Défixer la Mobilité.

Ou comment se décentrer pour innover sur la mobilité.

Il y a quelques jours, Nicolas Monomakhoff, le CEO de MNM Consulting m’a demandé de « défixer » ses clients et partenaires, membres de son réseau OpenMNM, en introduction d’un atelier sur la mobilité, le travail et le bien-être. Mon introduction sur la mobilité ayant été très bien accueillie, je vous en soumets la version écrite, en espérant que cela vous aide, vous aussi, à innover autrement sur ce thème (un peu éculé de nos jours) qu’est la mobilité. Vos commentaires sont bien entendu les bienvenus.


Nous sommes pour cet atelier OpenMNM dans un lieu qui appartient à Renault, Le Square à Paris à l’invitation de Lomig Unger, et donc quand on pense à la mobilité ici, on pense d’abord à la voiture.

Et si en plus on est ingénieur dans l’automobile, on pense non seulement «voiture», et dans la foulée, on pensera à «moteur», «performances», et puis «aller de A à B». Très vite on va penser à «liberté», et des tas d’autres choses difficiles à mettre en équation ou à marketer. Surtout si on reste bien au chaud dans sa confortable case d’ingénieur automobile. Et n’y voyez là aucune critique spécifiquement dirigée contre les ingénieurs de Renault ou de PSA. Car nous avons chacun notre case, et comme DRH avec 25 ans de métier, je peux témoigner que le DRH dans sa case quand il pense à la mobilité, pense d’abord et surtout à la mobilité interne, parfois à la mobilité géographique. Ces mobilités qui restent dans beaucoup d’entreprises un vœu pieux ou presque.

Si on est musicien, le mot «mobilité» évoque immédiatement le mouvement. La vitesse et le tempo du mouvement. Le mouvement qui est aussi un objet fini, comme ceux que contient une symphonie.

Si on est danseur, le mot «mobilité» évoque aussi le mouvement. La danse est un mouvement potentiellement sans fin. Le danseur pensera aussi aussi à la perfection du geste qui, lui, a une fin.

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Cette notion de mouvement parfait se retrouve dans la mobilité des aiguilles qui obsède l’horloger. Lui qui cherche à créer l’instrument à la précision parfaite. L’instrument dont la mobilité des aiguilles enfermera le temps dans des petites boîtes toutes exactement de la même taille.

Si l’on est réfugié, la mobilité est un impératif. C’est la planche de salut et définitivement une contrainte : si l’on est une «moving target», bouger est la seule chance de survie. On est là bien loin de la liberté que nous donne la voiture.

Réfugiés arrivant à Lampedusa.

Hmm … Nous sommes déjà bien loin de nos bases et derrière la notion de mobilité, apparaissent celle de mouvement et de contrainte. La mobilité est-elle en fin de compte une chose négative ? Je vais tenter de sortir de ma case pour répondre à cette question. En espérant que ça vous aidera à atteindre de nouveaux degrés de liberté de réflexion.


Mobilité et contrainte. La mobilité serait-elle une notion négative?

Traditionnellement, la mobilité n’était pas bien vue. De tous temps, on a regardé avec circonspection, au mieux, celui qui voyageait. L’étranger qui se présentait dans un village attirait d’abord la suspicion. Changer de métier (mobilité professionnelle), se marier loin de chez soi, ou croire que l’on pouvait changer de condition (mobilité sociale) étaient alors des idées saugrenues pour la plupart des gens. Si on se déplaçait, ce n’était que contraint et forcé : pour fuir la guerre, la famine ou les épidémies. Non, si on le pouvait, on restait chez soi et entre soi.

Gérard Depardieu — Le retour de Martin Guerre.

