Catherine Joie
May 8 · 25 min read

GRAND REPORTAGE / BELGIQUE / DÉSCOLARISATION

Les affranchis

Du côté de Spa, trois familles ont tourné le dos à l’école. Poussés par leurs idéaux, les parents n’ont pas inscrit leurs aînées — Sasha, Jéromine et Lykka en première primaire. À la place : des aventures dans les bois, des sorties culturelles et des moments pour flâner. Elles apprendront à lire et à écrire sans cahier ! Mais un tel pari est-il seulement tenable ? Comment instruire des enfants sans contrainte ? De septembre 2016 à mai 2017, les cheveux poussent. Les filles aussi. Et les postures radicales… s’assouplissent.

— Texte CATHERINE JOIE // Photos GAËLLE HENKENS

Sabrina, Sasha et Jéromine, au musée des sciences naturelles de Bruxelles. Vendredi, 14h18. (Gaëlle Henkens)

Pizza est aux anges. Il court dans tous les sens, renifle les chaussures abandonnées au pied d’un arbre, fait des allers-retours entre la rivière qui rafraîchit les enfants et le campement improvisé. C’est le bon copain de la bande : celui qui bondit dès qu’il entend la voiture de Fanny(*) et qui s’éclipse sans scrupule de la cour de la ferme pour passer la matinée dans les bois avec ses cinq acolytes.

Sasha, Jéromine, Lykka, Zélie et Zacharie déboulent pour profiter des brochettes de fruits. Des pommes, quelques fraises et des bouts de carottes — « ce que j’avais dans le jardin », précise Fanny. Sasha, du haut de sa petite voix : « Nous, on a trouvé une belle clairière !

– Ça veut dire quoi une clairière ? demande Jéromine.

Ça veut dire un grand endroit dans la forêt », indique Lykka.

Après avoir avalé trois bouts de pomme, les trois amies repartent en courant vers la butte dont elles étaient descendues, chacune un long bâton à la main. Les deux petits, Zélie et Zacharie, restent près de Fanny et posés contre un arbre, les jambes étendues dans l’ombre, ils se font raconter l’histoire des sept petites coccinelles. Des bouts de feuilles mortes collent à la peau blanche de leurs pieds. Pizza n’est plus en vue, mais ne doit pas être bien loin.

L’après-midi se termine dans la rivière avec de l’eau jusqu’à la taille pour Lykka et un bateau gonflable pour Zacharie. Avec les rayons de soleil qui rasent le toit de la ferme et terminent leur course sur le torse des enfants encore occupés à jouer dans l’eau. Nous sommes le mardi 13 septembre 2016, il est 16 h, dans toutes les écoles les élèves quittent leurs salles de classe, mais ici au bord du cours d’eau qui longe le hameau de Royompré, ça sent les vacances à plein nez.

Le choix de la déscolarisation s’est fait sur le tard. Jusqu’en juin, Sasha, 6 ans, et Jéromine, 6 ans et demi, suivaient un cursus plus ou moins standard à l’école maternelle. Leurs parents cultivaient déjà des envies de projet scolaire alternatif, bouquinaient pas mal sur la question, mais rien de plus. Au moment où elle pouvait inscrire Sasha en première année, Fanny, sa maman, a même visité l’un ou l’autre établissement, jusqu’à ce qu’un directeur lui réponde que l’objectif de l’école primaire, « c’est de préparer les élèves au secondaire ». Complètement refroidie — « et l’objectif du secondaire, c’est de préparer à l’université ? Rendre les enfants heureux, ça ne compte pas ? » — elle se décide : sa fille n’ira pas à l’école. Elle, de son côté, réduira son temps de travail pour s’occuper de l’éducation de Sasha. Gérard, le papa, soutient totalement Fanny dans ce double choix.

Pour Jéromine, Sabrina se décide aussi sur le tard, après avoir regardé le documentaire Être et devenir, qui fut une révélation. Elle n’a pas très envie de théoriser et préfère la jouer « au feeling ». Samuel embraie. Jéromine est pourtant très scolaire et apprécie l’école maternelle, mais ses parents ne veulent pas prolonger l’expérience afin qu’elle révèle « sa vraie personnalité ».

Chez Caroline et David, c’est Lykka elle-même, 6 ans, qui tranche la question. Après un bref passage à l’école maternelle — un mois et demi, parce qu’elle voulait essayer — elle signale à ses parents que l’école primaire en septembre, ça ne lui dit pas trop. Ça tombe bien : eux non plus. L’autorité exercée sur les enfants, le « saucissonnage par âge », les apprentissages « centrés sur les mathématiques et le français », la « violence éducative ordinaire »… Autant de raisons qui les poussent depuis longtemps à remettre en question le système scolaire et à chercher une alternative au modèle éducatif standard. Quelque chose qui rimerait avec liberté, jeu et nature. Un mode d’apprentissage « autonome et bienveillant ».

