Franz et Charlie

Nicolas Delesalle
Sep 7, 2016 · 6 min read

Noël, c’est dans trois mois. Et trois mois, à l’échelle géologique, c’est une paille. Voici donc un conte de Noël de septembre.

Ce 20 décembre 1943, dans son B17, Charlie Brown ne pense pas à Noël. Il est agrippé à ses commandes. Il essaie de ne pas mourir. Dans les odeurs de sang, de métal broyé et dans le vent gelé, Charlie tente de maintenir son B 17 F en l’air. Un B17 ? Une épave volante plutôt. Le quadrimoteur surnommé « Ye Olde Pub » est troué de toutes parts. Trois membres d’équipage sont grièvement blessés. Le mitrailleur de queue est mort. Il s’appelait : Hugh “Ecky” Eckenrode. Le matin même, Brown a décollé d’Angleterre pour Brême, avec des dizaines d’autres forteresses volantes du 527th Bombardment Squadron. Les équipages avaient été avertis de la présence de nombreux avions de chasse allemands sur la zone de bombardement. Sans compter les 250 canons de la DCA locale.

Il devait être tendu Charlie au décollage à l’aube du 20 décembre. Plein de cette énergie à la fois joyeuse et effrayée : le grésillement des premières fois. C’était la première mission de Charlie Brown. Certains traversent les tempêtes sans une égratignure. Et lui va aller au tapis à sa première sortie. Bad luck Charlie. Une seule mission, un bombardement au-dessus de Brême, sur une usine de montage du Focke-Wulf 190 et c’est déjà fini.

Charlie est un jeune fermier de Weston, Virginie Orientale, il a 21 ans. Il a froid. Il a mal. Il est blessé à l’épaule. Eclat d’obus. Il n’a même pas eu le temps de lâcher ses bombes. Un obus de DCA a fracassé le nez de l’appareil : -60 degrés dehors. Et maintenant dedans. Deux moteurs sont HS. Charlie n’a pas pu rester sous la protection de sa formation. Il est descendu chercher de l’oxygène, un air moins froid, une chance de survie. Et son avion est devenu une cible isolée. De fait, le Ye olde Pub blessé a immédiatement été attaqué par une une douzaine de chasseurs allemands. La curée. Les guêpes se sont acharnées pour achever la Forteresse. Dix minutes d’orage d’acier. Les balles traçantes. Les cris. Le sang. Le moteur 3 a lâché à son tour. Les systèmes hydrauliques, électriques et le réseau d’oxygène ont été détruits. Dans la fureur, congelé, épuisé, Charlie s’est évanoui, alors que son avion plongeait vers le sol. Il a repris connaissance à 1000 pieds, à peine 300 mètres d’altitude, il a redressé l’animal, sa vie tenait dans ses bras, ses muscles, sa capacité à tirer vers lui le manche. Les guêpes qui croyaient avoir achevé leur proie n’ont pas vu l’oiseau blessé regagner de l’altitude peu à peu.

Non, Charlie Brown ne pense à Noël à cet instant-là. Il serre les dents. Il est vivant. Putain, il est vivant. Les commandes de vol ne répondent plus que partiellement, l’empennage est une tranche d’Emmental qui prend le vent, mais le jeune lieutenant a réussi à redresser la bête agonisante. Good job pilote. Ce qu’il ne sait pas Charlie, c’est qu’il a survolé une base aérienne allemande camouflée pendant son rase-motte de fortune. Sur le terrain, le pilote allemand Franz Stigler a entendu gronder l’animal blessé. Puis, il a deviné au loin sa silhouette. « C’est impossible qu’un avion puisse encore voler dans cet état-là », a pensé le pilote allemand. Sur un coup de tête, et sans autorisation de ses chefs, Franz a décollé à bord de son Me109 pour abattre le bombardier. Réflexe de tueur.

Et maintenant, il vole juste là, à la droite du B 17. Franz arme ses mitrailleuses d’aile. « Sale journée », doit penser Charlie. La Forteresse ne peut plus se défendre. Outre le mitrailleur tué, tous les membres d’équipage sont blessés ou incapables de réagir. Congelés. Exsangues. A bout. Charlie doit se dire que cette fois-ci, c’est fini. Game over. Il ne connaît même pas ce Franz qui va l’abattre. Dommage, c’est un type intéressant.

