Face au vide: donner du sens ou vivre de l’absurde?

Quand la détresse face au vide de cette campagne électorale peut être l’occasion de réfléchir à ce qui donne du sens ou nécessite de méditer sur l’absurde.

Article initialement paru dans la Newsletter de Mindyness de Mars 2017. Pour vous y inscrire, c’est ici !

La détresse du vide politique.

Vous êtes peut-être confus, angoissé, énervé, désemparé voire même désespéré ou résigné face à la situation politique actuelle. J’ai un réflexe quand ça secoue dans mon existence ou dans la société, je lis ou j’écris. Mais, surtout, je lis beaucoup. Je me gave. Si vous ressentez cette détresse des temps agités, je suis persuadé que la liste de livres qui suivra pourra vous être utile. Mais en attendant que je vous la présente — la liste de mes lectures de Février/Mars, peut-être pourrais-je vous faire part de quelques unes de mes réflexions que la lecture n’aura pas épongées.

Cette situation politique ne me semble être que l’affleurement, visible aujourd’hui, de transformations de la société, lentes et silencieuses, économiques, sociales, institutionnelles et je dirais même aussi imaginaires. On peut parler du chômage, de l’Union Européenne, de la mondialisation libérale et financière, du multiculturalisme, du racisme et du terrorisme islamiste. C’est très important, c’est même vital dans le cadre d’une société qui se veut démocratique et libérale. On peut tenter de jeter le regard sur les transformations lentes et silencieuses modifiant notre vision des évènements en avènement, avènement de mutations progressives, processuelles au lieu de tomber des nues comme des Candides face aux attentats, à l’affaissement de la République, au succès du FN, la colère des classes moyennes et ouvrières ou la crise écologique. Ces phénomènes n’ont pas décidé de tomber, d’un coup, du ciel par le jeu de la fatalité. Tout cela a démarré il y a bien longtemps, loin des yeux, et cela nous arrangeait bien.

Les transformations de notre imaginaire social

Mais on peut se placer aussi sur un autre plan. Le plan de l’imaginaire et de ses significations. Un plan supérieur (ou inférieur) duquel coule (ou s’élève) les institutions et les transformations de la société. Des transformations desquelles nous avons préféré tourner les yeux et éteindre la lucidité parce nous n’avions pas le temps, pas l’envie, ou pire la peur. Peut-être aussi parce que par définition, il n’y a qu’avec la reprise, comme en rétrospective, que l’on puisse se saisir des transformations. Quelle est la signification du chômage en dehors d’une société dont la signification principale est le capitalisme? Aucune. Quelle est la signification du vote démocratique en dehors d’une société qui fabrique des individus atomisés et institués comme libres. Aucune.

Avez-vous vu la transformation progressive et invisible de notre imaginaire social et du magma de significations qu’il porte en lui, comme le notait le Philosophe Cornélius Castoriadis dans l’institution imaginaire de la société? Comment cet imaginaire en demande de plus en plus à tout un chacun puisqu’il ne s’occupe plus de l’individu. Il crée l’individu et le laisse tomber. Pour autant qu’il le magnifie en rabâchant sa primauté, l’individu est lâché en rase campagne pour trouver du sens, tout seul, à son existence. Si l’individu est voulu rationnel et autonome par l’imaginaire social, c’est pour mieux se décharger du devoir d’un imaginaire de laisser une brèche de sens à l’individu au sein de la société. Un devoir? Oui, c’est un devoir. Un imaginaire social doit laisser à l’individu — l’individu est une figure imaginaire sociale également; l’individu européen n’est pas l’individu africain et l’individu européen du 20e siècle urbain, capitaliste et technologique n’est pas l’individu européen de la société féodale — un espace de sens pour qu’en retour l’individu formé alimente — crée? — la société vivante. Mais comme Dieu est mort, comme la métaphysique est enterrée, puisque l’Etat est défaillant et le marché légiférant, il ne reste qu’un petit couloir de sens à investir.