Pas d’école, donc ! Mais avant de laisser couler le récit, de suivre les péripéties de Sasha, Jéromine et Lykka, d’aborder les réflexions et les doutes de leurs parents, laissez-nous vous présenter les trois familles qui nous ont ouvert leurs portes pendant près d’un an.

Lykka, Zacharie et Zélie à Waimes. Jeudi, 14h28. (Gaëlle Henkens)

Fanny et Gérard ont 33 et 36 ans. Elle travaille pour une association spécialisée dans l’adoption ; il est chargé de projet dans les énergies renouvelables. Ils ont deux enfants, Sasha et Zacharie (3 ans et demi), tous deux blonds-de-blonds. Ils habitent à Theux près de Spa, mais l’année dernière, ils ont parcouru l’Asie du Sud-Est à quatre pendant plusieurs mois.

Caroline et David ont 38 et 48 ans. Elle est formatrice dans le milieu de la petite enfance et anime aussi des cycles pour adultes sur les questions d’apprentissages qui la passionnent : intelligences multiples, communication non-violente, etc. David est auteur et photographe. Lykka a un demi-frère, Valentin, qui a 10 ans. Caroline, David et Lykka habitent à Spa dans une maison aux châssis bleu turquoise — la couleur préférée de Caroline, qui la porte souvent.

Sabrina et Samuel ont tous les deux 33 ans. Sabrina est co-chargée de projet dans le circuit court et Samuel est employé dans la construction métallique (conception et réalisation de machines). Ils ont trois filles, Jéromine, Zélie (4 ans) et Lison (un an et demi). Aucune des trois n’a réellement froid aux yeux, spécialement Zélie qu’on surnomme parfois « Zélie catastrophe ».

Sabrina et Caroline sont voisines et anciennes collègues ; Fanny et Sabrina sont grandes amies. Sasha, Jéromine et Lykka sont super copines ; Zélie et Zacharie sont presque inséparables. Voilà le groupe des « habituels » : trois mamans et cinq enfants. Et autant de déclinaisons possibles…

Août : le même point de départ

Nous sommes toujours août. À ce stade, l’avenir « non scolaire » de Lykka, Sasha et Jéromine n’est pas encore très précis. Une chose est certaine, les six parents veulent se passer d’apprentissages formels. Surtout, pas de méthode. L’écriture et la lecture, disent-ils, viendront en temps voulu, quand leurs filles en auront envie ou besoin, de la même façon qu’elles ont appris à marcher et à parler. « De plus en plus de chercheurs dans les neurosciences étudient les apprentissages par l’émotion, par l’enthousiasme, indique Fanny. N’y a-t-il pas plus de sens à apprendre les choses quand on en a envie ? » Ce serait la clef pour que les enfants deviennent (ou restent) « hyper créatifs ».

Un « plan d’action » se prépare ; une sorte de tournante se met en place entre les trois familles pour garder les enfants — chose possible grâce aux mi-temps des uns et aux jours de battement des autres. Les parents comptent aussi s’appuyer pendant l’année à venir sur « On décolle ! », ce « lieu de vie et d’apprentissage » qu’ils ont lancé il y a deux ans à Royompré, hameau de la commune de Jalhay en province de Liège, avec d’autres familles. Un projet qui n’a rien d’une salle de classe, mais plutôt d’un jardin particulièrement bien équipé. Situé en bordure de forêt, avec roulotte et caravane, bac à sable et potager, on accède à la rivière par un petit passage au bout de la parcelle.

Reste à savoir comment présenter cela — ou justement ne pas trop en dire — à l’Administration générale de l’Enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En Belgique francophone, seul l’enseignement à domicile (EAD) satisfait l’obligation scolaire, en dehors de l’enseignement organisé et subventionné par la Communauté française. Pas la déscolarisation. Sasha, Jéromine et Lykka doivent donc être enregistrées comme « enfant instruit à domicile » pour respecter la législation.

Concrètement, il s’agit de compléter un formulaire de quatre pages avant le 1er octobre. La troisième feuille comprend la question : « Quelles ressources seront utilisées afin que votre enfant puisse atteindre ses objectifs lors de l’année scolaire à venir (ex. plan individuel de formation, manuels, cours de l’enseignement à distance, outils pédagogiques, etc.) ? » Gloups. Fanny choisit de rester assez floue. Elle mentionne des sorties culturelles, quelques manuels scolaires, une méthode d’apprentissage à la lecture… On lui a vivement déconseillé d’écrire le terme unschooling (pour « non-scolarisation »), jugé trop radical. Passera, passera pas ? On verra bien. En septembre, son enveloppe timbrée quitte la région de Spa et atterrit à Bruxelles, dans la boîte aux lettres de l’Administration générale de l’Enseignement. L’aventure peut commencer.

