La transition numérique, les enjeux d’un paradigme


La donne a changé. Le modèle économique hérité du 19ème siècle se dissout dans le numérique. Une dimension inattendue s’ajoute à celles du capital et du travail dans la création de valeur. Des dizaines, des centaines de millions de personnes de tous âges, de toutes conditions, de tous pays s’approprient dorénavant des usages qu’ils ne cessent de réinventer. Les bases de l’informatique ont 70 ans, celles des ordinateurs personnels et d’internet en ont 40, des milliards d’individus sont dorénavant connectés par le mobile. Croire ou s’obstiner à croire qu’il s’agit de technologie est une erreur. Le credo de Steve Jobs « changer le monde » était plus axé sur la créativité de laquelle ont émergé des comportements et des dépendances inattendues, que sur la technologie. Les géants actuels du numérique sont tous partis au rebours des idées, des modèles, des institutions existants. Paradoxalement cette économie crée plus de valeur que d’emplois, en même temps qu’elle seule est en mesure de tirer la croissance. Paradoxalement elle change les règles de la politique, du développement, de l’innovation, de la concurrence, du droit, de la fiscalité, de l’enseignement. Les gouvernants peinent encore à promouvoir des applications et des plates-formes numériques propres à entraîner leurs administrés dans un cercle vertueux de confiance, d’équilibre, bref d’intérêt général. La transition s’annonce éreintante mais surtout passionnante alors jetons-y un coup d’œil.


Comprendre et adopter l’économie numérique et les (r)évolutions dont elle est et sera la cause, c’est avant tout comprendre comment utiliser la valeur considérable créée par chacun d’entre nous.

Il y a encore, dans la société française, une forme de déni et d’incompréhension à l’égard du numérique. Des peurs assez chimériques. Non pas qu’elles soient infondées mais parce qu’elles accusent le numérique de questions qui ne sont tout simplement pas du ressort du numérique. Pour exemple les monopoles qui dépendent uniquement du droit fiscal ou de la concurrence.

“Le nouveau ne sort pas de l’ancien, mais apparaît à côté de l’ancien, lui fait concurrence jusqu’à le ruiner.”— Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique.

Ce simple exemple nous plonge au cœur de l’actualité et ce bon vieux match de boxe entre taxis et VTC qui prend des allures de reality show. À ma droite, Uber, l’ogre américain qu’on ne présente plus et qui continue sans sourciller vers sa quête effrénée de l’hyper-croissance avec des chiffres vertigineux: une croissance de 300% par an et quelques 7 milliards de dollars en fundraising en moins de 6 ans (who’s the Boss ?). Ajoutez à cela un service irréprochable, des prix attractifs et pour couronner le tout cette fâcheuse manie de ne pas payer d’impôts en France (la faute à qui ?). À ma gauche, les taxis, jusqu’ici seuls sur le marché français, à la tête d’un monopole quasi mafieux et qui demandent ni plus ni moins la suppression des VTC et de tout malotru qui toucherait de près ou de loin à son juteux business. À titre d’exemple, G7 réalise des marges tout à fait hallucinantes : 25 %. Presque aucun secteur ne réalise une plus-value aussi profitable.

Un business en forte croissance donc mais pour autant sous-exploité dont tout le monde pourrait (devrait) profiter, mais les taxis, effrayés par le développement supersonique de nouveaux géants tels Uber ou Lyft, préfèrent nourrir le conflit plutôt qu’effectuer leur transition numérique.

Pendant ce temps, les violences dans la rue, elles, dégénèrent, les taxis continuant de dégrader leur image auprès des clients, la France auprès du monde et l’Etat auprès de ses citoyens (mais Hubert lui continue de conquérir le marché, dont worry guys).

La faute à un État incapable de maintenir l’ordre public, incapable d’instaurer le dialogue, incapable de prendre des mesures mais qui chante à tue-tête vouloir soutenir la croissance de nos entrepreneurs. Car oui, dans ce débat il est bien question de nos entreprises françaises. Ça vous dit quelque chose Heetch ? Chauffeur-Privé ? Snapcar ? Il n’est donc pas uniquement question du méchant Hubert mais bien de l’ensemble de ces nouveaux entrepreneurs de la mobilité, tous français, tous bons payeurs des impôts mais étrangement moins montrés du doigt…Ah en fait non, on y vient, le fiasco continue et prend une nouvelle tournure en s’attaquant dorénavant à sa nouvelle cible préférée, notre dévoué Heetch, le bon samaritain des clubbeurs et des banlieusards. Rien de bien étonnant jusque là puisqu’il est de rigueur depuis le début de ce conflit que confusion et amalgame sont les maîtres-mots de ce débat stérile. Pour mieux comprendre la situation, faut écouter avec clairvoyance les mots du CEO de Heetch qui explique les raisons pour lesquelles leur service est étranger à ce conflit mais qui pour autant en profite pour émettre des propositions et faire avancer le schmilblick (l’État lui sèche toujours sur la question..).

Mais ne nous trompons pas, ce conflit n’est qu’un pavé dans la mare, qui à lui seul image parfaitement les difficultés rencontrées par l’Etat à s’adapter à cette transition numérique qui tend à transformer progressivement l’ensemble de notre économie et de nos institutions.

Des politiques qui continuent de perpétuer un monde pourtant révolu. Des capitaines d’industrie qui dénoncent leurs nouveaux concurrents mais sans engager la transformation numérique de leur propre entreprise. Des filières entières (taxis, avocats, pharmaciens, opticiens, hôteliers, auto-écoles) qui se mobilisent pour empêcher l’épanouissement en France des innovations de rupture et miner un peu plus encore notre économie. Des politiques qui pourtant se complaisent à prôner l’innovation et l’entrepreneuriat à la française via certaines (bonnes) initiatives sont pourtant loin de préparer l’avenir et à contrario se bornent souvent à défendre les industries en place et à étouffer dans l’œuf les innovations de rupture.

Il nous faut réaliser que notre conception du modèle économique est dépassée. En considérant cette transition comme une opportunité plutôt que comme une menace, nous arriverons certainement à adapter nos nouvelles problématiques. Nous allons évoluer dans un monde dans lequel les entreprises vont bien plus souvent mourir qu’auparavant, où les emplois stables vont laisser place à des individus qui changeront de plus en plus d’employeur, voire de statut d’emploi et vivront de la multiactivité avec le boom du statut freelance/auto-entrepreneur. Le chantier est donc encore vaste, son évolution parfois encourageante malgré le fait qu’elle soit souvent traitée sous l’angle de la peur ou du rejet.

“Surely, nothing can be more plain or even more trite common sense than the proposition that innovation […] is at the center of practically all the phenomena, difficulties, and problems of economic life in capitalist society.” — Joseph_Schumpeter

Il ne reste plus beaucoup de temps pour nous prémunir d’une politique économique adaptée à la transition numérique. Certaines grandes entreprises sont entrées avec fracas dans cette nouvelle économie, sans crainte de cannibaliser leurs anciens modèles d’affaires, en misant sur l’innovation ouverte, l’expérimentation (via des fablabs ou autres incubateurs), l’intelligence collective, l’agilité et surtout la prise de risques. La révolution numérique est derrière nous, la transition numérique devant. Un cycle industriel est définitivement fermé, un nouveau s’est ouvert. Il faut maintenant apprendre et s’adapter.

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