Cinq projets de SVOD françaises avortés

Jules Le Hénand
Jan 13 · Unlisted

Le 15 juin 2018, les groupes TF1, France Télévisions et M6 annonçaient fièrement leur SVOD commune : Salto. Six mois plus tard, pas de nouvelles, tandis que cette dernière doit — théoriquement — encore être approuvé à Bruxelles. Rien ne prouve que Salto verra le jour tant nombreux sont celles qui ont déjà échouées en cours de route. Retour sur cinq projets inachevés de SVOD françaises.


M1 (2008) et les divers projets de TF1 (2010–2013)

Fin 2007, quelques networks américains et divers géants hollywoodiens s’unissent pour lancer la plateforme Hulu. Apparaît alors la menace d’un potentiel développement européen, déclenchant ainsi une sereine inquiétude des diffuseurs français. Dès 2008, TF1 et M6 planchent sur une SVOD commune : M1. Groupes privés oblige, c’est quand vient la question du contrôle de la régie publicitaire que les négociations se compliquent, avant de définitivement s’achever suite au lancement surprise du novateur M6 Replay. Une plateforme de catch-up TV commune avec TF1, M6 et CANAL+ avait aussi été envisagée avant d’être enterrée par TF1, suite à son rachat de TMC et NT1, pour éviter tout conflit avec l’Autorité de la concurrence.

À l’été 2010, l’idée d’une SVOD refait surface chez TF1. Si le groupe discute avec les fondateurs d’AlloCiné tentant de lancer iCinema (le cas suivant), il se tourne davantage vers son partenaire initial : M6. Mais les discussions n’avancent pas, tournent à nouveau au vinaigre et échouent à coups de clash médiatiques. Entre temps, FilmoTV et CANALPLAY INFINITY se sont installés tandis que Netflix prépare le terrain au marché français.

En juin 2013, TF1 finit par mettre de côté l’idée, jugée trop coûteuse, suite à un investissement estimée à 50 millions d’euros minimum. « Interrogée, TF1 a répondu que le projet de SVOD n’était pas définitivement abandonné, mais restait “à l’étude” ». Il faudra néanmoins attendre cinq ans pour revoir TF1 et M6 dans le jeu de la SVOD… avec un investissement de 5 millions chacun.


iCinema (2011)

Le marché français de la SVOD vit s’affronter deux projets similaires en 2011. Le premier, iCinema, est porté par les deux fondateurs d’AlloCiné : Jean-David Blanc et Patrick Holzman. Ce dernier est, par ailleurs, aussi le directeur audiovisuel d’Iliad. Un détail non négligeable car iCinema s’apparente à une version OTT de la SVOD Free Home Vidéo, lancée en juin 2007. En parallèle, le Groupe CANAL+ développe CANALPLAY INFINITY. Il se murmure alors que cette deuxième ferait pression sur la première. Blanc et Holzman nient et révèlent ensuite au Figaro avoir déjà signé de multiples accords avec diverses majors, « être en passe de lever environ 30 millions d’euros auprès d’un fonds d’investissement étranger » et promettent 10.000 programmes sur iCinema (près de 4000 films et plus de 7500 épisodes de série, à en croire l’interface dévoilée ci-dessous) ; là où CANALPLAY INFINITY annonçait quelques jours plus tôt « plus de 2000 films et 700 épisodes de série ».

Tous deux ont néanmoins un objectif commun : récupérer les abonnés de Free Home Vidéo, dit FHV, qui est alors la SVOD cinéma/séries de référence. Les discussions avec iCinema échouent tandis que CANALPLAY INFINITY se lance en novembre 2011. FHV disparaît en juin 2012 et renvoie automatiquement ses abonnés sur la SVOD du Groupe CANAL+. Quant à iCinema, mystère.

Il est néanmoins à noter que Patrick Holzman deviendra directeur de CANALPLAY en 2012 avant de lancer Blackpills en 2016. De son côté, Jean-David Blanc co-fondera cette même année Molotov.tv.


MovieSwap (2016)

Sans doute la plus ambitieuse de toutes… bien qu’on ne puisse pas vraiment parler de SVOD. MovieSwap avait un concept complexe, mais révolutionnaire en la matière. Pour mieux le comprendre, il faut d’abord remonter en 2014. Début janvier, le réseau social cinéphile Vodkaster lançait sa plateforme de vidéo-à-la-demande avant de proposer en mai « l’achat, la revente et le visionnage de DVD à distance ». En gros, Vodkaster vous débarrassait de vos DVD pour vous permettre de les voir sur une plateforme numérique, tout en conservant l’expérience du DVD avec menus interactifs et bonus. De plus, vous pouviez les revendre à d’autres utilisateurs et inversement, en acheter.

Deux ans plus tard, 200.000 DVD accumulés, Vodkaster lance le projet MovieSwap. Le but : mondialiser sa DVD-VOD en bâtissant « la première bibliothèque universelle de films et séries [à-la-Netflix], celle dont vous avez toujours rêvé, avec le plus grand choix de films au monde, et un accès illimité ». Mais cette fois-ci, pas d’achat et de revente : juste de l’échange entre membres ; le tout accessible pour quelques euros. Et qu’importe les diverses chronologies des médias car, comme le soulignait Films de Lover, « on pourrait donc légalement regarder des films chez soi, même si ceux-ci ne sont pas encore sorti au ciné en France, de la même manière que si on commandait un DVD du film en import ». Un concept révolutionnaire, « légal », mais risqué.

