“Penser à eux me tue”

Dans les pays occupés par l’armée rouge comme en Russie, la première chose à laquelle s’attaquait le régime stalinien, c’était la famille. Il fallait à tout prix détruire la cellule familiale. Pulvériser les premiers liens. Recruter des espions parmi les enfants pour les conduire à dénoncer leurs parents. Déporter les uns à trois mille kilomètres des autres. Les individus isolés s’effondraient plus vite, ils ne résistaient plus. L’homme est peut-être l’animal le plus social de tous. Rares sont ceux qui vivent heureux sans attache, sans racine et sans branche.

La guerre en Syrie a provoqué l’explosion de milliers de familles. Ce n’est plus une stratégie. Simplement une tragédie. Pour échapper au service militaire dans l’armée de Bachar el Assad, gagner l’Europe et rejoindre son frère aîné en Allemagne, Sari a laissé derrière lui sa mère, sa sœur, son jeune frère, son épouse et sa petite nièce. Un choix déchirant, mais c’était partir ou tuer, tuer au nom de la folie d’un homme. Alors Sari est parti. Quand il a quitté les siens, il savait déjà qu’il ne les reverrait sans doute pas. C’était en août 2014. A cette époque, les combats autour de la ville de Der Ez Zor, sa ville natale, étaient sporadiques. Aujourd’hui, ils s’intensifient tous les jours. Les forces de l’État islamique tentent de prendre la zone où habite sa famille. Le siège s’éternise. Il n’y a plus d’eau depuis deux semaines. La nourriture parachutée par la coalition s’arrache à prix d’or. La famille ne Sari ne peut rien acheter et crève de faim. On mange des chats à Der Ez Zor.

La semaine dernière, une bombe a explosé à une vingtaine de mètres de la mère de Sari. Elle n’est pas blessée. Sari, lui, titube. Sa mère a failli mourir, sa petite nièce ne grandit plus et lui est à l’abri et a le ventre plein. Je l’imagine quand il communique avec sa famille restée en Syrie via whatsapp ou Facebook, je le vois tenter de donner le change, sourire, dissimuler sa douleur, cacher le sabre intérieur qui lui fouille les entrailles et j’entends le silence qui suit quand il coupe Internet à la fin d’une conversation, quand il se retrouve seul, bien portant, hors de danger et plus isolé que jamais.

Sari est arrivé en Allemagne après mille épreuves. Il a cru mourir en mer. Il a aidé comme il a pu les autres réfugiés. Il a fait face aux questionnements, à la suspicion, au racisme, en Turquie comme en Europe, aux donneurs de leçons, à ceux qui, le cul vissé sur leur vie rectiligne, osent demander pourquoi il n’est pas resté se battre en Syrie. Le droit d’asile lui sera probablement bientôt accordé, le droit de vivre en paix, de recommencer quelque chose qui, bientôt, peut-être, ressemblera enfin à une vie, à la vie d’avant, trouver un boulot, tomber amoureux, faire ses courses, cuisiner, rire, retourner chez l’épicier parce qu’on a oublié le lait.

Mais Sari s’en fout maintenant, il s’en fout complètement. Ce qui avait tant d’importance à ses yeux pendant des mois lui paraît soudain dérisoire. Il est piégé dans cette Europe en paix comme il était piégé en Syrie. Il est piégé en lui-même. Il est seul, malgré les messages de soutien, la sympathie que lui témoigne ceux qui ont croisé sa route. Et sans le dire, il se déteste sans doute d’être parti. Comment assister à la lente agonie de sa famille sans pouvoir agir ? Comment manger quand eux ne mangent pas ? Respirer quand eux peuvent cesser de respirer d’un instant à l’autre, d’une bombe à l’autre ?

Comme tant d’autres Sari, déchirés, écrasés, le ventre tordu, l’esprit en feu, il vit cette torture, cette impuissance, à chaque instant. « Nicolas, m’a-t-il écrit, je suis plus perdu que jamais. Je mange et je ne sens aucune saveur, je dors sans repos, je ris sans être heureux, je n’arrive même pas à pleurer. Penser à eux me tue. »

J’ai bien cherché, mais j’ai compris assez vite qu’il n’y avait aucun mot pour apaiser sa douleur. Pas de phrase-onguent, pas de baratin. C’est comme ça. C’est la vie. Ecrire, informer, raconter, cela ne changera rien, cela ne sauvera pas sa famille, cela ne cautérisera pas ses plaies invisibles.