
La tournée de Feu! Chatterton racontée par Feu! Chatterton sur Le Huffington Post.
Avec des dates qui s’enchainent chaque semaine partout en France, 6 Trianon de Paris d’octobre 2015 à avril 2016, et une nomination aux Victoires de la Musique dans la catégorie révélation scène, Feu! Chatterton a été invité a raconter son aventure, sa tournée, sur Le Huffington Post.
Retrouvez ici l’intégralité de ce carnet de bord publié d’abord sur LeHuffPost par le groupe du moment qui était en couverture des Inrocks le 24 février dernier.
Notre groupe est sur la route, entre Orléans et Sannois
Merde, j’ai niqué ma chaussure. La gauche. Ouverte en deux comme une bouche, la semelle décollée, le pied qui fait la langue, un bout de chaussette apparent.
Hier à l’Astrolabe d’Orléans j’ai dû tenter une pointe à la Michael Jackson ou de glisser sur un seul pied façon James Brown au T.A.M.I Show de 1964. L’élan fougueux était honorable et beau, le geste un peu moins et ma chaussure m’a rappelé à ma condition d’apprenti. Genou fléchi, bascule sur le bout des orteils et PAF ! Ouverte comme une bouche. Foutue chaussure gauche.
Qu’importe, j’en achèterai de plus souples. Mais je ne me décourage pas, un jour moi aussi j’entrerai en scène en déployant le jeu de jambes du boxeur. Plein de nerf et de vivacité.
Là, je n’en ai plus beaucoup de la vivacité. Je somnole dans le camion qui nous mène vers Sannois en région parisienne où nous jouerons ce soir. Autour, qui défilent, ce sont désormais des paysages semblables. Ils nous bordent tous les jours : la longue langue grise, les touches bleus et carmin des panneaux, des arbres de toute espèce et ces gros insectes debout, d’acier et plein d’antennes.
À ma droite, Olivier, notre régisseur lumière, longue barbe et cheveux ras, regarde un film explosif mais sans surprise où tout arrive avec fracas, surtout le super-héros. Le voilà qui surgit rouge vif du chaos enfumé et traverse serein le bruit et la fureur. L’intrigue on la connait : scientifique inventeur d’une molécule instable, repris de justice-petite frappe, rencontre accidentelle, pluie de molécules, mutation en Homme-fourmi. Mais c’est selon ; tous les insectes auraient pu convenir. Sauf peut-être le scarabée qui depuis la métamorphose confinée du très raisonnable Gregor Samsa n’attire plus vraiment les foules, avides de grand-guignol en plein air et de pyrotechnie.
À moins bien sûr que le scarabée soit égyptien. Là, vous pouvez étancher le public et sa soif d’exotisme au cœur du désert, mais d’un jaune uniforme et sans danger. Il ne faudrait pas embarrasser le spectateur par de trop saisissants contrastes, qui font la vérité — comment voulez-vous qu’il se repose sinon ? De la cohérence ! Voilà ce qu’il faut, de la cohérence !
Qu’importe que le sel de la vie repose dans ses contradictions ! D’ailleurs le sel c’est agressif. Et ça détériore la santé. C’est un caillou dans la chaussure. Pas la chaussure gauche, ouverte en deux, non, la chaussure du confort.
C’est celle-là qu’on a vernie pour le spectateur, ne le décevons pas ! On se donne du mal, allons même jusqu’à coller ensemble les grains de ce sable égyptien, c’est notre promesse de sécurité : aucun grain dans la chaussure ou ailleurs, pas de poussière dans l’oeil !
Et les dunes que vous voyez là-bas, caressez-les, c’est doux et lisse et tendre comme le sein d’une femme… Mince, on perd le jeune public, corrigeons : c’est doux et lisse comme le sein d’une mère !… Mince, on perd le public qui n’a pas connu sa mère… C’est trop clivant, il nous faut quelque chose de plus universel… Et les dunes que vous voyez là-bas, caressez-les comme… une pomme ! Voilà tout le monde est contenté. Inoffensive, une pomme. Promesse intacte ! Tranquillité, confort !
L’Homme-fourmi a surgi de nouveau. Maintenant il a rétréci, voyage dans un conduit plein d’eau, rencontre un rat, fait du skateboard… Derrière, Raphaël, Clément et Sébastien écoutent des groupes qu’on aimerait inviter à venir jouer en première partie puis parlent du concert de Mansfield TYA qu’on a vu il y a quelques semaines à Vendôme où nous jouions aussi, et qui était très beau, retenu et intense.