Octobre : l’apparition d’une date butoir

L a fin du mois d’octobre est arrivée à grande vitesse. Lykka a commencé l’équitation, métamorphosant d’un coup le samedi en « plus chouette jour de la semaine ». Le reste du temps, elle est surtout chez elle, souvent avec ses parents et parfois avec des copines, ou chez ses grands-parents. De temps en temps, Caroline l’emmène à ses formations et l’intègre à la préparation des lieux, parce qu’elle a envie d’associer Lykka « aux choses que les enfants ne font habituellement pas ».

L’un dans l’autre, Lykka connaît la solitude et — ce qui réjouit Caroline — la liberté. « Autour du 1er septembre, il faisait beau, on est allé se promener à deux et je me suis dit : “Aaaah, c’est la seule gosse qui peut être dehors aujourd’hui, et qu’est-ce que c’est bon !” C’est un sentiment d’absolue liberté… » Mais ce n’est pas encore assez pour Caroline qui se sent bridée dans leur projet de déscolarisation. En 2018, Lykka, Sasha et Jéromine, qui auront alors 8 ans, devront passer le premier test de compétence prévu par l’Administration générale de l’Enseignement pour les enfants instruits à domicile. Le début d’une longue série parce qu’un contrôle tombera ensuite tous les deux ans : à 10 ans, 12 ans (pour obtenir le CEB), 14 ans (le CE1D), 16 ans (le CE2D) et 18 ans (le CESS). Si le niveau est insuffisant, l’inscription dans un établissement scolaire devient inévitable.

D’un coup, il y a un calendrier à respecter… Caroline se dit carrément « mise à mal » par la perspective de ce test. En même temps, elle positive : « Lykka reconnaît déjà des lettres, sait faire des petits calculs. Elle écrit certains mots toute seule, “Lykka”, “papa”, “maman”… » L’autre jour, raconte-t-elle, sa fille lui a demandé comment écrire « Comment la vie est ? ». C’était un soir et Lykka était occupée dans la pièce voisine. Caroline lui a épelé la phrase — « tu vois le “E”, avec les trois barres vers le côté, comme sur la boîte aux lettres de mamy ? » — avant de découvrir, totalement émerveillée, que sa fille venait de lui demander comment écrire le titre de sa dernière création : un livre de plusieurs pages qui raconte une histoire d’amour entre un garçon et une fille. Certaines lettres étaient écrites à l’envers (comme le « F » de FIN), mais qu’importe ! Aux yeux de Caroline, c’est un signe que l’imagination de sa fille fonctionne à pleins tubes.. Touchée, elle brandirait presque ce livret comme une preuve qu’ils sont, David et elle, sur la bonne voie.

Lykka, chez elle. Mercredi, 11h45 (Gaëlle Henkens)
David et Lykka en balade. Mardi 14h47. (Gaëlle Henkens)

Mais de quoi rêvent-ils exactement ? Que Lykka puisse apprendre « par l’élan, et non par la contrainte ». David est convaincu que le système d’enseignement actuel en Belgique « ne permet pas de faire des gens autonomes. On nous forme pour des fonctions précises et la récompense d’avoir été un bon élève tout au long du parcours, c’est la consommation. Selon moi, le mal-être actuel de la société vient de là, de ce manque de connexion avec nos aspirations profondes. Les gens ne savent même pas ce qu’ils aiment. » David a détesté l’école et Caroline s’y est surtout ennuyée, mais ils ne sont pas devenus « anti-école » pour autant. S’ils avaient par exemple près de chez eux une offre semblable à l’École Autonome de Genval dans le Brabant wallon (pas de professeurs, pas de programme scolaire), ils y inscriraient Lykka. Mais dans la région de Spa, rien de tout cela pour le moment… D’où le choix de l’instruction en famille, par défaut et en grinçant des dents au vu des règles dont ils aimeraient bien se passer. Novembre 2018 est peut-être encore loin, mais cette date s’est déjà imposée dans leur calendrier. Caroline et David ont bien conscience que si Lykka ne sait ni lire, ni écrire dans deux ans, elle sera parachutée à l’école primaire. Dans leur salle à manger, un petit bureau a d’ailleurs fait son apparition.

Entre-temps, la nuit est tombée et, à une petite centaine de mètres de la maison de Caroline et David, cinq visages dépassent à peine d’une grande couverture. Sasha, Jéromine, Zélie, Zacharie et Lison ont les yeux grand ouverts devant Mary Poppins. Face à eux, au-delà de l’écran portable, un gigantesque planisphère tapisse l’entièreté du mur du salon. À table, Sabrina, Samuel et Fanny refont le monde scolaire. La légèreté du mois de septembre s’est un peu envolée. Sabrina et Fanny ont toutes les deux acheté la méthode de lecture des Alphas, composée de 26 personnages (les Alphas), chacun de la même forme et du même son qu’une lettre de l’alphabet. Prenons le « P » : c’est un perroquet dont la silhouette correspond à lettre en question.

