Sous le signe de la décadence

De Carlo Strenger à Michel Onfray, de la peur de l’insignifiance à la décadence, il s’agit de récupérer notre esprit critique !

Article initialement publié dans la newsletter Mindyness de Février 2017. Pour vous inscrire, c’est ici.

Des nouvelles du bas empire.

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Nouvelles du Bas Empire. Je prends l’expression à Michel Onfray qui avec un certain humour note depuis plusieurs années ces faits divers, ces informations qui révèlent l’état de déliquescence de notre société qui n’a pas plus rien à créer et sombre dans le nihilisme profond. Le Bas Empire, en référence à la phase finale de l’Empire Romain avant sa disparition. « 65 ans, mère 13 fois , 7 fois grand-mère, enceinte de quadruplés grâce à une insémination artificielle, « Sean Penn se sent « moralement obligé » de regarder des vidéos de décapitations d’otages par l’Etat islamique. », « DogTV, la chaîne pour les chiens qui s’ennuient seuls à la maison, arrive en France ». L’ironie avec Michel Onfray, c’est que pendant longtemps, il prenait note des nouvelles du Bas Empire sur Twitter, comme le montre le style micro-blogging de ces citations. Twitter, le Bas Empire sur la Toile. Il n’en reste pas moins que même si ça grince, ça sourit à noter comme lui ces manifestations de notre chute qu’il aura explorées avec une perspective historique et en profondeur avec Décadence.

L’ère de l’info-divertissement global qui nous rend fous.

Une autre lecture de cette décadence est apportée par Carlo Strengler avec son essai La peur de l’insignifiance nous rend fous. Carlo Strengler nous délivre dans cet essai un regard sévère sur certains aspects de notre société moderne. Pour l’auteur, nous serions à l’ère de « l’info-divertissement global » fils des réseaux sociaux, du capitalisme appliqué au marché du « moi » et de l’idéologie Nike « You can do it ». De nos jours, on nous assène du matin au soir qu’il faut « sortir du rang » (Pub Citroën) parce que « yes, we can » (Obama) et c’est bien normal car « tout devient possible » (Sarkozy). Tout ici bas ne serait donc que question de volonté, le but de chaque existence étant d’exploser ses propres limites pour atteindre l’Eden que certains pu rejoindre — Bill Gates, Zuckerberg, Musk, l’Eden des affaires ; Beyoncé l’Eden de la pop. En France, c’est Nabilla et Norman qui ont atteint le Graal que des générations entières des Anges de la Télé-réalité et de Youtubeurs tentent de chercher. Si tu n’as pas rejoint cette nouvelle classe, la classe globale, peuplée d’Homo Globalis, tu as raté ta vie. Et le chemin vers cet Eden peut être très bien mesuré, calculé, quantifié par des échelles de valeur sur la « Bourse Globale du Moi » à coups de retweets et de likes. Même les écolos, les décroissants et les méditants y succombent. Pierre Rabhi, Mathieu Ricard, guest stars, prêts à imiter. On déifie les célébrités, qui n’en deviennent pas moins que des divinités dégénérées, au point de suivre le moindre instant de leur existence dans l’idée de les imiter.

Du nihilisme à la reconquête existentielle.

Mais si l’existence matérielle d’Homo Globalis lui confère comme jamais un sentiment de confort, le terrain de comparaison de cette nouvelle classe est littéralement étendu au monde. Si auparavant, la comparaison avait lieu au sein du village ou de la ville, c’est maintenant le monde global qui est le terrain de déploiement de nos urgentes anxiétés à ne pas être nous-mêmes, à devenir ce quelqu’un d’autre vanté sur Buzzfeed et répondant aux critères de la vie bonne de l’info-divertissement, pour ne pas être ce médiocre-là. Le défaut de l’approche de Strengler, c’est qu’il semble s’adresser spécifiquement à cette nouvelle classe globale qui sombre dans le malaise existentiel. Son tableau exclut le malaise existentiel des laissés pour compte de la bourse globale du Moi, qui n’y ont pas même accès. L’analyse aurait pu être encore plus incisive si elle s’était aventurée sur le terrain du populisme et du salafisme qui viennent s’engouffrer dans ces vides béants que les Bourses — quelqu’elles soient — ne pourront jamais combler.