Devant, Antony, notre ingénieur du son, le plus jeune de la troupe, dort toujours.
10h22 : Raphaël aimerait boire un café, Olivier de l’eau mais la station Total où l’on doit s’arrêter est encore à 30 minutes de route. A 4km il y a peut-être des cerfs.
10h35 : Pause dans une station BP.
12h10 : À ma gauche, Antoine regarde une série policière. L’homme sur un parking dit à une fille en combinaison noire : “Tu es toujours une cible selon l’angle de vue”. J’aime bien l’idée, hautement philosophique, mais je me dis que la traduction en français n’est pas très heureuse et malgré le parking et la combinaison noire ça tombe un peu à plat.
12h54 : Premier clocher.
13h00 : À cause de l’Homme-fourmi je repense aux insectes debout, de métal, qui ponctuent la route, reliés entre eux par des câbles formant une grande toile, et aussi parce qu’en lisant Nadja je trouve :
“… Une façon de vous faire passer du fil de la Vierge à la toile d’araignée, c’est-à-dire à la chose qui serait au monde la plus scintillante et la plus gracieuse, n’était au coin, ou dans les parages, l’araignée”.
13h08 : Premiers chevaux.
13h17 : Un panneau dit : “Route non salée”. Encore un chemin sans conséquence. C’est Tristan, notre régisseur, qui conduit. Il parle avec Antony des concerts qu’ils ont fait à l’étranger : Laos, Tunisie, Nigéria. C’est très exotique, on a quitté la route.
13h34 : On arrive bientôt à l’EMB Sannois, où nous sommes attendus à 14h00 pour décharger le camion, installer le matériel sur la scène et commencer les balances. Avant de rejoindre la salle on fait un détour par une authentique pizzeria parce que c’est aujourd’hui mon anniversaire et que ça nous changera des Pastabox ricotta-épinards, des salades niçoises Sodebo et des plateaux-repas de l’Arche sur les aires d’autoroutes que l’on commence à bien connaître. À emporter, les pizzas. C’est jour de fête, mais faut pas déconner, l’EMB nous attend. J’ai quand même eu droit à la découpe et à la sauce piquante. Quelle folie ! Grand train !
L’EMB est une salle qui compte beaucoup pour nous : on y a fait notre toute première résidence il y a plus de deux ans maintenant et c’est alors qu’on a rencontré Antony qui est sur la route avec nous depuis.

Il était à l’époque ingénieur retour et s’occupait donc tous les jours du son au plateau — celui que les musiciens entendent sur scène et qui diffère du son de la face, destiné au public. Après trois jours, avant que l’on se quitte il nous a proposé de nous accompagner dans les bars où l’on jouait pour faire notre son.
Au Trabendo d’abord, pour une première partie, puis au bar de la Trinquette au début du mois de décembre 2013 à Rennes, dont on se souvient comme hier parce que c’est l’endroit d’un tas de premières fois : premier concert en province, première fois nourris-logés-blanchis pour jouer notre musique, première représentation devant un parterre de professionnels, premier article le lendemain matin. On était comme des gosses ! Ce soir-là Antony avait fait un son incroyable. On lui doit beaucoup de cette reconnaissance, inestimable pour nous à ce moment-là, qui est venue avec le café du matin nous encourager à poursuivre.
Ou pour être plus honnête : qui est venue exalter notre impérieux désir de conquête !
Ca y est, nous y étions, en haut de la colline ! À voir le soir qui chemine lentement vers la plaine !

À nous la couronne de lumière sertie de pierreries ! Oui, nous serions la bête épanouie, le vieux lion fatigué qui meurt lentement plein de gloire et d’ennui !
Au cou la Perle Peregrine, monstruosité de blancheur et de perfection, sortie de la bouche grossière d’un crustacé informe, mais qui resplendit de grâce comme un soleil couchant sur l’univers entier ! À nous ! À nous ! À nous !
À nous enfin le dernier étage dans la tour, la vue panoramique et assez de mépris aux commissures pour le souffler par la fenêtre !