Les deux mamans avaient besoin de se rassurer. Ne sachant pas comment s’y prendre avec la lecture — « je pensais que ça allait venir tout seul » — Sabrina a aussi consulté l’institutrice que Jéromine aurait dû avoir en première primaire. Depuis, Sasha et Jéromine chipotent avec leurs Alphas, sans plus — leurs mamans ne sont pas du tout régulières pour l’apprentissage. Les filles ne s’en portent pas plus mal. Jéromine se porte bien aussi, estime Samuel. Elle a juste traversé un épisode un peu délicat lorsque la directrice de son ancienne école a refusé qu’elle vienne en classe expliquer à ses copains son nouveau mode de vie. « Pour ne pas “perturber” les enfants », raconte Sabrina, encore choquée par la réponse de l’école. Jéromine s’exprime pourtant assez peu sur la déscolarisation. « En septembre, c’était difficile, précise Samuel. Quand on lui demandait : “Tu as 6 ans ? Tu a commencé l’école alors ?”, elle se tournait vers moi, toute mal de ne pas savoir quoi dire. Mais ce matin, je l’ai entendue répondre pour la première fois. — L’autre jour à la boulangerie, Sasha et Jéromine l’ont fait ensemble », poursuit Fanny. Sabrina : « Quand elles sont à deux, c’est plus facile. »

Janvier : glissades au musée

C ’est le chambard dans le wagon. Ça parle fort, ça gesticule et ça monte sur les fauteuils. Mais Sabrina et Fanny s’accommodent très bien de l’énergie débordante de leurs enfants. Il n’y a pas d’autres voyageurs aux environs, alors pourquoi les en empêcher ? Dehors, il fait gris, l’automne a laissé place à l’hiver. Depuis le mois d’octobre, une certaine routine s’est installée : virée au marché de Spa le mardi matin, piscine le jeudi avec la maman de Sabrina, bricolages, sorties à la bibliothèque ou au théâtre… Le rythme est intense. Hier, c’était ciné. Aujourd’hui, c’est musée.

Zélie et Zacharie glissent à plat ventre sur le carrelage brillant du musée des sciences naturelles de Bruxelles. Dans quelques instants, ils pourront foncer voir les dinosaures, archosaures, diplodocus et autres vélociraptors que Zacharie avait peur de rater. Tracasse pas, lui avait répondu sa maman, ils ne risquent pas de partir. C’est le style de Fanny : elle parle d’égal à égal avec ses enfants, souvent avec humour, mais sur un ton plus bas que la normale. Il ne faut pas croire, Sasha et Zacharie l’entendent quand même. Mais ne s’exécutent pas toujours.

Sabrina conçoit cette journée au musée comme l’occasion de faire des découvertes. « Le but n’est pas d’apprendre en soi. Je trouverais tout aussi chouette de passer la journée avec des copains qu’on n’a pas vus depuis longtemps. Samuel fonctionne différemment… Il enseigne beaucoup plus aux filles. Il va leur dire : “Regardez ceci, regardez cela.” Pas dans l’objectif de les pousser, mais de les inciter à explorer. C’est vrai que les gens qui déscolarisent ont un certain niveau d’instruction, mais Samuel et moi, on n’a pas une culture générale de fou pour autant ! Par contre, on a envie de découvrir. C’est plutôt ça, la démarche. » Que la mère de Sabrina ne comprend pas et qui l’inquiète… À Noël, mère et fille se sont accrochées sur le choix de Sabrina et Samuel, Marie-Claire leur reprochant de ne pas approfondir les choses.

Hasard ou non, Jéromine, Sasha et Lykka ont toutes les trois des enseignants (pensionnés ou toujours actifs) parmi leurs grands-parents. La grand-mère maternelle de Jéromine, Marie-Claire, était enseignante — ce qui ne l’a pas empêchée d’envisager l’école à domicile pour ses propres enfants. Marie-Claire se demande par contre ce que l’« expérience » menée par Sabrina et Samuel va donner. Elle trouve que Jéromine tourne en rond alors qu’« à cet âge-là, on a besoin de se trouver devant des défis ». Ça l’interpelle que ses petites-filles puissent faire plus ou moins ce qui leur plaît. « En lecture par exemple, quand Jéromine se trouve devant une difficulté, elle n’a plus envie, alors elle arrête. Je pense au contraire qu’il faut un peu se forcer. » Ce n’est pas la finalité du projet de sa fille qui la dérange — « C’est magnifique ce qu’ils font ! Apprendre à bien manger, ne pas consommer bêtement… C’est très beau ! » — mais la méthode. Pour elle, Sabrina et Samuel vivent dans une bulle, alors que leurs filles devraient « voir autre chose, des gens différents ». Le 1er septembre fut un coup dur : « J’étais mal de les savoir avec moi plutôt qu’avec leurs copines… Ce n’était pas aux côtés de leur grand-mère qu’elles devaient être. »