Si l’auteur s’était arrêté à ce tableau déprimant et anxiogène, on lui en aurait voulu. La deuxième partie de l’ouvrage justement pourrait s’adresser à tous et mêle avec brio ses réflexions de philosophe avec sa pratique clinique de psychologue existentiel. Car comme il se le demande, comment vivre le mantra delphique « Connais-toi toi-même » en 2017 sans se nourrir des déchets de la spiritualité pop et autres systèmes exploitant la détresse en défigurant le Bouddhisme ou la mystique juive ? Pour cela, Stengler nous propose un rapprochement avec la pensée existentialiste de Nietzsche, Jaspers (les états limites), Jankelevitch (les hapax existentiels) et sa pratique clinique de psychologue. La lecture est délicieuse car elle ne glose pas, elle a vocation à donner des éclairages savants mais opérants. Sa réflexion sur les visions du monde en conflit est rafraîchissante à l’heure d’un relativisme culturel dégradant — un lecteur d’Onfray serait tenté de dire décadent — où tout se vaut, donc rien n’a de valeur pour soi.

On referme ce livre avec la ferme envie de comprendre son « équation existentielle » pour mieux la vivre, de peaufiner sa vision du monde, et de chercher du sens là où l’on préférerait de nous l’arrêt de la pensée. Penser, non, ce serait risquer de contrevenir au tout-se-vaut, au politiquement correct en somme. Strenger avec son « mépris civilisé« , c’est à dire « la capacité à s’inscrire en faux contre des credo, des comportements et des valeurs, dès lors qu’ils nous paraissent irrationnels, immoraux, incohérents ou inhumains » est en fait une invitation à penser librement, à se rappeler que rien ni personne n’est au-dessus de la critique. C’est un mépris exigeant envers les idées qui pourrissent dans la bouillabaisse du Bas Empire. Que ce soit une idéologie islamiste, un transhumanisme googleiste, ou le marécage des élections présidentielles de 2017. Tout ce qu’on est sommé de gober sans broncher. Autant dire que de nos jours, cela fait du bien.

Une balade décadente.

On referme ce livre avec une question en tête « Comment en est-on arrivé là ? » et à ce titre la Brève Encyclopédie du Monde de Michel Onfray pourrait être éclairante dans son approche de remontée aux origines de la décadence de notre civilisation judéo-chrétienne. Après avoir lu Strenger, en ce qui me concerne, je me suis surpris à flâner aux côté de Mircea Eliade avec Le Sacré et le Profane — je voulais comprendre à quel moment on avait commencé à évacuer le sacré pour tomber dans le profane historique ; je voulais comprendre à quoi ressemblait l’existence de l’homme religieux primitif pour qui le sens jaillissait même d’une pierre ou d’une fleur et qui ne connaissait probablement pas la névrose car son existence était tout entière connectée au Monde. Strenger m’a ensuite donné envie de relire Camus et sa philosophie de l’absurde. Le bouillonnement de la vie américaine avec le décret Trump et un suivi méthodique du djihad des tribunaux que certaines mouvances continuent d’opérer en France, m’auront arraché à ces spéculations philosophiques pour me replonger dans Orwell et ses écrits sur le Totalitarisme.

J’en veux à Strenger ! Je n’imaginais pas une lecture si stimulante. A cause de lui, j’ai été obligé d’écrire pendant deux semaines dans un carnet toutes les réflexions qui me sont venues après avoir refermé son ouvrage. A cause de lui, j’ai explosé mes commandes de livres pour découvrir Jaspers, Jankelevitch et Kirkegaard. A cause de lui, je n’ai jamais été autant en écho avec Onfray et Nietzsche. Bref, j’ai aimé et je tiens, je l’espère, grâce à lui le sujet de mon prochain essai. Et, j’ai le sentiment que l’époque est vraiment vide. Elle reste à la surface, elle croit s’être affranchie de la transcendance, affirme la supériorité de l’immanence matérialiste, mais propose dans les faits des Cieux dégénérés et une Terre boueuse. On aurait presque envie de figer le temps, car les oracles ne présagent rien de bon à venir.

Si vous avez envie de prendre un peu de recul avec ce libéralisme dévoyé qui nous inonde, lisez Strenger. Si vous cherchez de la philosophie accessible qui analyse les temps modernes en des termes lisibles et sans concepts obscurs, lisez Strenger. Si vous en avez marre de voir votre fil Facebook rempli de conseils en développement personnel par des personnes qui ne recherchent que le développement de leurs profits, lisez Strenger. Et lisez-moi aussi, j’aime bien quand on me lit.

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