…
Heureusement ça n’a pas duré longtemps, la tour s’est changé en pont et nous sommes descendu du petit monticule pour rejoindre la place du marché.
Le miel s’est durci, comme toujours et nous avons appris beaucoup, surtout à travailler.
James Brown, le transilien et cette chaussure éventrée, notre journée de concert à Sannois
Christian : Pourquoi tu voulais raconter cette histoire?
Moi : Ah je suis obligé. Faut que je raconte ma journée du 28.
Christian : Ah c’était ça le deal?
Moi : Ouais c’était ça! Carnet de route.
Antoine : Mais c’est le 28 comme ça ou c’est parce que c’est ton anniversaire?
Moi : Nan c’est moi qui ai choisi arbitrairement cette date.
Antoine : Donc toi t’as déjà raconté la première partie de ta journée et tu dois faire la suite?
Moi : Ouais. La première partie, elle s’arrête quand on arrive à Sannois, il est 14h et on finit les pizzas sur un coin de table.
Christian : Mais là, à quel moment en fait tu te rappelles que tu as tes chaussures trouées?
Moi : Bah ce qui se passe c’est qu’on est en train de faire les balances et c’est un moment qui est très préoccupant. Donc tu te concentres sur l’essentiel parce qu’une fois que ce sera fini tu ne reviendras sur scène que pour le concert. Il faut que tu te sois senti à l’aise, que tu aies bien trouvé tes repères. Et puis il y a un truc un peu déstabilisant, c’est que la salle vide ne sonne pas du tout comme la salle pleine. Parce que quand il y a des gens qui sont là ça absorbe les basses, tout ça, et tout devient plus mat. Bref, il faut qu’on soit à l’aise parce que lorsqu’on reviendra pour le concert on sera un poil déstabilisés, on n’aura pas le même son. Quoi qu’il arrive.
On est donc absorbés par la tâche, chacun essaie d’être le plus discipliné possible, et ce n’est pas vraiment notre fort, donc tout le monde parle en même temps. Un bazar. Une fois que chacun des instruments a été testé seul on commence à jouer un morceau. Souvent La mort dans la pinède en premier, parce qu’il y a du clavier, les deux guitares, beaucoup de dynamique pour la basse et la batterie et que ça nous permet de jauger d’une traite bon nombre d’instruments.
On joue donc le morceau. Là, je cherche à me familiariser un peu avec le plancher. Savoir si ça glisse correctement, si je peux me permettre mes petits déhanchés chaloupés, tu vois, ou imiter James Brown une fois de plus. Tout semble bon, je me dis que ça glisse assez, c’est pas mal, le mouvement est fluide. Je baisse la tête, observe mes pieds… Mince, la chaussure gauche. Putain j’avais complètement oublié…Toujours là, ouverte, la même, béante.
Et ça me préoccupe beaucoup. Parce que c’est mon anniversaire. Bon. J’avais envie d’avoir un peu de tenue ce soir-là. Ne pas me contraindre à penser pendant le concert à ce que je peux ou ne peux pas faire avec mes pieds. Or, ce mouvement de pointe là, qui permet de presque s’écrouler sur scène, j’ai envie de le faire à fond aujourd’hui. Important. Avec cette chaussure c’est plus possible. Là ça s’ouvre, tu dégringoles. Peut-être même que tu peux te fracturer deux trois orteils.
Et, seconde raison, je me dis: il faut garder la tenue, c’est important. En plus un jour comme ça où c’est un peu une fête intérieure, t’as envie de distinction, d’un peu d’élégance. Tu vois, s’il y a un courant d’air et que tout le costume — pffffiou — s’épuise par le bas, tu ressembles à… à…à un ballon crevé. C’est un peu dommage. Flétri… J’ai pas envie d’être flétri.
Voilà, ça fait deux bonnes raisons de rentrer. Donc je me dis, à la fin des balances, 17h-17h15, ce sera l’heure, je rentre à Paris. Sannois est à 1h15–1h30 de chez moi, et je pourrai changer de chaussures.