Marie-Claire a le sentiment que ses petites filles veulent retourner à l’école et « être comme tout le monde ». Sabrina n’est pas d’accord. Jéromine rêve d’une école à mi-temps, dit-elle, et dès qu’on lui explique que ce n’est pas possible, ses envies d’école s’envolent. Sabrina craint quand même — et c’est sa seule crainte — que ses filles manquent de contact avec d’autres enfants et que plus tard, elles le lui reprochent. « Du genre : “Tu nous as mises hors du truc”. » À part ça, pas de regret. Samuel et elle touchent le mode de vie qu’ils cherchaient, compatible avec un grand voyage par exemple. D’ailleurs, c’est décidé. Ils partiront à la fin du mois d’avril pour plusieurs mois. Au Portugal.

Mars : toutes les mêmes

C e qui crève les yeux et qu’on pourra difficilement leur retirer, c’est qu’ils s’éclatent. Prenons cet après-midi à Royompré pendant les vacances de Carnaval. Ça commence gentiment avec une balade dans les bois, en déguisement de pirate ou de bohémienne ; ça termine en bataille de confettis et de cotillons, à se rouler par terre et s’en faire déguster les uns les autres. La parcelle devant la roulotte est jonchée de petites pastilles de papier. Les mamans rigolent, ce n’est pas grave, disent-elle, du moment que les confettis n’atterrissent pas dans l’estomac de la chèvre du voisin. Pas grave non plus que Zélie descende une pente très raide dans les bois avec sa clavicule cassée, ou que Zacharie tire des bûches presqu’aussi grandes que lui pour les déposer dans le brasero brûlant. Tout le monde est relax, un peu « baba cool » édition XXIe siècle. Le style vestimentaire est coloré et décontracté, les jeunes mamans portent leurs bébés dans un foulard, elles ont parfois accouché à domicile, souvent allaité leurs enfants… Elles sont un peu toutes les mêmes. Et toutes plus impliquées dans ce projet que leur compagnon. Le temps et l’énergie qu’elles y consacrent sont impressionnants.

Jéromine, Zacharie, Zélie et Lykka imaginent une saynète chez Fanny. Mardi, 11h38. (Gaëlle Henkens)
Sasha, chez elle. Vendredi, 10h03. (Gaëlle Henkens)

En ce début de mois de mars, deux changements tout aussi énormes sont en train de s’opérer. Premièrement, c’est décidé, Jéromine, ses parents et ses petites sœurs partiront bientôt au Portugal… à vélo ! Trente kilomètres par jour et en deux mois, ils y seront. Facile ! Ensuite, et ce n’est pas rien non plus : Lykka veut aller à l’école primaire. Ce qui prédit un virage à 180° pour la famille de Caroline et David.

Trois heures avant de partir pour Royompré, Caroline et Lykka nous reçoivent chez elles. Lykka est encore en pyjama « Reine des neiges » et s’apprêtent à enfiler son déguisement de carnaval, une tenue noire et dorée de princesse rock. « Lykka, c’est une rockeuse ! lance Caroline depuis la cuisine.

Arrête de dire ça maman…

Elle a deux groupes préférés : Dalton Telegramme (un groupe liégeois) et Renaud. »

Lykka file à l’étage jouer avec son demi-frère et Caroline vient s’installer à table. Alors c’est vrai, ce sera l’école ? A priori oui, et Caroline est plutôt sereine vis-à-vis des envies d’école de sa fille. C’était le deal depuis le début pour chacune des trois familles : les parents suivraient la volonté de leurs filles si elles changeaient soudainement d’avis. Par contre, ce qui est plus pénible, poursuit Caroline, c’est l’aller-retour dans le questionnement. Lykka n’allait pas à l’école jusqu’à ce très bref essai en troisième maternelle, suite auquel elle a à nouveau choisi la déscolarisation. Et maintenant, l’envie d’école lui revient. « Mais si elle demande pour y aller, c’est que c’est important pour elle. Et si c’est la fin de ce que David et moi pouvons lui apporter ici, et bien voilà, c’est la fin. Je reste convaincue que l’on peut devenir adulte sans passer par l’école et sans que ce soit un problème pour s’insérer dans la société, mais on s’est toujours dit que l’on ne voulait pas vivre de façon marginale. Notre but n’est pas d’habiter dans une yourte au fin fond des bois et de ne voir personne. » Depuis que Lykka parle d’école, Caroline a intégré un peu d’apprentissage formel dans leur quotidien — ce que Fanny et Sabrina tentent aussi de faire depuis la fin de l’automne, mais sans grand succès : elles peinent toutes les deux à trouver 10 min par jour pour des exercices de lecture et d’écriture. Leur emploi du temps est apparemment déjà trop chargé. Caroline vise de son côté 15 min par jour. Parfois ça prend ; parfois pas du tout, auquel cas elle ne pousse pas, parce qu’elle « n’a pas envie d’aller jusqu’à se disputer avec Lykka ». Sa fille réalise aussi les exercices à sa manière. Entourer une image ? Elle gribouille tout autour, sans toucher l’image certes, mais en revisitant la définition d’« entourer ». « Je le vois comme un signe d’autonomie et d’indépendance d’esprit, donc oui, ça me fait marrer ! Si elle va à l’école, est-ce que sa prof la laissera entourer de cette façon ? Je ne sais pas, on verra, et peut-être que Lykka ne le fera même pas. Dans tous les cas, ça lui fera une expérience. »

