent dans sa petite cellule pour qu’elle digère cette nouvelle expérience comme elle avait digéré la première séance de torture. Il lui fallut un long moment pour que le choc et l’hébétude provoquée par la drogue se dissipent. Elle oscillait lentement entre une lassitude épuisée et l’horreur. C’était curieux. La drogue avait court-circuité le conditionnement de la matraque enfoncée en elle. Elle avait eu une brève crise de hoquets, c’était tout. Sans cela, le spectacle aurait été beaucoup plus court et ennuyeux. Le bourreau avait regardé.

Non. Le bourreau avait étudié.

Le regard de cet homme devenait une véritable obsession pour elle. L’intérêt de l’homme n’avait pas été érotique. La Mischianza sentait que le bourreau ne devait plus guère éprouver d’attrait pour la banalité classique de l’acte physique — sous toutes ses formes possibles et imaginables — depuis des décennies. L’homme l’avait examiné pour surprendre ses… réflexes ? Ses plus infimes réactions trahissant l’intérêt, la peur, le désespoir. La séance n’avait pas été programmée pour provoquer de la douleur. Celle-ci n’avait pourtant pas manqué, loin de là, mais elle n’en avait pas été l’intérêt.

Ce n’est pas encore la torture, comprit-elle soudain. Tout ça, ce ne sont que des préparatifs. Ils cherchent encore la torture adéquate.

Soudain, elle vit ce qui l’attendait, tout ce qui l’attendait. D’abord, le bourreau allait la conditionner à ça, l’accrocher à des doses répétées. Alors seulement, il ajouterait la douleur. Et il la clouerait ainsi, vibrante, entre douleur et plaisir ; l’obligeant à se torturer elle-même, à mendier la sombre récompense. Puis, il supprimerait la drogue et la laisserait là, totalement dépendante à ce scénario, poursuivre seule. Et elle le ferait. Enfin, son bourreau lui offrirait sa liberté. Et elle se mettrait à pleurer et à geindre, le suppliant de le garder comme esclave. Destruction par séduction. Fin de partie. Vengeance totale.

Tu vois en moi, Bourreau, mais je vois en toi, moi aussi.

Les séances d’alimentation forcée se répétèrent régulièrement toutes les trois heures. Sans cette horloge, la seule qu’elle possédait, elle aurait cru que le temps s’était arrêté. Elle venait à coup sûr d’entrer dans l’éternité.

Elle avait toujours cru que pour écorcher vif quelqu’un il fallait un couteau aiguisé. Au cours de ses nombreux déplacements pour l’Expansion, il lui était arrivée de voir les dégâts, physiques et morals, que cela provoquait sur les victimes. Une lame ébréchée faisait l’affaire. Ils taillaient avec précaution des zones bien sélectionnées de son corps. Ils portaient des gants, des masques et des vêtements de protection. Elle essaya, sans succès, d’arracher un masque pour croiser le regard de l’un d’entre eux lorsqu’il lui administrait une longue brûlure sous la chair.

Des poches de sang se formaient sous la peau, là où elle n’était pas encore arrachée. Elle maudit sa petitesse et pleura tout en voyant le sang qui gonflait sous sa peau avant de virer au noir. Plus tard, beaucoup plus tard, des images se formeraient, ce sang noir couleraient comme du mercure, se fixeraient un moment sous la peau pour former des dessins éphémères, comme seulement entr’aperçus, qui sembleraient parfois mettre en mouvement des images qui se gravaient instantanément dans votre rétine. De fugitifs tatouages, des mondes atroces. [B. saurait y mettre fin.]

Ses nerfs restaient horriblement intacts, exposés. Toucher n’importe quoi ou être touchée devint abominable, particulièrement quand, épuisée, elle tentait de s’allonger. Elle resta debout dans sa cellule, passant son poids d’un pied sur l’autre, ne touchant rien, pendant des heures, laissant le sang noir filtrer sous la peau intact, jusqu’à ce que ses jambes tremblantes cèdent sous elle.

Tout arrivait si vite. Où diable étaient les autres ? Depuis combien de temps était-elle ici ? Un jour ?

Bon. J’ai survécu un jour. Je peux donc survivre un autre jour. Ils ne pouvaient rien lui faire de pire. Ils ne pouvaient qu’en faire plus.