Je serai ainsi de retour à 20h15 à la salle, le concert est à 21h30, j’aurais ma bonne heure de préparation. Ouais. J’ai, maintenant qu’on se professionnalise, depuis septembre, et qu’on enchaîne trois ou quatre dates par semaine, une discipline athlétique ! Il faut que je m’assouplisse. Les épaules. Le bassin. Les chevilles. Les poignets. Que je commence les exercices de respiration. Pour élargir un peu, tu vois, un peu tout ça, pour avoir plus de coffre, d’assise. Et il faut enfiler le costume. Maintenant tout ça, ça me prend une bonne heure. Et puis j’aime bien, en plus, ce moment de préparation pour s’installer dans le concert pendant que les potes accordent leurs instruments.
Je file. A droite de l’entrée il y a un escalier en colimaçon bétonné qui donne sur le toit de la salle, qui est en fait un parking longeant la voie ferrée. Donc en deux minutes tu te retrouves sur le quai, tu prends ton train, c’est parti.
Le train est tout neuf, il a été retapé il y a pas longtemps. Les lumières sont douces et chaleureuses, ce n’est pas du tout cru comme dans le métro, les tapisseries sont toutes neuves aussi sur les sièges, c’est multicolore. Tu vois c’est des couleurs automnales. C’est jaune, rouge, t’es transporté. Et puis il commence à faire nuit déjà puisque c’est bientôt l’hiver… Y a presque une senteur de Noël tu vois. Ça sent presque l’agrume dans le train. Je suis bien assis, les lumières de villes qui me sont inconnues défilent; tiens, c’est pas mal, c’est chaleureux.
Je pense alors à une chanson de Nougaro, qui s’appelle A bout de souffle, à cause de Marguerite qui me l’a faite découvrir. Il y est question d’une certaine Suzy qui l’appelle au téléphone, lui, qui a dans sa chambre d’hôtel une mallette pleine de billets: 200 briques, 200 briques. On ne comprend pas trop. Il s’éveille, tous ses potes se sont fait flinguer, ça lui revient, 200 briques, 200 briques. Et le type quitte sa chambre par les toits… Il est en cavale, il est en cavale.
Mais le problème c’est qu’à chaque fois que j’essaie de fredonner cette chanson qui est en fait calquée sur la mélodie du Blue Rondo à la Turk de Dave Brubeck et ben, je sais pas pourquoi, ça déraille tout de suite sur… sur… comment il s’appelle celui-là… Michel Sardou! Les Lacs du Connemara. Ça ressemble à peu près à ça: ta pata pata tapatapata…Putain. Et je peux vous dire que ce n’est pas agréable du tout. Ouais. Je me dis que je suis en train de corrompre à la fois Marguerite et la chanson — toutes les deux pleines de grâce. Alors j’oublie tout ça. J’y suis contraint.
Et là, ça c’est vraiment une drôle de coïncidence, j’entends à travers les haut-parleurs du wagon, le conducteur du train qui se met à chantonner. Et il se met à chanterL’Amandier de Georges Brassens. J’avais le plus bel amandier du quartier, j’avais le plus bel amandier du quartier. Or…
Antoine : …Le qui du train, pardon?
Moi : Le conducteur.
Antoine : Le conducteur?
Moi : Oui, tu sais, parfois il peut faire des annonces, le conducteur, dans les haut-parleurs du wagon. Et là il se met à chanter L’Amandier de Georges Brassens.
Antoine : Dans les haut-parleurs?
Moi : Tu sais, oui, comme s’il faisait une blague. Ça paraissait totalement incongru, mais on était pas loin des attentats du 13 novembre et je me disais c’est possible que chacun, pour tromper un peu la morosité, astucieusement, se dise, voilà, je vais égayer le quotidien de mes semblables. Ouais, un peu de légèreté, de partage, de simplicité. Et puis ça me touche énormément parce que c’est une de mes chansons préférées de Brassens, et elle est plutôt confidentielle. Je trouve ça incroyable que le jour de mon anniversaire le conducteur chante cette chanson très douce, très belle, qui parle d’amour. Et puis, ça devient un peu étrange parce qu’il chante avec une voix vraiment fragile. Ancestrale, ce doit être un vieux conducteur. On dirait presque qu’il pleure. C’est vraiment éraillé. C’est très beau, c’est senti. Tu sens qu’il vit ce qu’il chante le bonhomme. Mais à tel point qu’à cet instant je suis convaincu qu’il honore la promesse qu’il aurait faite à son épouse de la lui chanter si elle disparaissait. Comme un hommage, un bel hommage. C’est quand même un beau testament. C’est touchant. Sa voix se brise presque en sanglots. Je trouve ça très touchant.
