Trois mois pour questionner la filière bovine en Belgique

Catherine Joie
Jul 2 · 9 min read

Voici le carnet de bord d’une enquête collaborative sur les bovins, les vétérinaires et la Wallonie. Les paragraphes ci-dessous s’accumuleront de juillet à septembre 2019, en chronologie inversée. Bienvenue !

— Ce carnet est publié sous la licence CC-By BE.

— Ce travail d’enquête est soutenu financièrement par le Fonds pour le journalisme en Belgique francophone.


19 juillet — « J’ai déjà complété la première ligne du tableau, avec le steak fin de bœuf acheté mardi. »

Est ici en jeu la réponse à l’épineuse question : combien coûte-t-elle vraiment, la « bonne » viande wallonne.

L a semaine dernière, on m’a collé un défi sous le nez. Ce n’était pas vraiment présenté comme tel, mais je l’ai saisi de la sorte, ce qui compte puisque in fine, on se retrouve avec le résultat suivant : je viens d’ajouter une nouvelle couche à cette enquête sur la viande wallonne et les vétérinaires. (Oh non, la charge mentale prend un coup, mauvaise idée.)

Quelle couche ? Documenter toutes les infos relatives à ma consommation de viande — maigre, ma consommation, notons-le quand même, pas une grande carnivore, je dois être à deux repas par semaine contenant des protéines animales, trois grand maximum.

Le point de départ, c’est la question d’un ami d’ami : « Je me demande combien ça coûte de ne manquer que de la viande wallonne de la meilleure qualité », sous-entendu achetée via le circuit le plus durable possible, en rémunérant correctement tous les maillons d’une chaîne de production bovine.

L’ami d’ami suppose que ça coûte sacrément cher. Et que si l’on veut payer tout le monde au juste prix — le choix de l’expression n’est pas de lui, mais de moi et je me demande en écrivant ces mots qu’on ne saura probablement jamais ce qu’est un « juste prix », mais bref — si l’on veut payer tout le monde dignement, le budget alimentaire d’une famille explosera sans conteste. Puis il a parlé de ceci : la proportion d’un budget familial moyen consacré est aujourd’hui à l’alimentation à hauteur de 10% ou 20% (?), contre 60% ( ?) il y a quelques décennies.

(Ça fait quand même pas mal de chiffres en suspens, donc à aller consulter, et donc à ajouter à une to-do, la charge mentale te revoilà.)

(En fait, je devrais créer une to-do avec des infos clefs qui me manquent, des « petites » infos de cet ordre-là, pour 1. la publier et publier son avancement, 2. éventuellement susciter de la participation du public pour récolter ces infos.)

Retour à la consommation de viande : l’idée est donc de se mettre à calculer.

Le tableur Excel, en version partagée, donc Google Sheet, est ici : https://docs.google.com/spreadsheets/d/1FYx09x3TJ0pRi7vAis-i77K_2tJ1jzduJkSEsjFUqi0/edit?usp=sharing

J’ai déjà complété une première ligne, avec le steak fin de bœuf acheté mardi pour l’occasion. J’en ai profité pour recenser les catégories les plus pertinentes possibles, choisies sur base de ce premier achat et sur base d’une étiquette type telle que présentée par l’AFSCA.

Pour que ça ait du sens, tout ceci, il faudra quand même que je compare ces données mon budget alimentaire global, et mon budget tout court. Sinon, ce seront des données sans intérêt, non ?

Faudrait surtout qu’on soit plusieurs à calculer nos dépenses en viande, mais aussi à collecter des données concernant la chaîne de production. Le Google Sheet est totalement ouvert, please, dig in.

NB : il y a aussi d’autres feuilles dans le même tableur, qui touchent également à ce reportage et pour lesquelles j’aurai aussi besoin d’aide, donc n’hésitez pas à contribuer dans les catégories « organismes wallons publics et privés » et « chiffres clefs ». Avec tout mon amour, déjà, merci.


11 juillet — « À Nicolas et Elisabeth, un grand merci. »

Ils viennent d’allonger ma liste de bouquins à lire sur la viande, et c’est une très bonne chose.

Bouffes bluffantes, de Nicolas Kayzer-Bril, s’avale en un temps record, le livre fait une petite centaine de pages. J’espérais y trouver des informations sur la bidoche présentées de façon décontractée, mais fouillée, puisque l’objectif du bouquin est tout même de raconter la véritable histoire de la nourriture, de la préhistoire au kebab. Plutôt déçue, je n’ai pas trouvé ce qu’il me fallait.