Elle s’assit, oscillante, l’esprit tétanisé de douleur. Et de rage. Surtout de rage. Depuis la première séance d’alimentation forcée, cette guerre n’était plus celle de l’Expansion. C’était personnel maintenant, entre son bourreau et elle. Mais pas encore assez personnel. Elle n’avait jamais été seule avec son bourreau. Il y avait toujours eu trop de gardes, trop de liens, trop de précautions. L’Auditrice en devenir qu’elle croyait avoir été était traitée comme un ennemi de cet état, et salement dangereuse. Même maintenant. Ce n’était pas bon.

Elle leur avait pourtant tout dit, à propos de l’Expansion, de ses visées à long terme, des Auditeurs et de ses Agents. Et même à propos de B. Mais le gavage lui avait bloqué la bouche et l’aphrodisiaque l’avait dépouillé de son langage et les autres choses l’avaient trop obligé à hurler pour dire quoi que ce soit. Tout ça, c’était la faute du bourreau. Il observait. Mais il n’écoutait pas.

Je voulais être Analyste de risques. Je voulais juste être un Agent. Était-ce si mal ? Elle voulait toujours être une excellente Analyste. Elle avait presque réussi. Elle avait senti le rôle d’Auditeur entrer dans sa peau. Mais on la lui avait arrachée. Elle pleura pour sa peau perdue, de grosses larmes chaudes qui venaient s’écraser et la brûler justement là où elle avait disparu. Elle sentait l’Auditrice s’éloigner, arrachée à elle, enterrée vivante.

Je voulais juste être moi. C’est foutu, encore une fois.

Elle avait oublié pourquoi elle était là.

Elle se demanda où était partie son nom, et son prénom.

Des gens venaient, tourmentaient une chose sans nom et s’en allaient. Elle les accueillait différemment. Et ces différences finirent par se cristalliser… Par devenir des personnalités auxquelles elle dut donner une consistance afin de les identifier. Il y avait Douleur… et Murmure… et Patience… et Hurleur… et une autre, tapie dans l’ombre, qui attendait son heure.

Aucunes de ces personnalités ne lui parlaient beaucoup, à vrai dire. Elles étaient plus ou moins excitées, mais toujours timides et honteuses et ne parlaient pas beaucoup.

Hurleur s’occupait du reste. Elle commençait même à soupçonner Hurleur de les avoir tous livrés au bourreau. Hurleur avait enfin trouvé un endroit où on le punissait assez. Donc Hurleur récoltait ce qu’il mérite.

La Mischianza ne me voyait pas tout au fond. Elle ne pouvait m’atteindre. Ni me toucher. Douleur, Murmure et Hurleur faisaient tous très attention à ne pas s’approcher trop, au risque de me réveiller. Ils étaient nés pour. Ils formaient plusieurs personnalités, grotesques, laides et dures au mal, ses mercenaires psychiques (ou mentaux ?). Le cœur noir. Pas très attirants, les uns comme les autres. Mais ils faisaient leur travail.

Elle se mit, de temps en temps, à leur fredonner des airs de chants.

Quelque temps plus tard, je me suis réveillé, malgré toutes mes interdictions, les barrières érigées avec le temps.

Les personnalités de la Mischianza suffoquèrent, enragèrent, submergées de terreur et de consternation. Pas un pli n’aurait ridé le visage lisse de Hurleur s’il en avait eu un, rien n’aurait pu ternir l’éclat de ses yeux.

Attends, la suppliais-je.

Il ne faut pas me gêner ou me saboter, dit Douleur.

Je sais qui tu es, dis-je.

Moi aussi, dit Murmure. Tu es l’Autre.

C’est de Hurleur dont nous avons besoin, dit Patience.

C’est de moi dont vous aurez besoin, dis-je.

Vous n’êtes pas des nôtres, dit Douleur.

Non. Vous n’aurez qu’une seule occasion. Après, c’est à moi qu’ils s’en prendront.

Ça me suffira.

L’Auditrice Mischianza se leva.

On venait la chercher.

La douleur envahit son visage qui était tourné vers le plafond, elle cria en vain, et puis on lui amputa la jambe à la scie.

Email me when Jonathan Herbrecht publishes or recommends stories