Jusqu’à ce que je me rende compte, en voyant approcher un vieillard, un chapeau à la main, que c’est en fait lui dans le wagon qui chante L’Amandier. Il s’approche et avec lui la voix que je pensais venue des haut-parleurs. Là je me sens bête. Toujours aussi touché, mais différemment. Merde. Je me suis fait avoir par les fleurs bleues de mon esprit connement romanesque. Le vieux monsieur fait la manche dans le wagon, mais je sais que je vais l’oublier parce qu’il descend.
18h50 : J’arrive place de la Nation. Je passe devant le Dalou, le Quick. J’aime bien, c’est chez moi. Vous me retrouvez en bas et me proposez gentiment d’aller au Dalou pour célébrer l’occasion et boire une bière au comptoir. Antoine, guilleret, tu commences à te chauffer pour m’accompagner au concert. En voiture en plus. Ça nous laisse une petite marge de manœuvre parce qu’on n’aura pas à faire 1h30 de train pour rejoindre la salle, on peut gentiment finir notre bière. A cet instant Greg appelle Antoine et se propose de nous rejoindre dans la minute pour lui aussi nous accompagner au concert.
"Feu! Chatterton - EMB Sannois - 28/11/2015 #concert #gig #feuchatterton #embsannois #iciletour"www.instagram.com
Il faut que je change de chaussures.
On monte à la maison. Le temps de parler de jeunes pousses odoriférantes, de mettre le Catch A Fire de Bob Marley qui commence avec Concrete Jungle pour quand même être dans une ambiance de fête, de manger deux trois galettes de riz soufflé. Greg arrive, tout le monde est content, mais il est déjà 19h45, et si on ne décolle pas tout de suite, on ne pourra pas honorer toutes les coutumes: assouplissement, échauffement vocal, cris d’oiseaux, mise en place de la cravate et de la chevelure. On file.
Nous voilà sur le périph. C’est chouette, les paysages périurbains de nuit, comme ça, à l’approche de l’hiver. On allume la radio, il y a une sorte de chanson folklorique africaine très exotique, qui vient contraster avec le décor assez austère des voies rapides. Qui me touchent toujours beaucoup; bordées de leurs fleurs sauvages. C’est joli, les enchevêtrements de grandes voies, les lampions, les grands néons aux sommets des buildings. Alors on discute de ces jolies guirlandes publicitaires, pendant que passe encore cette musique exotique. On est bien là.
Tapissée de goudron
La bête sous les roues
De la caisse ronronne
Et puis soudain ça vient… Ça monte…
Je sens que j’ai oublié un truc…
Paf ! Révélation ! Je regarde mes pieds…
Putain, j’ai oublié de changer de chaussures.
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Trop tard pour faire marche arrière, le concert va bientôt commencer.
Il va falloir faire avec. Ou plutôt sans — comme dit le chansonnier.
On est dans la coulisse. Tic tac. Tic tac. Bientôt le grand bain. Tic tac, tic tac.
Voilà ce que mon pote Greg, plein de solennité, en pense:
“L’artiste avant de monter sur scène est cet homme étrange qui profite de toutes les sensations qui lui viennent, pour peu qu’elles puissent faire de lui le meilleur homme possible à l’instant qui va suivre. Ainsi il accepte la peur car elle galvanise, le courage car il fortifie, la routine qui le rassure, la superstition car on ne sait jamais, et ce long regard de confiance qu’un partenaire lui jette car il fait bon être soutenu au moment où, encore une fois, il faut tout jouer et s’empêcher de savoir trop bien le faire, être sincère mais professionnel, chanteur sans faire de chantage; à ce moment où l’artiste après s’être gonflé de cet amas difforme fait d’audaces et d’appréhensions abandonne tout espoir de cohérence et se jette presque nu sur la scène.”
Presque nu, à moitié chaussé.
Rituels obscurs, jeune fille à moustache et gallinacé (tout ce qui advint avant notre concert au Trianon)
C’est la magie du théâtre. Comme… Hier je passais dans le métro et y a une affiche là avec une petite fille un peu… un peu ronde, un film qui doit être sur elle tu vois. Et donc la photo de l’affiche c’est la petite fille devant un miroir qui est en train de se raser la moustache. Elle doit avoir cinq-six ans. Moi bêtement je me dis j’espère qu’elle ne se rase pas vraiment la moustache pour la performance dans le film parce que sinon ça va repousser pour de vrai et je m’inquiète pour sa pilosité tu vois. La pauvre, elle a cinq-six ans et on l’oblige pour un film à se raser la moustache ! C’est-à-dire que plus tard elle va vraiment souffrir parce qu’une fille qui a une vraie moustache bah c’est triste.