Mais vint alors la magie de Twitter, du Web et de l’Internet. Un Nicolas Kayzer-Bril et une Elisabeth Debourse (journaliste belge, bien calée en nourriture) qui rappliquent dans les commentaires dudit tweet pour y suggérer d’autres livres, calés « viande », eux.

Devenez, vous aussi, des Elisabeth et Nicolas. Commentaires sur ce post ou sur d’autres réseaux :

bonjour@catherinejoie.be — https://twitter.com/JoieCatherinehttps://www.instagram.com/joiecatherine/https://www.facebook.com/catherine.joie.503https://www.linkedin.com/in/catherine-joie-2a86455b/

Peut-être que ce projet journalistique tournera au club de lecture, qui sait.


8 juillet — « Donc Facebook, ce sera. »

Parmi une armada d’autres outils de communication. Les gars, il y a du pain sur la planche, vraiment beaucoup de tartines.

Constat douloureux ? Non, pas tant. Même si j’espérais quelque part au fond de moi récolter — moment de grande honnêteté — une petite dizaine d’adresses email en revenant de ma « première sortie » devant un public de vétérinaires, il y a une dizaine de jours. Rappel : j’évoque ici la conférence de buiatrie organisée à l’Université de Liège, lors de laquelle j’ai présenté ce projet journalistique, proposé à l’assistance d’en monter à bord, proposition à laquelle j’ai reçu des oreilles attentives, une question franche (« mais est-ce que madame mange de la viande »), trois interviews, mais surtout, surtout, aucune adresse email.

C’était pourtant l’objectif. Amorcer un canal de communication efficace, à partir d’adresse emails, puis newsletters et tout ce qui peut s’en suivre, au départ d’un formulaire de contact intégré sur catherinejoie.be. Sauf que zéro, zéro réponse. La croisade de la communication est donc officiellement ouverte.

Ce début de semaine, le contenu et les recherches journalistiques seront donc légèrement mis de côté, pour focaliser énergie et temps disponibles à la mise en place d’outils de communication performants et surtout, interconnectés. Ça va probablement passer par l’ouverture d’un compte Facebook — or quiconque me connaît un peu sait que je m’y oppose depuis des années, sans grande difficulté. Mais ici, je cherche avant toute chose à entrer directement en contact avec (grosse ambition) l’ensemble de la communauté des vétérinaires wallons. Il va donc falloir que je les rejoigne, physiquement et numériquement, où ils se trouvent déjà. Illusoire de les déplacer où je me trouverai — physiquement et numériquement. Donc Facebook, ce sera.

Site web performant ; automatisation des procédures de contact ; ping-pong de liens URL ; scénarios comme « si untel me répond X, on lui répond automatiquement Y » ; comment envoyer un message équivalent sur plusieurs réseaux en même temps.

On le sent, tout ceci est encore, en ce lundi matin, très flou dans mon esprit. Heureusement que Marie et Pierre-Alexandre travaillent avec moi pour façonner tout ce processus communicationnel.


3 juillet — « Excellent. On sera au marché de Ciney la semaine prochaine. »

Gaëlle, moi, mais vous aussi, puisque vous nous accompagnez dans cette histoire.

C e marché commençait sérieusement à aiguiser notre curiosité. On en parle comme le rendez-vous hebdomadaire du secteur, sorte de métronome de la filière bovine. C’est effectivement une étape clef, puisqu’il s’agit de la première vente du bovin « viandeux ». L’animal devient alors concrètement un produit voué à la consommation. (Oui, ça semble extrêmement évident, voire bateau, dit comme cela, mais signalons-le quand même, au cas où.)

Cette première grande transaction se déroule chaque vendredi matin, à 7 heures, pour le marché de Ciney. Battice et Bastogne, les deux autres marchés wallons, ont d’autres horaires.

Et aujourd’hui, grand moment : j’ai obtenu l’autorisation d’entrer la semaine prochaine au marché de Ciney. Gaëlle et moi ne partions pas gagnantes : les journalistes et photographes ne sont plus forcément accueilli.e.s bras ouverts depuis une opération de Gaia, photos etc., à Ciney justement.

