Le Manspreading !

Pauvres mâles que nous sommes, incapables — encore! — de mesurer l’étendue de notre domination sur la gente féminine, nous est enfin offert une chance de nous amender. L’étalement masculin, ou manspreading pour les anglosaxons, nous est défini comme le comportement, masculin donc, consistant à écarter les cuisses dans les transports en communs. Le but explicite de la pratique n’est pas tout de suite précisé, mais sur le site de la pétition ayant permis cette prise de conscience, pétition ayant recueillie à ce jour presque 20000 signatures, le mot domination est jeté, posé ici comme la seule explication possible à un comportement déviant. À défaut d’argumentaire, on voit bien ce que tout ça peut vouloir dire ; les jeunes mâles ne pouvant décidément pas se permettre d’uriner dans le métro afin de marquer leur territoire, écarter les jambes semble dès lors le comportement le plus évident à adopter, un consensus interne, un entre-deux pas tout à fait respectable, mais immédiatement compréhensible quand à sa volonté de se poser là, comme ça, en une geste impériale. Moi-même, je l’avoue, bien que mes souvenirs de la vie parisienne ne se focalisent pas uniquement sur cet étalement supposé, ai sans doute dû m’y adonner plus d’une fois.

Il est toujours surprenant de voir s’imposer dans le débat public non seulement un terme nouveau, mais en fait, tout un concept chargé de sens, orienté. Nous apprenons alors, stupéfaits, que les comportements que nous pensions incolores, indolores, inopérants — en imaginant seulement que nous les avions jamais repérés — apparaissent im-médiatement comme déviants, dangereux, suspects. Ma propre mère, prosaïquement, sans doute par intériorisation de la domination masculine, rangeait plutôt ce genre de déviances dans la catégorie, un peu facile avouons-le à demi-mots, de l’éducation. « Il est mal-élevé », me disait-elle alors naïvement, « il est vulgaire », lorsque son humeur ne permettait plus la nuance ; alors qu’il s’agissait en fait, et déjà !, d’une agression évidente à l’encontre du sexe féminin, de l’autre en général, mais de l’autre en tant que féminin, mâle ou femelle.

Heureusement, notre modernité, n’ayant peur de rien, pas même de relever les manches devant l’impossible, s’est déjà emparée de cette problématique afin d’y mettre un terme. Des responsables politiques prennent la parole, des journalistes enquêtent et interrogent, des militants se mobilisent, réseaux sociaux et médias restituant alors l’écho attendu. On valide la problématique, son existence, son diagnostic ; on attend patiemment l’application de solutions d’autant plus évidentes que leurs succès n’est plus à démontrer. Partout sur le Globe, de nombreuses métropoles ont déjà fait du manspreading un nouvel objet de lutte, féministe et citoyenne. Une simple campagne d’affichage fera l’affaire afin de signaler au quidam le comportement indésiré. Il ne s’agit pas de légiférer mais d’informer, d’éduquer. On passera sous silence les deux arrestations pour manspreading à New York, imputable à une politique bien particulière certes, mais quand même un peu alarmantes. On évitera de diffuser les études mettant en avant les différences morphologiques entre les hommes et les femmes, dont les résultats sont douteux et le sexisme affiché par trop évident. On évitera également de relever, comme le fait le STIF (Syndicat des Transports en Ile de France) bien naïvement, que cette problématique n’ayant jamais été soulevée par les usagers, il serait peut-être délicat de l’incorporer dans un futur plan de prévention. Céline Deforge, député européenne écologiste, est très claire à ce sujet : « ce n’est pas parce que les plaintes ne remontent pas que le phénomène n’existe pas ». Nous voilà prévenus.

Ce n’est donc pas ce que l’on avait coutume d’appeler la réalité, ou le quotidien, ni encore moins le bon sens, autant d’étiquettes réactionnaires et dépassées, par lesquels des millions d’individus que l’on appelaient citoyens pouvaient partager observations, interrogations et indignations, joies, souffrances et peines, qui sauraient dicter ou impulser les politiques publiques. L’individu, le citoyen, n’est plus le réceptacle actif ni passif d’événements extérieurs à lui, desquels pouvait parfois naître une prise de conscience, de l’individu au collectif. Comme sur d’autres sujets, nous nous trompions encore. On ne peut décidément pas s’en remettre aux sens, dont les biais sont légions ; ni à la raison, qui n’en compte pas moins. Un Savoir déjà préparé, en amont de toute réflexion personnelle ou collective, vient s’imposer à notre expérience pour l’éclairer et amender ses errements. Le Monde ne s’y trompe pas (lui qui ne se trompe jamais) et, dans son article du 6 juillet 2017 donnant la parole à Christine Bard, historienne du féminisme, nous explique tranquillement que le manspreading n’a pas à être considéré comme un manque de civisme de la part des uns, masculins donc, ni même, comme à tenté de le faire « maladroitement » Raphaël Enthoven dans une chronique pour Europe 1, un manque de civisme tout court (classisme, racisme, ou autre délices en -isme vous feront comprendre à quel point vous avez tord sur ce sujet comme sur les autres), mais tout simplement la mise en action d’une domination masculine consciente ou inconsciente, que nous tous perpétuons, hommes et femmes, depuis des décennies. Le manspreading, en tant qu’objet de lutte, se présente alors comme l’un des avatars d’un combat politique plus global, celui engagé contre une domination masculine formant « système, dont tous les rouages doivent être combattus ».