Une campagne de crowdfunding est lancée le 8 mars 2016 [cf. vidéo], récolte plus de 85.000 euros en un mois (!) mais patatras, la campagne est annulée. Officiellement, faute de backers (abonnés-fondateurs) : il en aurait apparemment fallu 10.000 (l’objectif n’avait alors pas été communiqué) contrairement aux 4829 qu’affichait Kickstarter. Un pari donc « trop risqué » sur le plan financier… ou peut-être sur le plan législatif et judiciaire.

À la fin de ce même mois, Vodkaster suspendra la vente de DVD et en commencera leur restitution. Fin 2016, Vodkaster déposera le bilan mais sera rapidement repris par Télérama, sous sa forme initiale : un réseau social.


Watch (2016)

Derrière l’échec de Watch se cache la guerre entre deux magnats européens, autrefois amis : le breton Vincent Bolloré et le milanais Silvio Berlusconi. Le groupe italien Mediaset signait début avril 2016 un accord avec Vivendi, entre autres, pour « la création d’une plateforme mondiale de télévision sur Internet en « over-the-top » (OTT) ». Pour se faire, un échange de capitaux basique. Mi-juin, Vincent Bolloré révèle au Monde que la SVOD Watch, tel est son nom, sera lancée « en fin d’année ». Et ça tombe bien : les deux groupes possèdent déjà des SVOD, des contenus (pour l’alimenter), des parts dans les télécoms (pour la distribuer) ; autrement dit, tout ce qu’il faut pour concurrencer véritablement Netflix en Europe du Sud, tels qu’ils l’ambitionnent.

En juillet, le nom WATCH+ est même déposé à l’INPI par Vivendi et le Groupe CANAL+, tout comme le nom de domaine watchplus.tv, enregistré deux mois plus tôt. Convergences et synergies sont prêtes : le modèle sera WATCHEVER, la SVOD allemande de Vivendi lancée début 2013. Problème, le groupe de Vincent Bolloré décide de ne pas respecter l’accord et augmente sa participation au capital de Mediaset, au point d’atteindre les 28,80 % fin 2016 contre 3,5 % initialement prévu !

La bataille se terminera devant les tribunaux et Watch sera enfoui dès novembre 2016. Suite à un déficit colossal, Vivendi avait fermé WATCHEVER deux mois plus tôt et les autres SVOD du groupe ne finiront guère mieux : WatchMusic n’arrivera finalement jamais en France (et s’arrêtera en mai 2018 au Brésil), STUDIO+ disparaîtra en juillet 2018 et CANALPLAY vit désormais ses dernières heures alors qu’une offre 100% séries devrait la remplacer.


france.tv svod (2015–2018)

« Une nouvelle plateforme numérique, basée sur un algorithme de recommandation doit rendre la télévision de rattrapage plus accessible, sur le modèle de Netflix par exemple », proposait Delphine Ernotte dans son projet stratégique pour la présidence de France Télévisions début 2015. Si quelques idées de SVOD (séries, jeunesse) étaient sur la table depuis 2011, c’est bien l’arrivée de la nouvelle présidente qui vont accélérer sa mise en œuvre, ou tout du moins sa tentative. Et dès octobre 2015, Delphine Ernotte assure dans Le Figaro : « Je souhaite créer très rapidement une plateforme numérique dédiée aux œuvres françaises […], une sorte de Google de la création française » mi-gratuite, mi-payante, « un véritable concurrent des Netflix, YouTube ou Amazon ». Quelques jours plus tard, un directeur du projet de plateforme SVOD est nommé ; le tout piloté sous la filiale francetvdistribution.

Mai 2016 : alors que Vivendi et Mediaset se rapprochent, la future SVOD du service public — dont le lancement est planifié au 31 mars 2017 — collabore étroitement avec l’INA et ARTE. Mais en septembre, les premières difficultés sont rendues publiques. En cause : le manque de moyens et une rentabilité non-garantie, comme déjà vu avec WATCHEVER. « Mon rêve, c’est une alliance des médias français pour faire une offre d’œuvres françaises », espère la patronne de France Télévisions. Néanmoins, M6 ne se déclare pas intéressé, frileux, invoquant notamment la non-possession des droits de leurs séries contrairement aux géants américains.

En octobre 2016, le projet de SVOD est jugé non-viable par les Sénateurs, avec la présence d’un « vrai risque industriel », de par son investissement estimé à 11 millions d’euros. Le coût effraie, ARTE se retire, donc la SVOD publique choisit plutôt de s’associer avec les producteurs qu’avec les chaînes, et prévoit un lancement à l’automne 2017. En attendant, quelques chaînes publiques francophones continuent de discuter par l’intermédiaire de TV5MONDE.

En juin 2017, quatre mois après l’approbation du projet en conseil d’administration, la société France Télévisions SVOD est créée et le nom déposé à l’INPI. En septembre, la société Arkena est retenue pour réaliser la plateforme. En novembre, l’INA se réinvite autour de la table tandis que le lancement de la SVOD est désormais fixé au printemps 2018. En décembre, un accord avec les producteurs est signé. La plateforme sera d’abord lancée sur les box en avril-mai (accord avec Free déjà signé) et en OTT à la rentrée.

Février 2018 : les discussions se poursuivent. Delphine Ernotte espère même intégrer OCS. L’investissement est devenu 15 millions et l’offre prévue aux alentours de 7 euros. Quand soudain, M6 se ravise et se dit prêt à participer.

21 mars 2018 : le projet de SVOD est officiellement mis « en pause ». 15 juin : Salto. Si une partie sera réutilisée pour cette dernière, france.tv svod aura tout de même coûté plus de 3 millions d’euros au service public.

Unlisted

Jules Le Hénand

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Étudiant en Licence Information-communication à l’Université Paris 8.

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