Alien Tout-venant

Si Alien Covenant a une chose pour lui, c’est d’être honnête. A la différence d’un Prométhéus qui faisait tellement de circonvolutions pour essayer de faire croire qu’il n’était pas une préquelle d’Aliens qu’il finissait par générer de l’électricité, le dernier film de monsieur Scott est clair sur le sujet. Reprenant le nom iconique de la série à un pauvre Bloomkamp qui a dû faire face à la colère du gamin le plus vieux de la cour de récré, Ridley veut récupérer sa paternité et faire grandir son oeuvre. Personne ne lui a demandé et ce n’était pas vraiment la peine de se déplacer, parce que vous savez ça fait quand même faire de la route, mais le fait est que le film existe.

Enchaînant directement après la fable existentialiste Prometheus, peuplée de démiurges bodybuildées qui arrachent des têtes, Alien Covenant commence par une blague. La même que dans Star Wars VII. Mais si vous savez, celle du script qui ne sait tellement pas comment innover qu’il reprend la péripétie initiale du tout premier film de la série histoire de faire un clin d’oeil jusqu’à s’ouvrir la cornée. Elle n’est pas drôle effectivement et pourtant elle semble très bien marcher dans les blockbusters des dernières années. Signal de détresse, changement de plan, atterrissage sur une planète inconnue, le tout forcé par du MacGuffin aussi intrusif qu’un facehugger.

Le doute n’est pas permis, tout le monde sait qu’à un moment donné, il va y avoir une bestiole dont le but est de manger chaque personne dotée d’attributs humains. Pourtant l’ouverture du film est interminable. Non que le rythme soit un problème, le premier film s’étendait dans une exposition imposante, mais il ne s’y passe littéralement rien. Malgré les minutes qui défilent au gré de jolis plans, d’une photo réussie qui habille le tout d’un halo d’acier feutré, aucun personnage n’est caractérisé. Quelques noms fleurissent, d’autres sont lancés à la volée, mais aucun effort n’est fait pour leur donner une existence en tant que rebords où l’empathie du spectateur peut s’accrocher. Alors il glisse, les yeux humides, vers la pente qu’il avait essayé de remonter après Prometheus. Mais Ridley Scott n’a aucune pitié et savonne la paroi avec un seau plein d’incohérences. Pourquoi personne n’a de casque, pourquoi alors ont-ils des armes, pourquoi ces gens foutent le nez dans des formes de vie inconnues, pourquoi sont-ils tous complètement cons ? Le film n’y répondra jamais.

Alors forcément, ça se fait infecter, ça couine et ça crache du sang jusqu’à l’un des rares grands moments de réveil stylistique. D’un coup, le film sort le nez de sa tasse de verveine-menthe et lance une traque sauvage impliquant deux proto-aliens et l’équipe de débiles au sol. La scène est brute, la caméra chahutée suit avec une difficulté toute humaine les créatures qui surgissent et disparaissent du champ de vision en une fraction de seconde. Une confusion générale des esprits mais à aucun moment une perte de lisibilité. L’effroi est carnassier et ouvre un chemin sanguinolent vers du cinéma qui ouvre la bouche pour communiquer un sentiment. Il la ferme malheureusement quelques minutes plus tard pour ne plus jamais esquisser un sourire, marmonnant quelques mots pas très intéressants. Le film s’oublie à ce moment précis et n’aura plus rien à transmettre dans sa réalisation. Plus de patte, plus de risques, il devient un objet beau mais décoratif.

Paradoxalement, c’est aussi là qu’il se met à élargir son propos pour toucher juste et prouver que sous sa grosse couche de maquillage restent des pores qui respirent. Délaissant son contexte, Alien Covenant se transforme en une réflexion sur la création et l’identité par l’intermédiaire du couple David/Walter où la brèche est une qualité indispensable à sa propre protection et à l’imagination. Il s’y insinue dans le même temps la folie, une déraison qui cause ici des morts en cascade mais qui s’apparente aussi à la spécificité de la vision d’un artiste : trouver dans sa marge la puissance d’aller jusqu’au bout pour son oeuvre.

A la différence de Whiplash, ce sont davantage les collaborateurs que le créatif qui récoltent les gifles et les coups — ici nommés démembrements. Ridley Scott continue son cinéma du rapport à l’autre en s’enfonçant encore davantage dans les turpitudes de la glorification de son ego comme défense et tremplin. Un réflexe humain appliqué à la robotique qui s’était fait rare depuis Blade Runner. Une approche intelligente qui tire le film de sa léthargie pour le replacer dans une certaine logique d’oeuvre globale. Un sursaut qui ne change pas les nombreuses et assez folles tares du film, mais réintègre en lui une âme larvée qui ne demande qu’à y grandir. Et ce qu’on espère encore un peu de la carrière de Scott.