Repenser l’information à l’ère du numérique

LIBERTÉ LIVING-LAB
Jul 11 · 7 min read

[Cycle]404 tech+médias #1

NB: cet article est un compte rendu du premier événement du cycle “tech+médias” qui a eu lieu au Liberté Living-lab, le 6 juin 2019.

“La presse a succédé au catéchisme dans le gouvernement du monde. Après le pape, le papier.

Par cette formule un rien provocatrice, Victor Hugo entendait illustrer la place grandissante que jouaient les médias au 19ème siècle dans la constitution de référentiels et d’idées communes. Deux siècles plus tard, alors que l’industrie des médias est en crise et peine à renouveler son modèle économique, que ses janissaires la conspue en la taxant d’”ennemi du peuple” ; alors que la défiance des populations envers les organes médiatiques est grandissante, comment repenser notre rapport à l’information ? Plus largement, comment repenser l’information à l’ère du numérique ?

Le Liberté Living-lab, lors d’un premier événement, a souhaité faire naître la réflexion en sollicitant des experts et nouveaux praticiens de l’information. Ce premier événement est venu poser les bases d’un cycle qui s’étendra sur plusieurs mois et viendra aborder les tensions que connaît ce secteur et les pistes de solutions pour désinstrumentaliser l’information et la remettre au service de notre démocratie.

Un état des lieux des médias aujourd’hui

La table ronde était animée par Valentin Pringuay, fondateur et rédacteur en chef de Terra Incognita, un média lancé il y a deux ans avec la mission de réinventer la relation entre un média et ses lecteurs. Il permet ainsi à ses lecteurs d’être présents sur chacune de leurs interviews et comités de rédaction.

Les intervenants comptaient :

- Romain Badouard, chercheur et maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas ;

- Jennyfer Chrétien, déléguée générale chez Renaissance Numérique ;

- Timothée Gidoin, co-fondateur chez Datagora ;

- Jean Massiet, fondateur d’Accropolis.

Veuillez trouver un résumé ci-après — simplifié pour la lecture — de ces échanges.

Thomas Cottinet, co-dirigeant du LLL, a rappelé en introduction combien ce cycle était lié aux activités de transformation développées par le Liberté Living-lab. En effet, dans sa logique de soutien aux initiatives d’intérêt général, le LLL porte depuis ses débuts une attention toute particulière au secteur de l’information en accompagnant différents médias et groupes de médias pour les aider à se repenser face aux enjeux actuels. Cette décision de travailler main dans la main avec ce secteur est primordiale pour le Liberté Living-lab dans la mesure où l’information représente l’un des piliers de notre démocratie et est l’une des conditions sine qua non du vivre-ensemble.

D’après Romain Badouard, Internet a changé notre manière de nous informer ainsi que notre façon de débattre de l’actualité. Les “fakes news” sont apparues depuis une dizaine d’année. Il les définit comme “de fausses nouvelles qui imitent des contenus journalistiques et qui visent à tromper les lecteurs”, prenant une importance singulière à l’ère d’Internet. Elles participent à des tentatives de désinformation, que ce soit via les médias traditionnels ou via les médias sociaux.

Romain Badouard exprime trois notions essentielles à retenir sur les médias :

  • La notion de “gatekeeping” qui désigne, dans le domaine de l’information, “les intermédiaires chargés de gérer l’accès à la sphère publique”, par le choix de la médiatisation. Cette notion serait devenue obsolète avec l’utilisation des réseaux sociaux. Auparavant, avant de publier un contenu, l’information était filtrée par ces gatekeepers. Actuellement, a lieu le phénomène inverse : l’information est publiée puis triée. Le contrôle de l’information sur les nouveaux médias est très faible car il n’y a pas de barrière à l’accès.
  • La parole d’autorité n’est pas liée au statut de ceux qui s’expriment sur internet. Par exemple, sur Wikipedia, les rédacteurs n’ont pas le droit de faire valoir leur statut comme argument d’autorité. Avec les réseaux sociaux, on observe un glissement de l’autorité qui est remplacée progressivement par la popularité (le nombre de “followers” devient argument d’autorité, dans la mesure où il permet de se faire entendre). D’un côté, cela permet à des voix indépendantes de gagner en visibilité ; a contrario, cela peut s’avérer dangereux avec la possibilité d’acheter des “vues” ou des “likes”.
  • Les bulles cognitives / informationnelles : ce phénomène désigne “les informations [qui] vont dans notre sens en fonction de nos recherches et centres d’intérêt”. La question de la transparence des algorithmes qui trient les informations se pose alors.

Jennyfer Chrétien est déléguée générale chez Renaissance numérique, un think tank créé en 2007 dont l’objectif initial est la lutte contre les fractures numériques et le développement d’une citoyenneté numérique. Selon elle : « La question des contenus en ligne ne peut être abordée de manière caricaturale, notamment en matière de régulation. Aujourd’hui, il faut réfléchir à des moyens complémentaires pour intervenir sur les contenus de la zone grise ». Les troubles informationnels (soit : la désinformation, la més-information, la mal-information) invitent à prendre de nouvelles mesures. Et ces dernières ne passent pas nécessairement par la loi.