Et je me reprends très vite en me disant: c’est ridicule, on pourrait faire croire n’importe quoi. On pourrait très bien avoir, même, quelque chose qui n’est pas vraiment un rasoir dans la main. Puisqu’elle est devant une glace, que c’est filmé, que c’est une affiche de film, qu’on comprend qu’elle est en train de se raser, tout le monde y croit vraiment.
C’est un peu pareil. Sur scène, on peut fantasmer une élégance extrême à cause d’un simple complet noir alors que sans doute la veste est de seconde main, que la chemise est sale et la chaussure béante. Mais personne ne la voit, personne ne la voit.
Et voilà, là on se prépare, comme prévu. Chacun se concentre sur son boulot. Faut, faut être prêt. Les uns s’accordent, les autres commencent à sautiller pour s’échauffer.
Christian : Et qu’est-ce que vous faites juste avant de monter sur scène ?
Moi : Une minute avant ?
Christian : Ouais, entre vous.

Moi : Alors une fois qu’on est tous prêts, y a une forme…c’est marrant, y a une sorte d’éclatement, comme ça, dans la loge, on est peut-être tous ensemble, mais chacun est vraiment dans son truc. Y a Raph qui tape partout. On a tous l’air d’autistes. Raph tape avec ses baguettes tagadagadagadagada ! Sur ses jambes, il tape il tape il tape il tape, pendant ce temps moi je suis en train de faire diiiiiiiiux diiiiiiuuuux diiiiiiiuxxx pom pom pom pom, des bruits d’oiseaux tu sais ou des gros cris, après je me mets à chanter très fort, et t’entends ‘cling cling cling’ c’est Clément qui accorde le charango dans un coin parce que comme c’est plein de cordes et que c’est un petit instrument artisanal ça supporte mal les changements de température et ça se désaccorde tout le temps, pendant que Seb s’affaire à retrouver son capo et là t’as Wilson qui sautille comme un…comme un…un footballeur, tu sais : Hhhouuu hhhouu hhouuu houu.
Antoine : Ça c’est juste avant ?
Moi : Ça c’est les quinze, vingt minutes avant. Parce que ce que j’oublie de dire c’est que j’ai un petit luxe, un petit temps de solitude avant le concert : après les balances, disons trente minutes avant que le concert commence les gars doivent aller sur le plateau et ça c’est, c’est pas très confortable pour eux parce qu’ils se frottent un peu au public, ça les sort un peu du truc tu vois, pour bien checker leurs postes. Savoir si toutes les lignes sont bien…parce que parfois il y a des déplacements de matos entre la première et la deuxième partie.
Antoine : Ah, genre, la connectique un peu ?
Moi : Ouais, vingt minutes avant le concert ils doivent checker, avec Antony qui leur parle dans les retours, chaque ligne : checke le piano, appuie sur une touche Seb, ok. Alors la salle n’entend pas mais c’est pour voir si tout est bien branché, si tout va bien. Parce qu’une fois que la première partie s’en va, tout le monde range le matos, la piste est réinstallée, tu vois, la scène est réinstallée et ben il peut y avoir de mauvaises manips, un truc qui se débranche, machin. Pendant ce temps…
Antoine : Mais parce qu’ils sont derrière le rideau à ce moment là ?
Moi : Nan nan c’est ça qui est un peu délicat pour eux, c’est qu’ils se retrouvent face au public en fait. Mais le public n’entend pas ce qu’ils font.
Antoine : Et pourquoi on ne les voit pas ?
Moi : Parce que le…Vous les voyez en fait si vous regardez. Mais ils s’encapuchonnent, tu vois, ils sont dans le noir, et ils ne sont pas tous en même temps là.
Pendant ce temps là moi, c’est le moment vraiment où j’ai les vingt-cinq minutes pour chanter le plus fort parce que sinon je leur casse la tête et puis c’est pile le moment, juste avant le concert, où j’ai le plus besoin de m’échauffer. Ils sont en train de faire les réglages sur le plateau et moi je chante Ophélie à fond.
