la Sentinelle Jacques Tati

(1ère partie)


Dans Mon oncle, Tati avait su mettre en scène la dualité de deux mondes en opposition : celui qui brûle encore sur les cendres d’un conflit planétaire, et celui de demain néomoderniste qui surgit au cours des trente glorieuses.

Playtime lui parle bel et bien de notre époque et il se révèle aujourd’hui avec une relevance troublante comme une oeuvre prophétique, annonciatrice des dérives d’un monde uniformisé.

« Il n’y a pas de message dans mon film. Cependant je peux dire que je suis frappé par l’indifférence du monde moderne. Que signifient la réussite, le confort, le progrès, si personne ne connaît plus personne, si l’on remplace des immeubles faits à la main par du béton, si l’on déjeune dans des vitrines au lieu de se retrouver dans les petits restaurants où l’on a envie de parler, et si l’épicerie ressemble à la pharmacie ? »

Pourtant Tati n’était pas un conservateur antimoderne, bien au contraire il se reconnaissait dans les deux mondes et se moquait de la modernité tout en mettant en avant la beauté plastique de cet univers.

Les films de Jacques Tati sont aujourd’hui l’emblème même de la modernité. Innovation, design, automobile, mode, architecture et sons sont omniprésents dans ses films et il nous interroge à la fois sur son présent et le nôtre.

De Mon oncle à Playtime

Dans Mon oncle, Tati abordait déjà l’aliénation sociale et artistique par des dichotomies dans l’architecture, la technologie et les relations humaines dépeintes dans le film. La villa Arpel dessinée par Jacques Lagrange, ami de Tati, depuis «un pot pourri d’architecture» (à partir de revues) reflète les principes de Le Corbusier et de Mallet-Stevens, architectes modernistes identifiés à l’époque par certains comme les sources d’un « virus de stérilisation urbaine ».

Un univers urbain déshumanisé

Le design radical de la villa Arpel (“Unité d’habitation”) opposé à la composition labyrinthique et hétéroclite de l’ immeuble d’habitation de M. Hulot.

L’aliénation sociale moderniste

La representation hyperbolique des éléments de paysage urbain et culturels contribuent à une interpretation cynique de l’aliénation sociale produite par le modernisme. On détecte dans les signes indicateurs (fleches, lignes, courbes, allèe de jardin, routine du travailleur…) le modèle restrictif en entonnoir dans lequel les voitures mais aussi l’homme “doivent” circuler.

Les personnages se parlent sans contact visuel dans le dédale d’une entrée impraticable, en feignant l’enthousiasme autour de conversations futiles.

L’absurde obsession de Mme Arpel à vouloir faire fonctionner sa fontaine de jardin pour accueillir ses invités prône l’importance à maintenir un statut social et enjoliver son image publique.

Le design et la technologie

Dans l’univers aseptisé et ultrafonctionnel de la villa Arpel, les objets relèvent d’un futurisme caricatural, ou leur présence participe plus à une fonction d’estime qu’une function d’usage. Formes et matériaux étranges nous interrogent sur la place de l’inutile dans la société moderne tout en servant de décors aux gags burlesques de Tati.

Auscultés et observés avec fascination par Mr Hulot qui en devient la victime, le spectateur s’amuse de ces objets que nous avons depuis adoptés.

Domeau & Pérès fabrique et édite trois sièges tirés du film « Mon oncle »

En digne héritier du burlesque dont il se revendique (Buster Keaton en particulier), Tati met en lumière tous les paradoxes de notre société comme les avancées technologiques sources d’isolement et d’absurdité ou l’inutile devient indispensable.

La sophistication des objets techniques de la villa Arpel prefigure déjà une domotique naissante ou encore les futurs objets connectés que le progrès nous fera adopter en terme d’usabilité, de confort, de sécurité, ou de design.

D’un monde à l’autre

Souligné par des compositions allégoriques, un message clair transparait : ce nouveau monde détruit l’ancien et le remplace. Au loin, les usines modernes et buildings grisâtres augurent ce monde en devenir, celui de Playtime.

à suivre…

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