Paradoxalement, l’histoire a retenu surtout ceux qui ont beaucoup bougé géographiquement comme Christophe Collomb ou Marco Polo ; ceux dont la mobilité artistique fut virtuose comme Leonard de Vinci, Michel Ange ou, plus proche de nous, Gaughin ; ceux qui ont su trouver une mobilité géographique ainsi qu’une fluidité et une mobilité en politique pour clarifier les situations et déclencher des changements durables, pour faire bouger le statu quo. On pense à Charles de Gaulle et André Malraux ou, dans un autre genre et beaucoup plus loin de nous, à Jeanne d’Arc. Enfin, il y a ceux qui ont montré que pour construire, pour imposer une vision du monde et inventer une nouvelle gestion des hommes, il faut bouger et se bouger, être en constante mobilité. On pense ici à Napoléon ou à Alexandre

Mais nous n’en sommes pas à un paradoxe près, et encore aujourd’hui, les nomades inquiètent. Qu’ils soient Roms ou autres gens du voyage, leur capacité de mouvement, leur mobilité, leurs réseaux nous font peur, à nous sédentaires qui habitons des sociétés pourtant ultramobiles et connectées.

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20131003.OBS9725/roms-des-gens-me-disent-degage-y-a-pas-de-sous-pour-vous.html

La mobilité perçue comme une contrainte, la mobilité qui fait peur, et parfois la mobilité notion franchement négative. Ne dit-on pas « ça branle dans le manche », qu’il y’a du jeu, que ça bouge pour dire que les choses sont incertaines, et même inquiétantes ? Et puis s’il y’a du jeu, comme dans une dent qui se déchausse, alors là c’est clair cette mobilité là on n’en veut pas.

Peut-on dire que lorsque les choses bougent autour de nous, lorsque nous ne sommes pas ceux qui avons décidé d’une mobilité, ou lorsque cette mobilité n’est pas parfaitement circonscrite, elle nous inquiète et nous cherchons à l’éviter ?


Mobilité choisie : notion positive ?

En revanche, quand c’est nous qui choisissons de bouger, de changer les choses, alors là c’est positif. Comme lorsque l’Espagne sortant du franquisme entre en ébullition culturelle et que les idées fusent de partout dans ce grand mouvement que fut la Movida.

MADSCAN : LA MOVIDA - http://madflash.es/2015/11/madscan-la-movida/

Un autre exemple : on craint ceux dont le voyage est le mode de vie, mais ne dit-on pas que « les voyages forment la jeunesse » ? Nous le pensons si fort que nous avons créé ERASMUS. Dans ce cadre, faire bouger nos jeunes, les rendre intellectuellement et culturellement mobiles en les faisant se frotter à d’autres environnements, nous paraît très positif. Nous décidons cette mobilité. Elle nous convient.

Cette mobilité-là, géographique, culturelle, intellectuelle est même très positive. Elle est la marque des gagnants de demain. Elle est devenue le passage obligé de ceux qui vont réussir. Paradoxalement, elle est une sorte de contrainte positive.

D’ailleurs, aujourd’hui pour gagner, on se met « En Marche ! » pour que le système évolue, contre l’immobilisme qui étouffe la vitalité du pays. Ou alors on lance un mouvement, un mouvement Bleu Marine par exemple pour redéfinir les règles du jeu. Alors qu’hier, Mitterand gagnait, force tranquille, en « donnant du temps au temps ». Ralentir le temps, chasser à l’affut ne semble plus correspondre à notre mode de vie. Promouvoir l’immobilité comme il le fit parfois ne le ferait plus élire.

D’ailleurs celui qui est passé à côté de la victoire le 23 avril se définit comme un insoumis. Ce mot et tout son langage, son imaginaire renvoient à la commune et aux barricades. La barricade est une position de défense, le contraire du mouvement ou de la mobilité. Se barricader, c’est planter son talon dans le sol et dire « je ne bougerai pas !». Et pourtant, cet homme est moderne. Il a même acquis le don d’ubiquité à grands coups d’hologrammes.

Marine Le Pen, Emmanuel Macron.

Se pourrait-il que ce soit autre chose qui soit en jeu ? La mobilité aurait-elle meilleure presse aujourd’hui que par le passé ? C’est en tout cas ce que pourrait laisser croire un exemple récent de barrages et de barricades : celui de la Guyane. Là-bas, l’atteinte à la mobilité a rapidement lassé la population. Aujourd’hui, il semble qu’il soit ineffectif de choisir l’immobilité comme moyen d’action plutôt que la mobilité.


