Je suis sourd et j’aimerais enfin pouvoir aller au cinéma comme tout le monde

Olivier Jeannel est sourd, et en France, les salles ne sont pas équipées. Pour cet entrepreneur franco-américain, il est grand temps que l’Hexagone prenne exemple sur les États-Unis.

(Raphaël Choyé / Konbini)

J’en ai marre que les personnes handicapées soient traitées comme des citoyens de seconde zone en Europe.

Alors voilà, je suis en train de regarder Star Wars dans un cinéma à Los Angeles. Je suis sourd. Je porte un appareil auditif. J’entends les “zouuum !” des vaisseaux de combat et le bourdonnement des sabres lasers. Et je peux suivre l’intrigue avec un appareil à sous-titrage. L’intrigue craint. Mais, bon, au moins je n’ai pas besoin de l’entendre de la bouche de quelqu’un d’autre.

Je vis en France. J’aime la France. Et j’aime aller au cinéma. Mais les seuls films que je peux voir, ce sont les longs-métrages étrangers sous-titrés en français. Et je ne suis pas le seul. En France, 500 000 personnes n’entendent pas assez bien pour suivre un dialogue à l’écran. Et ils sont plus de 4 millions dans toute l’Europe.

Et ne me dites pas que ce problème ne concerne que les sourds.

Les Français regardent beaucoup de blockbusters américains, dont la plupart sont sous-titrés en français. Et aucun de mes amis ne s’est jamais senti gêné par ces sous-titres qui défilent sur l’écran. Mais alors pourquoi les pays européens sont-ils à ce point à la ramasse sur cette question d’accessibilité ? Ce n’est sûrement pas à cause d’un manque de ressources. C’est l’Europe, tout de même ! Notre système de santé a de quoi fait rougir le Medicare américain. Mais en ce qui concerne l’accessibilité… Voyons !

Un impératif économique et social

Les Européens ont tendance à penser que l’accessibilité relève du domaine médical. Bien sûr, ma santé est impliquée. Surtout quand je suis sur le point de péter un câble à cause de cette frustration. Mais l’accessibilité est avant tout un impératif économique et social.

Quand on empêche des millions de personnes d’accéder à l’information, l’éducation, le transport, l’emploi, la culture et l’intégration sociale, alors on crée un vaste sous-ensemble de personnes marginalisées, dépendantes de l’assistance sociale et des subventions. C’est une catastrophe sociale qui prend des proportions énormes. Une étude menée par l’organisation Hear-It a révélé que le manque à gagner pour l’économie européenne s’élevait à 213 milliards d’euros.

Si je veux aller au cinéma avec des amis, je suis donc obligé d’exclure les longs-métrages français. Je peux uniquement aller voir un film en version originale sous titrée. Je ne vais certainement pas traîner tout le monde dans une salle obscure un mardi à 13 heures.

En France, les associations font pression depuis longtemps pour que les films soient sous-titrés. L’Unisda, l’Union nationale pour l’insertion du déficient auditif (une fois de plus, la connotation est médicale), estime que des sous-titres existent pour 50 % des films français. Ce qui est très positif.

Le problème vient plutôt des exploitants. “Si certains jouent le jeu en organisant des séances VFST [version française sous-titrée, NDLR] à des horaires décents, d’autres le font à des horaires impossibles pour ne pas gêner les spectateurs qui ont du mal avec les sous-titres”, m’explique Emmanuelle Aboaf. Avec Bénédicte Nguyen, cette jeune femme a créé le site CinéST, qui répertorie les établissements accessibles aux malentendants et les séances de cinéma sous-titrées en français.

Leur liste est embarrassante tellement elle est légère. Elle recense à peine 12 films sur tout le mois de janvier. Pour chaque film, en moyenne il n’y a que deux à quatre séances en VFST, et c’est tout. La plupart du temps, ces séances sont programmées en milieu de journée, en pleine semaine. Seuls deux ou trois films passent le soir ou le samedi.

Et si vous ne vivez pas à Paris, ce n’est pas de chance. Ce genre de séance est encore plus rare en province. Seuls 100 cinémas en France, sur plus de 2 000, organisent des séances VFST.