Franz a 28 ans. Un âge avancé en temps de guerre pour un pilote. Il a déjà été abattu en mai de la même année pendant la campagne de Tunisie. Ce jour-là, Franz a réussi à poser son avion sur la Méditerranée. Il a jeté son canot gonflable à l’eau. Mais une vague a retourné et englouti son avion avec lui dedans. Franz n’a réussi à s’extraire de la carcasse coulante qu’à 15 mètres de profondeur. Avec son gilet, il est remonté comme un bouchon. Il a retrouvé son canot et passé deux jours à attendre des secours en laissant passer un sous-marin anglais. En tout, Franz sera descendu 17 fois pendant la guerre. Il s’en sortira à chaque fois. Franz n’est pas l’un de ces « as » dont l’Allemagne a le secret. Il est plus détendu, plus relax. Plus humain. Le jeune pilote confiera un jour de déroute en Libye : « Je préfère être lâche pendant sept secondes, que mort pendant longtemps !» Franz n’est pas non plus un manche. Il a descendu deux bombardiers ce matin du 20 décembre 1943. Ce 20 décembre 1943, son palmarès se monte à 22 victoires en combat aérien. Il ne lui en manque qu’une seule pour obtenir la croix des chevaliers de la croix de fer. La Ritterkreuz. Une seule et voilà ce B 17 qui s’offre à lui sans défense. Il est là, à portée de balles.

Que se passe-t-il alors dans la tête de Franz alors qu’il vole à proximité de la Forteresse volante ? Il a tué une vingtaine d’hommes le matin même. Alors ? Qu’est-ce qui le retient ? Il observe, Franz. Attentivement. Frappé par le silence des mitrailleuses du bombardier à son approche, il essaie de comprendre ce qu’il se passe à bord. Il voit que le B17 est éventré, il voit les mitrailleurs agonisants, prisonniers de la carcasse déchiquetée. Il voit des hommes. Et se rappelle alors les mots de son chef Gustav Rodel lors des opérations en Afrique du Nord. « Vous êtes des pilotes de chasse, aujourd’hui, demain, toujours. Si jamais j’apprends que l’un d’entre vous a attaqué un pilote en parachute, je le tuerais moi-même. » Franz Stigler relâche la pression de la pulpe de son pouce sur le bouton actionnant ses mitrailleuses. Ce geste lui vaudrait la cours martiale et l’exécution s’il s’ébruitait un jour. A cet instant, il s’en moque. Il s’approche encore du B 17. Quand il aperçoit le Messerschmitt Bf 109 sur sa droite, Charlie croit rêver. Il ferme les yeux, les rouvre. L’avion de chasse allemand, la pire menace des bombardiers, leur pire cauchemar, est bien là, à quelques mètres de son avion et ne semble pas agressif. Au risque de se faire toucher par les tirs des trois mitrailleuses sur onze encore en état de marche dans le B 17, Franz fait même des signes à Charlie pour lui indiquer d’atterrir sur un aérodrome allemand. Charlie ne comprend pas les gestes de Franz. Il fait braquer une mitrailleuse sur lui, au cas où. Franz se s’en inquiète pas. Au grand étonnement de Charlie, il se met à escorter le B17 jusqu’à la Mer du nord. Vers l’Angleterre. Franz finit pas saluer le pilote américain et regagne sa base.

En atterrissant, Charlie raconte son histoire. Il reçoit l’ordre de ne pas informer le reste de l’unité de ce qu’il s’est passé. Surtout, ne pas susciter un sentiment d’amitié envers les pilotes ennemis. Brown dira plus tard : « Quelqu’un avait décidé qu’on ne pouvait pas être humain et voler dans un avion allemand ». Charlie termina ses 25 missions. Il survécut à la guerre. Comme Stigler, qui évidemment, ne fit aucun rapport sur cet incident. Et puis comme souvent, le temps passa. En 1986, hanté par ce souvenir, Charlie Brown se mit à rechercher ce pilote allemand. Après quatre années de quête infructueuse, il écrivit une lettre au journal d’une association de pilotes militaires en 1990. Quelques mois plus tard, il reçut une réponse de Stigler. Il vivait depuis des années au Canada, à seulement 350 kilomètres de Charlie. « J’étais ce pilote », écrivit Franz. Il n’avait jamais raconté cette histoire à personne. Lors de leur première conversation téléphonique, qui dura des heures, Stigler décrivit l’avion, l’escorte et le salut. Bouleversé, Brown comprit qu’il parlait bien avec le pilote qui l’avait épargné lui et son équipage. Une proximité incroyable unissait les deux pilotes : « On avait l’impression d’avoir toujours fait partie de la même famille », dira Brown. « Je t’aime Charlie », lâchera, en larmes, le pilote allemand, dans un petit documentaire consacré à leur histoire. On ne sait pas si Franz aimait Charlie pour ce qu’il était ou pour ce qu’il représentait, tous les autres Charlie descendus et probablement tués par Franz pendant la guerre. Entre 1990 et 2008, Charlie Brown et Franz Stigler devinrent des amis proches. Ils le restèrent jusqu’à leur mort à quelques mois d’intervalle en 2008.

    Nicolas Delesalle

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    « Like people and let them know it. » R.C. http://preludes-editions.com/un-parfum-dherbe-coupee-9782253191117