Là je chante fort, tout ça, je me chauffe, les mecs reviennent, ça s’éparpille un peu : ah merde j’ai oublié de mettre mes chaussures comme il faut, tac, merde, mon lacet casse… Tu vois, toujours des petites douilles comme ça de dernière minute : ‘Où j’ai mis… où j’ai mis mes ears ?’ Tu vois, Raphaël joue aussi en plus avec des oreillettes, qui sont des retours plus précis, et ça arrive qu’il y ait des moments de panique 5 minutes avant, ‘où je les ai posées, où je les ai posées ?’. Tout le monde a son petit stress de dernière minute. Clément boit un verre de… d’alcool, quel qu’il soit, et là Tristan vient nous chercher. Là c’est une de ses tâches les plus pénibles, ‘allez les gars on y va… allez les gars on y va’, tout le monde est en train de faire un truc dans son coin, faut nous réunir, ‘les gars on a déjà 3 minutes de retard… allez les gars on y va’, et là on se retrouve, accolade générale, Clément avec son verre.
Antoine : Les cinq ?
Moi : Ouais, on s’étreint. Alors parfois on se dit : ‘Ce soir on, ce soir on sera plein d’amour’ ou ‘ce soir on ouvre de nouvelles portes’ ou bien ‘ce soir on s’amuse, on kiffe on kiffe’, ce genre de lieux communs qui encouragent beaucoup, même s’ils sont évidents on les oublie parfois. On se trouve toujours un truc, on se tape dans le dos à fond.
Antoine : Et là, ce soir-là vous vous êtes dit quoi ?
Moi :… Je m’en souviens pas… On a dû se dire hmmm…
Franchement je m’en souviens pas. On se dit toujours à peu près la même chose : faut qu’on prenne du plaisir, faut qu’on kiffe, c’est cool on est bien. Ce genre de conneries. Mais sincères. On est à fond.
J’aurais bien aimé dire qu’on se lance des vers ou des haïkus du genre:
“Que nos pêchés reposent dans un désert d’agaves” ou “Inventer chaque fois le jour qui vient comme Shéhérazade” ou même “Dévolu jeté Sur ta nudité”, mais c’est pas ça.
Ce soir-là, précisément, j’aurais bien aimé trouver un truc à dire qui parle du coq, la bête. Parce que c’est la première fois qu’on joue à Paris depuis les attentats et ça a un sens tout particulier pour nous qui sommes d’ici, alors je pensais à la figure du coq, qui a les pieds dans le guano, dans la fange, mais qui continue de claironner. Pire: qui ne claironne que parce qu’il est debout sur le fumier. Symbole!
Alors je veux le bon mot et j’ai souvenir d’avoir lu quelque chose de bien dit à propos de notre emblème de basse-cour chez Julien Gracq, dans La Littérature à l’estomac, mais je ne retrouve pas. À la place je trouve ça:
“Le sentiment qu’au fond c’est toujours le démon qui vous ravit sur la montagne”.
Ça pourrait faire un bel oracle d’avant concert aussi.
Mais je veux ce truc sur le coq, volaille nationale ! Grotesque et sublime.
Grâce à l’Internet je retrouve :
“Qu’est-ce que la France, je vous le demande ? Un coq sur un fumier. Ôtez le fumier, le coq meurt”.
Bon… J’avais pas souvenir d’un Cocteau aussi tranchant. Souverain, fuselé, piquant mais un poil dur pour s’encourager…
Cependant je me souviens que le coq a l’intelligence de distinguer le jour et la nuit et c’est pourquoi il chante et qu’on le remerciait avant que le radio-réveil ne lui dispute l’aurore.
Alors je me relance et voilà Aragon, encore — enfin :
Oiseau de fer qui dit le vent
Oiseau qui chante au jour levant
Oiseau bel oiseau querelleur
Oiseau plus fort que nos malheurs
Oiseau sur l’église et l’auvent
Oiseau de France comme avant
Oiseau de toutes les couleurs.
Mais ça, bien sûr, je ne l’ai pas dit.
Le grand mystère de la boucle magnétique, ceux qui n’arrivèrent jamais et un déluge
Publié le 28/01/16 — Dessins de Camille Ulrich






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