Il est l’heure de partir à Royompré. Lykka est prête, elle a troqué son pyjama contre sa tenue de princesse rock. Caroline lui tend la clef de son auto pour qu’elle aille déjà s’y installer avec Valentin, son demi-frère. C’est une habitude, Lykka prend toujours les devants pour monter en voiture. Quelle était la formule employée par Caroline ? Autonomie et indépendance, c’est cela ? Au moment de démarrer, le spectacle est assez rigolo sur la banquette arrière : une princesse rock et un chasseur sont sagement assis, l’une avec un bandeau noir dans ses cheveux châtains et l’autre avec une carabine en plastique posée sur les genoux. Parés pour faire la fête dans les bois.

Mars : « Ça trace… »

L a lecture et l’écriture. On y revient toujours… Les programmes scolaires prévoient que les élèves aient acquis ces deux compétences en fin de première primaire. Nous sommes maintenant à la fin du mois de mars. Où en est Sasha ?

Elle sait écrire (ou recopier) des mots, il n’y a aucun doute là-dessus. La ligne du temps légendée qui décore la salle à manger est l’une de ses réalisations. Niveau lecture, on n’y est pas encore, Fanny aimerait parvenir à lâcher prise et se dire que « si Sasha lit à 12 ans, ce n’est pas grave. Mais j’ai quand même du mal quand je vois les livres de sa copine Romane. Ça trace… »

Sasha — petite brindille aux cheveux blonds coupés au carré — s’aventure dans un cahier d’exercices sur les émotions : colère, peur, joie et tristesse. Elle s’énerve quand qu’elle ne comprend pas les consignes, ce qui arrive assez vite, et son énervement énerve assez vite son papa. Gérard lui donne alors un coup de main et reprend au passage quelques fautes de conjugaison qu’elle a glissées dans la conversation. Dans l’ensemble, trouve-t-il, Sasha évolue bien au niveau de son débit de parole, de la façon dont elle lit et dont elle déchiffre.

« Est-ce que je peux dire un truc ? lance-t-elle d’un coup. Et bien, je suis triste que Jéromine parte au Portugal. » Depuis qu’elle sait aussi que Lykka veut aller à l’école, Sasha signale à ses parents qu’il faut trouver un « autre groupe ». Fanny, consciente elle aussi que leur projet atteint ses limites, cherche une école à pédagogie active. « Le seul truc qui se lance dans la région, c’est un projet à Aywaille, à 20 min de route… S’il y avait une structure comme celle-là près de chez nous, j’adorerais y inscrire Sasha. J’aime faire “école à la maison”, mais je ne suis pas du tout enseignante. Je n’ai aucune pédagogie, je suis incapable d’enseigner de la bonne manière, de focaliser l’attention de cinq enfants sur un exercice. À Royompré, je m’y prends peut-être mal, mais quand je fais une balade dans les bois et que je montre des fraises, tout le monde s’en fout ! » Elle part en éclat de rire. « Peut-être parce que je suis la mère, ou l’amie de la mère… Quand il y a un autre adulte (prof de danse, guide de musée, bibliothécaire…), c’est différent. C’est pour ça que je suis en recherche de rencontres à l’extérieur, avec d’autres groupes qui déscolarisent par exemple. »

Demain, Sasha et Zacharie passeront la journée exclusivement avec leur papa. C’est le cas toutes les deux semaines, et ce vendredi, Gérard a prévu une balade au domaine provincial de Wegimont. En matinée, le parc risque d’être bondé… Et effectivement, pas un chat à l’horizon. Seuls deux adultes inspectent les installations de la plaine de jeu.