Que propose comme significations imaginaires la société actuelle? Au risque d’exagérer, il me semble que la signification existentielle héritée soit bien étroite. Créer de la valeur économique dans l’institution de l’entreprise pour le progrès (matériel), s’insérer dans la fiction de l’offre et de la demande qui n’est plus une fiction puisqu’elle est déjà instituée avant de se rendre compte qu’on a une demande à formuler (émanant de besoins de la nécessité ou des désirs) ou une offre à proposer. L’offre et la demande ne pourraient être qu’un délire psychotique de l’entrepreneur capitaliste ou du consommateur/salarié, mais l’institution de l’offre et de la demande étant auto-alimentée par la signification imaginaire qui institue l’entreprise comme pilier de la société, l’entrepreneur capitaliste s’institue de nouveau socialement et en devient un individu tout à fait sain dans cette société. Sans l’entrepreneur, pas d’offre, sans offre, pas de demande, sans demande, pas de consommateurs, sans consommateurs, pas d’aliénation au salaire, sans salaire, pas d’aliénation à l’institution devenue centrale de l’entreprise. Au revoir nécessité, bonjour prospérité. Ou bien c’est dans l’autre sens? D’autres significations? Peut-être le sens donné à la nature, instituée comme extérieure à la société et aux individus, qui refuse de voir le naturel sur laquelle précisément s’étayent et la société et l’individu social. Elle serait donc l’opposée du sujet, et donc de fait un objet. A coup sûr, le sur-sens donné à la logique, au capacité de jugement et au rationnel devenu rationalisme, lequel justement peut opérer en toute puissance sur ladite nature, nous compris, tout du moins le naturel sur lequel le sujet est fabriqué. Le sous-sens donné à l’irrationnel, à l’indéterminé, au mouvant, à l’inconnu car difficilement captable par la logique, elle-même instituée comme reine des mouvements de l’esprit. L’institution de la technique autonomisée, comme volonté de puissance. Et le monde de la volonté de puissance instituée dans le transhumanisme qui vient. La fluidité instituée par le numérique également, car il faut que ça glisse, tout doit couler sur les écrans, sur les tablettes, sur la face de l’Autre et on y donne du sens.

Je trouve très dur l’exercice de dénicher les significations imaginaires à l’oeuvre dans la société. Très dur parce qu’elles résistent au découpage méticuleux de la logique qui pourrait aisément comme j’ai tenté de le faire les distinguer. Il faudrait en faire un examen beaucoup plus poussé, en sachant par ailleurs les limites mêmes de l’exercice; il est voué à l’échec si l’on attend de lui l’exhaustivité. Elles sont imbriquées, entrent en écho dans de multiples associations et reposent historiquement les unes sur les autres, s’auto-altérant, cristallisant voire fusionnant par couche, comme le magma de Castoriadis.

A l’heure de l’abstention et de la création.

Qui ne serait pas confus alors? Qui peut aisément prendre un air hautain et lancer qu’il n’est pas touché par le marécage qui nous est offert aux yeux, à l’esprit et aux coeurs avec cette campagne présidentielle? Je n’ai jamais autant senti que j’étais aliéné qu’aujourd’hui, contraint par la morale grégaire à devoir à tous prix choisir un candidat parmi une offre moribonde, alors que de toutes leurs forces, mon jugement et mes affects me commandent de ne pas me salir. Quand je dis que je n’irai pas voter ou que je voterai blanc, on me renvoie croyant me déstabiliser et par un calcul de boutiquier qui déshonore, que ce faisant je vote FN. Ce grégarisme du citoyen médiocre m’insulte car il se croit de bien commun. Je souhaite me mettre en retrait du marécage et on me parle tactique. On parle de crise de régime, de crise politique, de crise démocratique, de décadence de la civilisation occidentale. Pourrait-on parler de crise de l’imaginaire et de son magma de significations? Dire qu’elles — les significations — ne semblent plus tout à fait opérer dans et par la société, dans et par les individus? Qu’elles se sont trop éloignées des fondamentaux des besoins humains, généralisent la névrose, d’une certaine manière l’institue et demandent qu’on s’y soumette? Que ce n’est pas le moment du changement, ni du renouveau, ni de la transition (écologique, démocratique, énergétique ou que sais-je?) mais de la création? De sorte que, par analogie à la création historique qui seule donne du sens à l’histoire — ces évènements que rien dans l’héritage ne pouvait prévoir-, il devient nécessaire de nourrir les imaginaires pro-création, de ré-création, de création artistique, de création institutionnelle, de création existentielle? Mais pour créer, il faut savoir un tant soit peu qui crée, qui est ce qui, ses limites et ses nécessaires fictions; et je pense que lire et écrire sont les deux activités de l’esprit qui y contribuent le plus. Je vous souhaite alors une excellente lecture:

Le mépris civilisé de Carlo Strenger.
Un petit livre très simple à lire, bien structuré et à l’écriture fluide pour réhabiliter l’esprit des Lumières, celui de l’exercice de la raison pour l’émancipation face au pouvoir aliénant. Rien de plus, rien de moins. L’auteur philosophe et psychanalyste balaye de nombreux sujets de la société pour analyser l’émergence du politiquement correct, du relativisme culturel, des compromissions avec les fanatiques religieux, avec une idée en tête: on a le droit de mépriser les idées et les idéologies qui ne nous correspondent pas, il faut seulement le faire de manière civilisée.

Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus.
C’est une lecture dont il est sur que je n’ai pas tiré toutes les conclusions, je vais la laisser travailler silencieusement en moi mais je vous invite à vous y frotter si ce n’est pas déjà fait car avec l’avènement de l’insignifiance, il me semble important de se nourrir d’une pensée de l’absurde, surtout en période électorale. Camus fait le rapprochement entre la vie comme un éternel recommencement obéissant à l’absurde et Sisyphe, héros de la mythologie grecque, condamné à pousser au sommet d’une montagne un rocher, qui roule inéluctablement vers la vallée avant que le but du héros ne soit atteint. La vie est absurde, alors les solutions qui s’offrent sont soit le suicide soit la solution courageuse qui est de vivre consciemment l’absurde. Conséquences pour l’homme absurde: la liberté, la passion et la révolte. l’homme absurde ne fait rien pour l’éternel. Il vit sur Terre et peut prendre la peau de l’amant, du conquérant, du comédien, de l’artiste, du révolté. Le brave est le créateur car créer c’est vivre deux fois, c’est donner une forme à son destin absurde. Comme l’a dit Nietzsche cité: « l’art rien que l’art, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité » car la vérité est absurde. C’est décapant pour le néophyte que je suis.

Les transformations silencieuses de François Jullien.
Fin connaisseur de la culture et la pensée chinoises, l’auteur nous livre une réflexion qui personnellement m’a rafraîchi tant elle semble au premier abord étrangère au canon occidental des formes déterminées. C’est une pensée de la transformation, de ce qui est en cours, qui permet d’appréhender ce qu’on appelle Histoire, évènement, et donc planification et stratégie, sans avoir besoin d’en appeler à la substance ou au sujet. Avis à ceux qui souffrent de la volatilité de notre époque ou qui ont enduré des changements personnels douloureux. Avis aux stratèges, aux politiques ou aux managers ! La pensée qui y est développée est applicable au plan personnel sur le déroulé de sa propre vie mais également sur le cours historique, politique de la société. Comment prévoir si l’on pense la transformation dans ce qu’elle a d’invisible et de discret? C’est un livre qui tente de penser l’indéterminé de toutes transformations que nous ne comprenons que lorsqu’elle se manifeste, déterminée. En quelque sorte, c’est un livre qui invite à lâcher le contrôle. Et cela fait du bien.

Une seconde vie de François Jullien.
Toujours François Jullien qui en quelque sorte donne de la continuité aux transformations silencieuses pour l’appliquer à la vie, son déroulé et ses implications personnelles. A partir d’une question cinglante « Pourquoi est-ce que je continue de vivre? », question des suicidaires, des traumatisés ou tout simplement de l’adulte en crise de milieu de vie, l’auteur invoque encore l’écart avec la pensée chinoise pour en quelque sorte nourrir la pensée occidentale. Peut-on se décaler de soi-même, observer ce que l’expérience aura décanté en soi, pour lucidement, se réformer, promouvoir une seconde vie, dégager le terrain pour reprendre sa vie et exister? Vivre et exister, toute l’oeuvre de François Jullien peut être contenue dans leur alliance et leur opposition.

Ce fut un mois d’intenses lectures philosophiques pour moi; c’était cela ou me gaver de pseudo-spiritualités Pop New Age pour tenir dans la société telle qu’elle est et face aux évènements personnels (parfois tragiques, souvent absurdes) qui sont le lot de tous. Alors pour conclure ce soir, je vous souhaite à tous de créer ! (comme Nietzsche et Castoriadis), de méditer l’absurde et vous révolter ! (comme Camus) et d’exercer votre mépris avec classe ! (comme Strenger). Moi, je méprise, et j’essaye avec classe, beaucoup de notre imaginaire social. Et ce qui est absurde, c’est qu’en dehors de cet imaginaire, c’est l’absurde qui règne. Deal with it et bon lundi à tous !

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