Il n’y a donc pas à rechercher dans l’étalement masculin ce qu’il n’y a pas à y voir. Il ne s’agit pas d’instaurer de nouvelles règles pour l’élaboration d’une société plus courtoise, plus urbaine, plus civile. Il ne s’agit pas non plus, malgré la distinction que le nom même de la dite-pratique fait entrapercevoir, de stigmatiser une partie de la population au profit d’une autre ; que certaines femmes puissent manquer à leurs devoirs de citoyenne n’est pas et ne pourrait jamais constituer un argument recevable, non! La journaliste du Monde, dans le même article, s’amusant de la chronique d’Enthoven, élabore à ce sujet : « Dire qu’il n’y a pas de manspreading mais seulement du humanspreading, comme a tenté (on soulignera le « tenté », très sport) le philosophe, c’est nier l’évidence du rapport de hiérarchie entre les comportements, conscients ou non, des hommes et des femmes ».

Ainsi la pédagogie, la prévention, l’éducation, seront autant d’outils précieux et nécessaires afin de combattre cette hiérarchie dont l’existence ne fait aucun doute puisqu’elle a déjà été démontrée et validée par des années de travaux de recherche scientifique, purement factuels et objectifs donc, formant Corpus. Foi et Loi. Dorénavant, c’est armé de patience qu’on attendra l’infléchissement progressif des comportements de chacun vers le mieux. On comprendra à cet égard qu’il ne saurait y avoir de combats ni de causes inutiles puisque que chacune de ces causes, chacun de ces combats, convergent en faisceaux vers la réduction du champ d’influence de cette domination intériorisée. Railler le terme, s’en moquer ou s’en offusquer, c’est ne pas comprendre qu’il ne s’agit pas d’un débat dans lequel nous aurions mot à dire. Le statut du manspreading n’est pas en débat : il n’y a pas de débat. Le débat public n’existe que pour mettre en relation une idée avec elle-même. On la présente, on la fait voir ; on fait montrer. Les colonnes des journaux reproduisant à l’infini les incantations des associations, des militants, des chercheurs en sciences humaines et sociales, des politiques, des philosophes, des intellectuels ou autres journalistes, tous très sérieux, professionnels investis dans une quête de justice et de vérité dont on ne sait quel est le terme, établissent ainsi une réalité dont l’objectivé n’est pas à questionner. Les politiques, très sensibles à l’intelligence, tout autant qu’au bien-être de leurs électeurs, se saisissent de cette affaire comme ils se sont saisis des autres. On ne doute pas de leur succès.

Dépossédés de tout, nous ne sommes plus que les spectateurs silencieux de notre propre impuissance. Si les objets même du débat sont tout autant de pièges tendus à la raison, que pouvons-nous faire de plus ? L’indignation ? la colère ? le dépit ? ces justes sentiments ne sauraient jamais nous aider dans l’élaboration d’un plan quelconque. Résister ? Mais c’est un luxe d’Hommes Libres que nous avons cessé d’être depuis trop longtemps ! Se soumettre d’avantage ? Le paternalisme à demi-affiché de ces méthodes nous y invite. Mais, de bonne foi, peut-être pouvons-nous encore faire quelque chose en ce sens : apprendre, nous instruire d’avantage, puisque c’est là, en définitive, tout ce qu’on nous demande. Allons voir dans les Institutions, chez les Hommes qui les portent et dans les Idées qu’ils soutiennent, ce qui nous échappe encore et qui nous permettrait enfin de nous amender pour nos erreurs passées.

La Cigale que je suis propose ainsi ses maigres services à toute audience qui daignera bien s’arrêter l’écouter chanter. Ne comptez rien apprendre ici que de très sérieux et de très utile quant à l’édification de votre Être. Si vous le voulez bien, nous sifflerons ensemble la Grand Marche du Progrès.

Page Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=OAfdLA5Jhbc