Sasha, Gérard et Zacharie au domaine de Wégimont. Vendredi, 10h58. (Gaëlle Henkens)
Sasha, Gérard et Zacharie au domaine de Wégimont. Vendredi, 10h54. (Gaëlle Henkens)

Pendant que Sasha et Zacharie escaladent une structure en bois, Gérard explique que ce qu’il apprécie dans leur mode de vie, c’est notamment d’être maître de l’éducation de ses enfants. « C’est la liberté ! C’est aussi une manière de montrer que l’on peut faire les choses différemment. Je ne dis pas qu’on a raison, mais l’idée est de bouleverser un peu les esprits. Les gens sont persuadés qu’il est obligatoire de mettre ses enfants à l’école. “Quoi ? On peut ne pas les inscrire à l’école ?” Et bien oui. Il y a aujourd’hui 36 manières d’apprendre ! À l’époque d’Internet, on continue l’apprentissage de l’écriture dans un cahier entre deux lignes… Ces modèles datent de l’ère industrielle, alors qu’on est dans l’ère des autodidactes. Internet est une mine d’or. Il faut faire du tri, mais c’est une mine d’or. Enfin, je ne sais pas… Ou bien c’est moi qui divague complètement ? »

« On espère qu’on fait le bon choix, mais on n’est jamais sûrs à 100%, poursuit-il. On est toujours dans le doute, contrairement aux parents qui mettent leur enfant à l’école et qui ne doutent pas parce que c’est soi-disant obligatoire… Ce qui me rassure, c’est que je n’ai jamais lu de contre-exemple. Je n’ai pas trouvé de témoignages (de personnes déscolarisées) qui expliquent que la nonscolarisation est négative. Alors que des remises en cause de l’école, il y en a beaucoup. » Se pose alors la question de sa connaissance de l’école, version 2017. Gérard a 34 ans et n’a plus mis les pieds dans un établissement scolaire depuis ses 18 ans. « D’après ce que je comprends, ça a évolué, mais pas forcément positivement. Les profs sont beaucoup plus pressés, la quantité de devoirs augmente, si un élève est plus lent, bah… Un prof m’a dit ça, texto. » Une pause et il ajoute : « Vous devez vous dire que nous sommes fort critiques, non ? Vous auriez sans doute raison. »

Avril : un mot par jour

C ’est le printemps ! Sabrina, Zélie et Lison se sont coupé les cheveux, Spa rayonne et le départ pour le Portugal est imminent. L’option vélo est finalement tombée à l’eau, parce que trop délicate avec trois filles de moins de 8 ans. Les vélos seront accrochés à l’arrière du mobile home, plus tranquille comme moyen de transport. Jéromine aura un petit compteur sur son guidon, une façon de découvrir les distances — « on se dit que les chiffres, ça peut venir comme ça aussi » — et un carnet de voyage. L’objectif est qu’elle écrive une phrase par jour, soit nettement plus que la règle en cours (un mot par jour). Mais ce midi, Jéromine n’est pas des plus coopératives… Autant elle s’était appliquée ce matin à écrire les plus beaux « s » possible, jolie rangée de petits escargots tracée au stylo ; autant elle ne veut plus rien écrire maintenant. « Ok, R-I-E-N », rétorque sa maman. Jéromine souffle, mais s’y met. « Et si tu écrivais “chien” ? Tu dois juste remplacer le “R” par “CH”.

Ah non, on a dit un mot par jour ! »

Jéromine re-souffle, mais s’y met quand même. Et puisque les mots « rien » et « chien » sont prononcés une demidouzaine de fois chacun en quelques minutes, on reçoit une bonne dose d’accent verviétois dans les oreilles…

Zélie et Zacharie, chez Fanny. Mardi, 11h49. (Gaëlle Henkens)

Sabrina est crevée. Elles sont arrivées, Fanny et elle, à la conclusion que cette année de non-scolarisation, « c’était bien, mais extrêmement lourd ». « J’ai gardé le même rythme de vie qu’avant et j’y ai ajouté la déscolarisation. Or, ça prend une énergie de dingue ! Ne plus mettre ses enfants à l’école, ça implique en fait de changer de mode de vie. » Arrêter de travailler, elle y pense ? À moitié. « Si je fais cela, j’aurai quand même envie d’avoir du temps pour moi, ce qui implique de mettre les enfants chez quelqu’un d’autre. Et je sais que j’aurai des réflexions du genre : “Tu as choisi la déscolarisation alors maintenant, tu assumes”. » Son sentiment est qu’ils ont voulu en faire trop. En septembre, Jéromine faisait de la danse classique, du multisport et de l’expression artistique ; mi-avril, elle ne fait plus que du multisport. « Notre projet, c’est d’être plus cool, de prendre la vie plus calmement, souligne Sabrina. Alors si on éduque nos enfants en courant partout, ça n’a pas de sens. Vu de l’extérieur, nos vies paraissent peut-être déjà simples mais nous, on aimerait qu’elles le soient encore plus. » Comment exactement, c’est la grande question, à laquelle ni Sabrina ni Samuel ne savent répondre pour l’instant. L’objectif de leur voyage au Portugal, qui sera ponctué par des visites de « projets alternatifs », est d’ailleurs d’y voir plus clair.

