Les grands créateurs n’inventent rien, ils copient !

Une des citations les plus célèbres de Pablo Picasso est : « les bons artistes copient, alors que les artistes géniaux volent. » Avant de s’intéresser aux raisons qui ont poussé Picasso à s’exprimer de la sorte, il est important de noter que cette phrase est inspirée de T.S Eliot, poète et critique littéraire américain de la fin du XXème siècle qui disait alors : « Les poètes immatures imitent, les poètes matures volent. » En remontant au XVIIème siècle, nous trouvons alors une citation de Philip Massinger, dramaturge britannique, qui disait mot pour mot la même chose.

Vous voyez où je veux en venir : les artistes se copient entre eux, et ce depuis la nuit des temps.

Mais que veulent-ils nous faire comprendre lorsqu’ils annoncent que les bons artistes volent ?

Sommes-nous des Homo Copia ©, des hommes qui copient ?

L’homme copie, par nature ! Avant d’être des Homo Sapiens, nous sommes des Homo Copia ©. La copie est indubitablement l’un des mécanismes qui nous a fait passer de l’état de mammifère primaire à celui d’espèce qui maîtrise son environnement.

Prenons pour exemple Roger, l’homme qui a “découvert” le feu. L’a-t-il réellement inventé ? Les archéologues et historiens supposent que non, il a simplement reproduit les circonstances qui ont fait apparaître les miraculeuses flammes.

Roger, le découvreur du feu, et ses amis !

De façon plus générale, le mimétisme est un des principaux mécanismes d’apprentissage chez l’être humain. Comment un nouveau-né passe-t-il à l’état d’enfant qui peut interagir avec les adultes ? Il copie ses parents, et reproduit les gestes des autres individus qui l’entourent. Il utilise alors souvent les mêmes tournures de phrase, les mêmes intonations, les mêmes accents. C’est ainsi qu’à Toulouse, des expressions du type “ je te mets une chocolatine dans ta poche, copaing ” peuvent se répandre !

Un exemple frappant qui illustre ce mécanisme d’apprentissage est un événement qui fascine les anthropologues. En pleine seconde guerre mondiale, le 7 août 1942, des indigènes habitant l’île de Guadalcanal, dans le Pacifique, voient débarquer une horde de soldats américains. Ces derniers se ravitaillent sur l’île par le moyen d’appels via des tours radio. Confrontée brutalement à la civilisation occidentale, la population commence alors à développer des rites basés sur l’imitation des opérateurs radios. Ils pensaient qu’en agissant de la sorte, les vivres allaient alors leur être apportés. C’est ce qu’on appelle le culte du cargo.

Les artistes ne sont-ils pas dotés d’un talent pour créer des choses nouvelles ?

Pour revenir à Picasso, nous comprenons un peu mieux le sens de sa citation en observant l’image suivante :

L’inspiration de Picasso !

L’inspiration du peintre sur ce tableau provient clairement des masques africains qu’il a pu observer lors de ses voyages. Nous pouvons donc dire que le cubisme prend une partie de ses racines en Afrique.

La technique peut, elle aussi, être copiée, c’est une des raisons pour lesquelles il est parfois difficile de distinguer les toiles de maîtres des toiles de leurs disciples. La National Galery de Londres ne s’en cache d’ailleurs pas : Lequel de ces deux tableaux est un faux Botticelli ?

Lequel de ces deux tableaux est un faux Botticelli ?

Il en va de même pour la musique. Nous retrouvons par exemple dans la première version de la chanson de Bob Dylan Don’t Think Twice, It’s Alright, certaines paroles directement tirées de la chanson Who’s Gonna Buy You Ribbons de Paul Clayton. Il est par ailleurs estimé qu’environ deux tiers des mélodies de Bob Dylan sont empruntés à des mélodies et des airs préexistants, ce qui est d’ailleurs très souvent le cas des chanteurs de folk.

La copie est également de vigueur dans le domaine de la mode, que ce soit pour les couturiers célèbres ou dans les boutiques de grande consommation. On peut par exemple s’amuser à observer qu’ H&M copie les uniformes kurdes. Pour ce qui est du 7ème art, sans parler des pures rééditions de films, comme par exemple le dernier Godzilla, sorti en 2014, il n’est pas rare de constater que les scénaristes reproduisent les scènes de films qui les ont touchés. Nous pouvons par exemple constater quelques similarités, entre ces deux scènes de Pulp Fiction de Quentin Tarantinoet de Psycho d’Alfred Hitchcock.

Peut-on y voir une référence ou est-ce que Tarantino a simplement été influencé inconsciemment par l’œuvre d’Hitchcock ?

Steve Jobs et l’iPhone

Pour finir, l’iPhone, qui, pour beaucoup est considéré comme l’invention du siècle, n’a rien de bien novateur. Quand Steve Jobs annonce en 2007 qu’il a développé une technologie révolutionnaire : le multi-touch, il n’a en réalité rien inventé de nouveau. En effet, les technologies tactiles multi-touch existent depuis les années 1980.

D’où provient la créativité ?

Les précédentes illustrations laissent à réfléchir quant aux principes mêmes de création. De nombreuses études portent sur le sujet de la créativité et les conclusions sont très souvent les mêmes. Quel que soit le domaine, la création vient systématiquement de l’extérieur, de l’environnement, des échanges avec autrui.

Les expériences, les objets, les sensations, sont tout autant de carburants qui nourrissent notre cerveau et qui lui permettent, par des mécanismes conscients ou non, d’effectuer un processus de création. C’est la raison pour laquelle les grands créateurs sont cultivés, la raison pour laquelle l’histoire de l’art est fondamentale. La curiosité et la créativité sont intimement liées.

Si l’on peut résumer, voilà l’équation magique de la créativité :

Créer = Copier + Transformer + Combiner

Reste que celui qui ne fait qu’un simple copier / coller n’invente rien. Pouvons-nous alors affirmer que ce qui sépare le commun des mortels des grands artistes réside dans l’intentionnalité ? Le génie serait alors pleinement conscient de ce qu’il copie, il pourrait alors sélectionner précisément ce qui l’intéresse pour éluder le reste.

Ce questionnement sur la création remet à plat les questions de droits d’auteur et des brevets.

Qu’en pensent Hadopi et l’INPI ?

Bien que les fondements philosophiques et économiques de ceux-ci soient complexes, ne devraient-ils pas avoir pour but de promouvoir le succès d’un artiste ou d’une technique dans une logique de progrès ? Est-ce réellement le cas ?
J’espère que vous ne m’en voudrez pas si je vous avoue que cet article est largement inspiré des deux vidéos suivantes :

Un grand merci à Delphine, Nassim, Théo, Claire et Amaury pour la relecture !

Initialement publié sur cafecomptoir.fr le 06 Novembre 2014