Mais dans notre cas, tranquille, par téléphone, ça s’est déroulé comme suit :

« Ah mais oui, c’est une bonne idée. C’est maintenant qu’il faut faire un reportage sur le sujet, puisqu’au rythme où ça avance, dans sept ou huit ans, on ne sera plus là. » (Ambiance) « Vu les politiques en cours, les vegans et les végétariens… On est en train de tuer nos campagnes.» (Voilà) « Le marché ouvre à 7 heures, on ne s’entendra pas bien à ce moment-là parce qu’avec les bêtes, il y a beaucoup de bruit, mais après, on sera au calme.»

Apparemment, il faut entrer par la cafétéria. Cocasse. Mais ensuite, ça devient sérieux : on achemine quelques 3.500 animaux (nombre à confirmer), puis on passe aux transactions et enfin, rechargement du bétail.


2 juillet — « Mais est-ce que madame mange de la viande ? »

Autant le dire tout de suite, la madame en question, c’est moi.

Est-ce un choix risqué, d’ouvrir une discussion sur l’avenir de la viande de bœuf wallonne avec des vétérinaires. On dit d’eux qu’ils sont juges et parties, qu’ils vivent indirectement de la production de viande, qu’ils sont donc mal placés pour discuter de ce sujet devenu sensible.

La raison d’être de cette enquête, centrée au départ sur leur profession, n’était pourtant pas celui-là (la viande), mais plutôt à la surcharge de travail de bon nombre de vétérinaires dits « gros animaux » qui se démènent pour, on peut le résumer ainsi, permettre à la filière bovine d’exister en Wallonie, tout simplement. Puisqu’effectivement : une race comme le Blanc Bleu Belge, et le constat vaut aussi pour d’autres races de ruminants, n’est quasiment plus capable de mettre bas naturellement, sans intervention de l’homme, sans césarienne. Une expression plutôt galvaudée mais néanmoins redoutablement efficace illustre parfaitement la présence des vétérinaires à chaque étape de la la chaîne alimentaire : ils apparaissent « de la fourche à la fourchette ». De l’insémination à la vente de viande bovine.

La viande n’était donc pas le point de départ de ce reportage au long cours — plutôt l’épuisement de professionnels, donc d’une profession et peut-être, c’est une hypothèse, d’un secteur de l’économie wallonne. La viande n’est toujours pas le point central de cette enquête, permettez-moi d’insister. Cette enquête peut à tout moment prendre d’autres tournants. Mais la viande en sera malgré tout un passage incontournable. Un vétérinaire m’en a tout simplement donné la confirmation jeudi dernier, lorsque j’assistais à un conférence du secteur et en profitais pour présenter l’enquête journalistique ci-présente. Un fois mon intervention terminée — « Bonsoir, Catherine Joie, journaliste indépendante, enchantée » — une question poppe dans le public. « Mais est-ce que madame mange de la viande ? » On rigole, mais la question est très sérieuse. Je l’ai interprétée comme telle.

Si j’avais répondu « non » ? Quelles réactions ?

J’ai spontanément répondu « oui », parce que c’est le cas, j’en mange, et qu’il n’y avait aucune raison de mentir. J’en mange, mais j’y réfléchis beaucoup. Provenance, races, chaîne de production, impact environnemental, goût, santé des humains et des animaux, économie. J’en mange et je n’en mange pas, tout dépend des circonstances, et ce depuis longtemps.

Ce qui est nouveau, c’est d’écrire sur le sujet. Jusqu’à la fin du mois de septembre 2019, je travaillerai avec d’autres personnes — journalistes, experts, public, témoins, vétérinaires, et s’ils sont juges et parties, nous le verrons ensemble — on travaillera donc sur les bovins et sur les professions liées à ces animaux. Recherches, réflexions, rencontres seront partagées ici. L’ensemble des mots tapés sur cette page sont voués à être challengés par les personnes qui le souhaiteront.

(Commençons par exemple par trouver ensemble des synonymes aux deux anglicismes repris ci-dessus, pour lequel je n’ai pas d’idée dans l’immédiat. Surligner le texte pour ajouter des commentaires. L’édition dans Medium est très intuitive, vous verrez, un fois qu’on commence, on peine à s’arrêter).


Ce travail d’enquête est soutenu financièrement par le Fonds pour le journalisme en Belgique francophone.

Catherine Joie

Written by

Journaliste belge — Reportages collaboratifs — opendata, élevages bovins, agriculture, justice, longs formats

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