(Raphaël Choyé / Konbini)

Ajouter des sous-titres aux films est un premier pas. Faisons désormais en sorte qu’ils soient disponibles dans un maximum de cinémas et pour tous les films.

Assurer l’égalité d’accès à la culture

Depuis le début de l’année 2016, les cinémas français diffusent deux films entièrement (et uniquement) en VFST : Faire l’amour, de Djinn Carrénard, en salles le 3 février, et J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd, de Lætitia Carton, sorti le 20 janvier. Les seuls autres films à avoir été entièrement diffusés en VFST sont Marie Heurtin, de Jean-Pierre Améris, en 2014, et Donoma, du même Djinn Carrénard, en 2011.

Ces films parlent de la surdité et de la culture sourde. Ils sont excellents. Mais je ne peux m’empêcher de grincer des dents, car je me dis que les seuls films tout le temps disponibles en VFST abordent nécessairement ce thème.

Je ne suis pas sourd à temps partiel. Je suis sourd 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Je veux aller voir n’importe quel film, quand je veux, avec mes amis. Il faut que 100 % soient accessibles aux sourds et malentendants.

Malgré les efforts des associations et de quelques figures éminentes qui tentent de faire pression pour assurer l’égalité d’accès à la culture, on est encore bien loin des États-Unis. Pourquoi ? La France a des lois sur l’accès à l’égalité. Personne ne prête attention à ces lois. Les recours collectifs ne fonctionnent pas dans ce cas précis, et les propriétaires des cinémas sortent mille excuses pour éviter d’ajouter des sous-titres.

Dois-je vous rappeler que les films français reçoivent des tonnes de subventions de la part de l’État ? Le CNC (Centre national du cinéma) ne comprend rien. Mettre des sous-titres à tous les films ne va pas seulement rendre service à une poignée de sourds et de malentendants. Cela permettra de faire profiter des milliers de personnes un peu partout dans le monde de la langue et de la culture française.

Les sous-titres ne sont pas utiles qu’aux sourds. Mais aussi aux personnes âgées et aux personnes étrangères désireuses d’apprendre le français. C’est le cas actuellement aux États-Unis, où les expatriés et les nouveaux arrivants sur le sol américain mettent systématiquement les sous-titres. Au final tout le monde y gagnerait.

Les sous-titres, c’est pratique aussi lorsqu’on veut voir un film au lit sans réveiller son compagnon.

L’exemple des États-Unis

En 2008, une entreprise américaine a sorti les boîtiers CaptiView, des appareils individuels fixés sur les fauteuils de cinéma. Les sous-titres défilent sur un écran qui s’ajuste à la hauteur des yeux. Beaucoup de cinémas américains sont équipés de ce dispositif : c’était une expérience révélatrice pour moi. En 2013, Regal Entertainment, l’une des plus grosses chaînes de cinémas aux États-Unis, a décidé de proposer dans ses établissements des lunettes avec sous-titrage intégré imaginées par Sony. Pourquoi ? Parce que le fils de l’un des dirigeants de Regal est sourd.

Quand UGC, Pathé, Gaumont, MK2 et toutes les autres chaînes de cinémas, s’en inspireront-elles ? Je vous l’accorde, les boîtiers sont bancals et c’est fatiguant de se concentrer à la fois sur le grand écran et sur l’appareil. Les lunettes sont trop larges et donnent mal à la tête. Heureusement, je portais des lentilles de contact ce jour-là. Je ne me vois pas porter ces lunettes par-dessus les miennes.

Mais l’innovation n’est jamais parfaite au début. Si nous critiquons ces tentatives, nous critiquons le progrès. Espérons qu’avec l’aide des lois de Moore, nous aurons bientôt de meilleurs dispositifs, plus esthétiques et plus fonctionnels. Encore une fois, pourquoi les États-Unis sont-ils en avance sur nous ?

Quand je suis en France, je suis handicapé. Je vais au cinéma et je ne comprends rien. J’allume la télé et je ne comprends rien. Le manque d’accessibilité me handicape. Il est temps que les législateurs et les régulateurs prennent leurs responsabilités. Il est temps que les entreprises françaises arrêtent de traîner des pieds. Agissons ensemble.

Olivier Jeannel

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