Timothée Gidoin, co-fondateur chez Datagora, fait le constat que de fausses informations, pas forcément intentionnelles, circulent et tendent à être davantage visibles qu’auparavant, notamment par l’intermédiaire des réseaux sociaux.

“Un type d’acteur détenait [auparavant] le monopole de l’information : les médias”, ce n’est plus le cas désormais. Aujourd’hui, les jeunes consomment l’information différemment avec l’utilisation des réseaux sociaux. Parallèlement, les organisations institutionnelles ou para-institutionnelles (Banque mondiale, INSEE, etc.) ont du mal à produire et faire circuler leurs rapports lorsqu’elles ne sont pas, elles-mêmes, tout simplement inconnues du grand public. Datagora essaye de créer une plateforme pour valoriser les données clefs des études de ces organismes afin de leur offrir davantage de visibilité.

Face au désintéressement important des jeunes vis-à-vis de la politique (près de 80% d’abstention aux dernières législatives par exemple), Jean Massiet a eu l’idée de fonder, à l’image des jeux vidéos, la première chaîne de streaming parlementaire.

Évoluant sur la plateforme de streaming Twitch, la chaîne essaie de rendre la politique plus accessible aux jeunes (audience enregistrée: 15/35 ans) par le biais du numérique et de la vulgarisation. Il commente alors l’Assemblée nationale, “comme le ferait un commentateur de match de football” afin de rendre les débats plus compréhensibles pour cette partie de la population.

Q&A :

Quels sont les résultats d’Accropolis ?

Jean Massiet : Il est extrêmement compliqué de mesurer les résultats car il ne faut pas comptabiliser le nombre de personnes que cela touche mais celles sur qui ça a fonctionné. L’un des problèmes d’Accropolis est que la plateforme attire une population à 85% masculine.

Quelle est l’efficacité de Datagora ?

Timothée Gidoin : Bien que croissant, l’impact actuel de la plateforme reste limité. Une part non négligeable du trafic du site provient désormais de notre activité de création média (vidéos, infographies).Une quarantaine d’instituts sont en partenariats afin de développer Datagora (OCDE, INSEE, etc.).

Quel est le rôle des médias traditionnels ?

Jennyfer Chrétien : Les médias traditionnels ont pour objectif de rapporter l’information sur des faits. Aujourd’hui, les démarches de “fact checking” confortent cette mission. Elles participent toutefois difficilement à changer l’opinion en raison de la remise en cause de l’autorité de la source. Le métier de journaliste reste le même, c’est le rapport à l’audience qui change.

Que faire face à la non information de certains étudiants ? Comment faire pour qu’ils s’intéressent aux informations ? Quels canaux et formats d’informations utiliser pour réussir à les toucher ?

Jean Massiet : La situation actuelle est très complexe car les étudiants sont peu attentifs. Il est compliqué d’obtenir leur attention. “On ne peut pas réconcilier les jeunes en adoptant les mêmes postures que les médias traditionnels qui ont échoué [dans cette tâche].”

Cette cible est accessible à l’aide du numérique. Il est nécessaire d’adopter la façon de faire des jeunes, de se mettre à leur place, comme le fait par exemple, Accropolis.

Romain Badouard : Ce qui marche avec les élèves est de les faire pratiquer (rédiger des articles) pour comprendre comment ces derniers sont construits afin de mieux comprendre la façon dont l’information est fabriquée. “Dans l’éducation aux médias pour les élèves, il est donc primordial de valoriser avant tout la pratique pour susciter de l’intérêt.”

Timothée Gidoin : De nos jours, les jeunes ont besoin d’une information claire, simple et synthétique pour s’y intéresser ; les longs paragraphes les font fuire.

Conclusion

A défaut de penser, à l’instar de Neil deGrasse Tyson, que “toute information est bonne, même quand elle est mauvaise”, nous pensons qu’une information plurielle, sûre et de qualité est nécessaire à notre démocratie.

Il est donc primordial que les médias du 21ème siècle se réinventent afin de continuer à jouer leur rôle d’éducation des citoyens et de garant de la démocratie. Au cours de cet événement, plusieurs pistes de solutions allant en ce sens ont été abordées :

  • la structuration de nouvelles formes de médias afin de toucher des populations qui se désintéressent ou qui ont une méconnaissance de l’information ;
  • le développement de l’ éducation à l’information chez les plus jeunes, notamment ;
  • la refonte du business model des médias afin de préserver leur indépendances en étant moins dépendants des revenus de la publicité ; en parallèle, l’évolution du rapport entre les médias et leurs communautés.

Ces quelques pistes seront explorées plus avant lors des prochains événements de notre cycle.

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