La tentation de l’immobilité

Et pourtant on appelle parfois de ses vœux la non-mobilité. Vous savez : « Bourgeois, la police veille. Rien ne bouge. Dormez tranquille ! »

Dans nos vies sur-occupées, nous aspirons souvent à ce calme, à cette tranquillité qui nous laisse rêver et paresser. On s’invente des tas de méthodes pour arrêter de bouger un instant : une pause Yoga, une consultation chez le psy, un dîner entre potes, un déjeuner de copines, un quart d’heure de lecture…Une batterie de téléphone prétendument déchargée…Que sais-je encore?

Mais ce à quoi nous aspirons, n’est-ce pas plutôt de mettre la vie sur pause ? Et si nous aspirions à l’immobilisme plutôt qu’à la tranquillité ? Cette envie de déconnecter, de déconnexion, n’est-ce pas l’envie de voir tout s’arrêter autour de nous et que nous puissions continuer à bouger, comme dans un mauvais film de science-fiction. Et alors, croyant goûter à un instant de tranquillité, ne risquerions-nous pas de nous enfoncer dans l’immobilité ? de refuser le mouvement ? de ne jamais remettre le temps en marche ?

Attention, cette immobilité, comme l’immobilité des idées et des sentiments mène à l’immobilisme, au conservatisme et à l’atonie. Arrêter de bouger et d’évoluer, de s’adapter, c’est perdre du terrain et se condamner à disparaître. Nombreux sont les exemples de banqueroutes industrielles induites par une incapacité à se remettre en question, à être mobile. Et, entre nous, l’immobilité ne s’y ennuie-t-on pas après un temps ? La première immobilité, c’est le sommeil. Après c’est le sommeil éternel, la mort. Ça ne me fait pas très envie. Non merci !


La mobilité c’est la vie :-)

Par opposition, le mouvement c’est la vie. Des enfants qui jouent au parc. La sève qui monte dans les arbres au printemps. Un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle ou à la Mecque ou à Lourdes. Le pèlerin se met en mouvement pour conjurer la mort, pour se battre contre son destin, pour se redonner la vie, si possible la vie éternelle. D’autres ne sont pas pèlerins et ont des parcours plus individuels et médicalisés pour changer leur destin. Tous commencent par un acte : celui de se mettre en action. D’imprimer un mouvement.

Canicule, France 1985.

C’est cette mobilité qui gagne aujourd’hui, notre capacité à créer et à maîtriser du mouvement, qu’il soit physique ou intellectuel, matériel ou immatériel, à vélo ou en hyperloop…ou en voiture bien sûr. Cette mobilité des idées et des connaissances qui fait reculer la mortalité infantile, qui éradique les maladies, qui nous connecte tous et tout le temps, qui nous permet de nous déplacer.

Les soldats le savent bien aujourd’hui et depuis la victoire du Blitzkrieg allemand et la défaite de la ligne Maginot : la mobilité est essentielle pour gagner. D’ailleurs, toutes les guerres d’indépendances furent des guerres de mouvement contre des armées de position.

Les startups et les grands groupes le savent bien. Les gagnants sont agiles et mobiles. Les perdants seront uberisés dans leurs convictions inébranlables. Convictions bientôt sédimentées en couches épaisses qui n’intéresseront à l’avenir que quelques archéologues de l’économie d’hier.

Voilà donc que la mobilité a bonne presse de nos jours. De tous côtés, on célèbre le mouvement et on a bien raison. Il est source de vie. Il est aussi source de création ou en tous cas élément déclencheur de création et d’innovation. On le sait tous, pour créer, pour innover, il faut pouvoir changer de point de vue, se décentrer. Il faut pouvoir changer d’air.

Larry Kim le CEO de Mobile Monkey ne dit rien d’autre lorsqu’il liste les 10 compétences facteurs de succès en 2020 dans l’un de ses derniers posts sur Medium.

Sept de ces 10 compétences incluent une forme de mobilité. L’une d’entre elles, la capacité à travailler dans des équipes virtuelles demande une sacrée agilité et une grande mobilité intellectuelle. En parallèle, il note que le développement de ces équipes virtuelles va limiter les besoins en mobilité géographique et en transports.


Ne soyons pas benêts.

Mais ne soyons pas benêts. Le mouvement pour le mouvement n’est pas nécessairement une bonne chose. Le mouvement brownien est l’archétype du mouvement qui ne sert à rien, ne crée rien, ne permet rien et nous fatigue pour rien. 
 