Jéromine, Zélie et Lison dévalent en courant une artère du centre de Spa, l’une derrière l’autre sur le trottoir, à contresens des voitures qui remontent la rue. Sabrina et Samuel marchent tranquillement en amont. Quand les filles arrivent en trombe dans le bas de la rue et qu’une voiture manque de les toucher, Sabrina lâche la poussette, fonce et rattrape de justesse Lison qui titube un peu sur ses petites jambes. Arrivées saines et sauves sur l’autre trottoir, la vie reprend de plus belle et le jeune trio court patauger dans une fontaine. Jéromine, Zélie et Lison ont peu de limites, de règles ou de contraintes. Pas d’école. Bientôt, plus de maison fixe. Certains pourraient estimer que ces choix sont imprudents… « Il y a certainement des gens qui pensent que nous sommes inconscients, oui, répond Samuel, mais personne n’a encore été assez franc pour nous le dire. » Il regarde Sabrina et ensemble, se mettent à rire.

Mai : pas de déception

Mi-mai, déjà. Sabrina, Samuel, Jéromine, Zélie et Lison viennent de partir. En théorie, ils rentreront à la fin de l’année, à moins qu’ils ne trouvent un point d’amarrage au Portugal. Il n’y a pour le moment aucune certitude quant à leur présence en Belgique en novembre 2018 pour la première évaluation de Jéromine. Lykka et Sasha sont toujours en Belgique et toujours dans la région de Spa. Lykka a trois jours d’essai programmés d’ici la fin de l’année scolaire dans une école primaire du réseau libre, pour une entrée en deuxième primaire en septembre. Caroline, angoissée il y a quelques semaines à l’idée de « passer pour des extraterrestres de ne pas avoir scolarisé Lykka », est détendue. Pas de déception, pas de sentiment d’échec. Ils ont choisi un établissement où « l’atmosphère est nettement plus respirable et sereine qu’ailleurs. Il y a potentiellement des trucs qui vont me hérisser, comme les points dans le bulletin… Mais au moins, il y a dans cette école une volonté d’avancer et de se renouveler. Jusque-là, ça nous convient… À confirmer dans la pratique ! » glisse-t-elle dans un e-mail. En juin viendront leurs dernières vacances hors saison à trois, après sept ans loin du rythme scolaire. La fin d’une époque.

Sasha de son côté ne veut pas entendre parler d’école conventionnelle. La visite de l’école de Theux, près de Spa, l’a vaccinée : « Il y avait des petits bancs et des chaises, un grand tableau (elle mime à bout de bras la taille du tableau), un grand banc et une grande chaise pour le professeur. La seule chose qui m’a donné envie, ce sont les chiques (comprenez « bonbons » si vous n’êtes pas de la province de Liège) qui se trouvaient dans un bocal. » Ce qui la tente comme école, c’est un endroit où elle pourrait faire ce qu’elle veut et apprendre quand elle en a envie. « Avec différents âges mélangés, les plus grands et les plus petits ensemble. » Soit à quelques mots près l’exacte description de l’école idéale de Fanny, exprimée par sa maman un instant plus tôt. L’opinion des parents sur l’école déteint forcément sur la perception qu’en ont les enfants. Or Fanny et Gérard, très critiques, trouvent que le parallèle entre école et prison n’est pas dénué de sens… Un projet d’école alternative à Aywaille, par contre, les intéresse de plus en plus. Et là, sans surprise, Sasha accroche. Le projet doit encore être soupesé par les autorités communales. Le verdict devrait tomber d’ici la fin de l’année scolaire. Un voyage en mobile home, une inscription dans une école du réseau libre et un pied dans un projet alternatif. Qui aurait parié en septembre que la voie sur laquelle s’étaient lancés, cheveux au vent, six parents en recherche d’un autre modèle scolaire allait se transformer en trois itinéraires profondément différents ? Qui l’aurait cru ? Eux certainement pas. Nous non plus.


(*) Prénom d’emprunt. Fanny s’appelle en réalité Caroline, mais pour éviter de s’emmêler les pinceaux entre les deux Caroline, l’une d’entre elles a proposé de se rebaptiser le temps du reportage. Les lecteurs l’en remercieront.


— Texte CATHERINE JOIE // Photos GAËLLE HENKENS

— Reportage initialement publié en juin 2017 dans 24h01, la revue belge de grands reportages, aujourd’hui disparue.

Catherine Joie

Written by

Journaliste belge — Reportages collaboratifs — opendata, élevages bovins, agriculture, justice, longs formats

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