73 secondes et des poussières

Nicolas Delesalle
Jan 28, 2016 · 4 min read

Le Politburo acceptait le principe d’un retrait des troupes russes d’Afghanistan. Laurent Ruquier commençait sa carrière sur une radio locale au Havre. Jean-Marie Bigard lançait ses premières saillies dans La Classe sur FR3. David Pujadas entrait au Centre de formation des journalistes. Pierre Desproges n’était pas mort. Et moi, je voulais devenir astronaute.

Amadeus se composait un succès sur grand écran, Chris Evert-Lloyd et Navratilova se crêpaient le chignon sur le Central de Roland Garros. Nicolas Sarkozy avait trente-et-un ans, Chirac une mémoire, Nadine Morano était déléguée des jeunes RPR en Meurthe et Moselle. Et moi, je voulais devenir astronaute.

Les otages enracinaient leur désespoir au Liban. Philippe de Dieuleveult s’était évaporé dans le fleuve Zaïre, le Titanic venait d’être retrouvé à 4 000 mètres au fond de l’Atlantique Nord, Daniel Balavoine s’était éteint dans les dunes du Sahara, Coluche inventait les Restos du cœur. Et moi, je voulais vraiment devenir astronaute.

C’était un de ces mardis d’hiver. J’avais treize ans. J’étais en quatrième 5. Dans la classe de Marina et Gaëlle. Les deux plus jolies filles du collège. La chance de mes treize ans. La chance d’un astronaute. Il ne se passait rien avec Marina et Gaëlle. Je les regardais beaucoup, c’est tout. À cette époque, je ne sortais pas avec les filles. Je sortais seulement de la classe de temps à autre, quand le prof exaspéré expédiait mes pitreries hors de sa zone d’éducation. Mes sorties en scaphandre dans les couloirs. Mais mes amis ne sortaient pas non plus avec Marina et Gaëlle. C’était ça qui était important. J’avais treize ans.

Ce mardi d’hiver, je revenais du collège, engoncé dans mon écharpe, dans le bus gelé, avec Sophie. Elle était jolie Sophie, aussi. Une nuque à tomber du ciel en oubliant son parachute. Mais elle était en troisième. Hors de ma zone d’éducation. Il était 17 h 30, ce mardi d’hiver. Et je voulais être astronaute. Dans ma combinaison, avec mon casque et ses reflets pleins de lune, j’aurais peut-être plus de chances avec Marina, Gaëlle, avec Sophie.

Mes copains avaient remisé au magasin des accessoires leur panoplie de pompier ou de pilote à sept ou huit ans. Pas moi. Du haut de mes treize ans, je continuais de rêver à de nouveaux mondes, je voulais avoir la tête à l’envers, toucher du doigt les espaces infinis, conquérir des terres inconnues et lointaines. Comme un damné, je regardais le ciel phosphorescent collé au plafond de ma chambre, j’apprenais les constellations par cœur, Cassiopée, Orion, le Bouvier, le Centaure, le nom des étoiles, Bételgeuse, Sirius, Aldebaran, je tutoyais Hubert Reeves et j’écoutais Jean-Michel Jarre en flottant au-dessus de mon lit.

Il faisait déjà nuit ce mardi-là. Je pressais le pas sur le trottoir de l’avenue Amélie, dans cette banlieue parisienne assez loin des étoiles. Mon père m’attendait à la maison. D’habitude, il n’était jamais là. Toujours par monts et par vaux. Mais ce jour-là, à cette heure-là, il était là. On allait regarder, ensemble. On allait rêver, ensemble. On était un père et son fils. On ne parlait pas avec des mots. On parlait en faisant la même chose au même moment. Jouer foot, aux échecs. Ou bien, ce jour-là, en se carrant ensemble devant la télévision.

Il était 17 h 35. Ma chance, encore : la machinerie infernale avait été retardée de deux heures. Il faisait très froid en Floride ce jour-là. À cette époque, sauf quelques illuminés dans mon genre, tout le monde se moquait de ce type d’activités. Bondir hors de l’atmosphère, c’était banal, presque ennuyeux. Il n’y avait plus de suspense, plus d’envie, plus d’enjeu. Pas pour moi. Pas dans mon cœur d’astronaute.

Dans la cuisine, excité, je dévorais mes gâteaux favoris, des Délice-Choc au chocolat noir dont la saveur me paraissait mieux s’exprimer avec un bon verre de Coca-Cola. Et puis, mon père m’a dit de venir dans le salon. Que ça allait commencer. On s’est assis sur le canapé, on a attendu le décompte : dix, neuf, huit, un jour, je serai astronaute, sept, six, cinq, j’aurai l’étoffe des héros, quatre, trois, deux, et vous verrez, Marina, Gaëlle, Sophie, vous verrez, je regarderai le monde d’en haut, un, zéro. Il était 17 h 38 à Paris et 11 h 38 en Floride.

Comme toujours, une effarante gerbe de fumée a jailli et puis, lentement, la machine s’est mise à défier la gravité, elle s’est arrachée du sol, d’abord très lentement, comme si elle se libérait d’une gangue de glace, et puis elle a accéléré vers le ciel, elle a crevé les nuages, elle allait toucher le soleil et moi, je ne touchais plus à mes Délice-Choc, je décollais avec elle, avec eux, avec les sept astronautes, avec l’institutrice embarquée à bord, je repoussais avec eux les limites du monde connu, je respirais difficilement dans mon casque, la sueur trempait mes tempes, j’avais une boule dans le ventre, des tonnes de dynamite au cul, mais j’étais heureux, j’étais un astronaute. Ma carrière a duré 73 secondes.

Dans son ascension fulgurante, l’engin a pris un drôle d’angle, il y a eu comme un flash. Il est longtemps resté imprimé sur mes rétines, et puis tout est devenu blanc. La carlingue a disparu dans deux gigantesques colonnes de fumée qui fusaient vers le ciel.

À la 74e seconde, mon père a analysé la situation. Il a dit : « Oh putain ! »

Je n’ai rien dit. Mes yeux sont restés rivés à l’écran, deux punaises plantées sur les ailes d’un papillon mort. Les panaches de fumée ont blanchi mon cerveau. Je n’avais plus rien dans la tête. Le Délice-Choc gisait par terre. C’était la première fois qu’une image de télévision dégoupillée en direct explosait dans mon crâne. Ce mardi 28 janvier 1986, après 73 secondes de vol et des poussières, la navette Challenger éparpillait dans le ciel de Floride la chance et la vie de sept astronautes, soufflait mes propres illusions et givrait dans ma mémoire mes treize ans. Finalement, je ne voulais plus tellement devenir astronaute.

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Nicolas Delesalle

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« Like people and let them know it. » R.C. http://preludes-editions.com/un-parfum-dherbe-coupee-9782253191117

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