 Et puis il y a des mouvements qui ratent leur cible : On a tous vu un film ennuyeux à la télé ou au cinéma qui a fini par nous endormir. Et pourtant le cinéma, c’est de l’image animée. Ça bouge.

© Nic Ut / Associated Press

Alors que nous avons tous en tête, un photo de guerre ou autre qui a déclenché en nous une indignation salutaire ou une profonde compassion et qui nous a mise en mouvement d’une façon ou d’une autre.

Contrairement à ce que dit Peugeot, il s’agit là d’une opposition possible entre Motion & Emotion. Heureusement, ce n’est pas toujours le cas, et se mettre en mouvement à bord d’une voiture reste souvent une source de plaisir et d’émotions bien agréables. Encore que, motard invétéré, je préfère la mobilité à deux roues qu’a quatre.

© D.R. — Peugeot — onyx mondial auto 2012.

La moto, l’Australie et Bruce Chatwin.

En parlant de moto, saviez-vous qu’en Australie, les motards appellent les automobilistes « cagers », ceux qui sont en cage ? Or ceux qui sont en cage ne peuvent pas bouger. Le motard a là-bas sur l’automobiliste le point de vue du nomade sur le sédentaire, et la condescendance qui va presque toujours avec. Intéressant de voir que l’automobiliste se voit souvent comme libre ou libéré par la voiture et que le motard le voit entravé. Ce changement de point de vue nous renverrait presque à la caverne de Platon, mais vous me pardonnerez j’espère si je renonce à aller explorer cette caverne avec vous ici et maintenant.

En revanche, puisque nous sommes en Australie, je ne résiste pas à vous parler un peu de Bruce Chatwin, écrivain voyageur anglais, passionné toute sa vie par les nomades. Il a écrit un livre que j’adore, « the Songlines ». Dans ce livre, Chatwin raconte comment les aborigènes partent en « walkabout », c’est-à-dire en pérégrinations, sur les pas de leurs ancêtres. Il montre comment ils couvrent seuls des distances de plusieurs centaines de kilomètres à pied et à revenir chez eux, sans jamais se perdre et sans jamais demander leur chemin, et bien sûr sans carte, sans GPS, ni aucune technologie d’ailleurs.

Bruce Chatwin — The Songlines — 1987.

Comment font-ils ? Ils chantent leur chemin. Ils chantent en marchant des chants appris depuis l’enfance et qui décrivent le chemin de leurs ancêtres. Ce sont les chants qui les guident.


Et ça nous dit quoi tout ça ?

Ces aborigènes sont mobiles car ils sont profondément ancrés dans leur culture. L’une des leçons pour nous est peut-être que ce qui nous prépare à la mobilité, quelle qu’elle soit, et qui va nous permettre de préparer les autres à ces mobilités, c’est notre capacité à nous ancrer, et à les ancrer, dans un passé commun qui nous définira et nous libérera en même temps. Je vous laisse réfléchir à la façon dont cela doit informer et influencer vos décisions et votre action dans les organisations que vous dirigez.

Y’a-t-il dans finalement un enseignement pour nous qui allons réfléchir aux nouvelles mobilités, au travail mobile, aux implications de la technologie en matière de mobilité et de bien-être au travail ? Je le crois : il me semble que pour créer de l’adhésion dans nos organisations, il nous faudra donner la possibilité aux autres de se mettre en mouvement. Leur démontrer que tout bouge autour d’eux et qu’ils ne doivent pas rester immobiles ne suffira pas.

Pour terminer, je voudrais vous laisser avec deux images un peu plus légères que mes considérations précédentes : l’image de la digue et de la vague, et celle de la bouteille de champagne.


De la digue et de la vague, c’est la vague qui est en mouvement et c’est toujours elle qui gagne à la fin : à force de mouvement la vague abat la digue. Je vous accorde que l’horizon temporel peut paraître long à celui qui attend la victoire de la vague, néanmoins cette victoire est certaine.

Enfin, pour faire du champagne, il faut bouger les bouteilles un petit peu et régulièrement. C’est dans ce mouvement régulier que naît sa magie. Je vous souhaite de rester toujours un peu mobile, en mouvement et d’être comme ça toujours un peu magique pour ceux qui vous entourent.

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