Quand l’océan gronde
Je réalisai soudain qu’il y avait toujours eu, et ce depuis le commencement de la nuit éternelle, cette couverture de cristal qui planait au-dessus de nous. Un plafond immatériel auquel étaient fixés tels des poignards inversés, nos rêves les plus fous, les plus sanguins, qui pouvaient à la fois nous menacer depuis les cieux et posséder en entier notre chair. Chaque individu formait une colonne de sang en verticalité parfaite avec son poignard jumeau, un alignement de la terre au ciel qui lui rappelait sans répit sa douce soumission.
J’ai d’abord pensé qu’il suffirait de faire un pas de côté pour me soustraire à mon destin suspendu, mais j’étais cloué sur place. Alors j’ai baissé les yeux et j’ai compris. À perte de vue des humains qui se touchaient épaule contre épaule, sans se voir, et qui constituaient un immense maillage construit et consolidé par les siècles, à tel point qu’il n’existait plus une parcelle inoccupée par nos talons. Chacun était un élément de cette chaîne sans fin et participait à la maintenir en place, ainsi involontairement nous nous obligions à rester figés sous le reflet de nos rêves respectifs. Je me demandais si une force supérieure nous avait placés ici, un par un, comme des pions damnés, ou bien était-ce l’œuvre de nos dirigeants, ou bien simplement était-ce les hasards de l’évolution. C’en fut trop et j’en eus des migraines, aussi cessai-je aussitôt de penser pour regarder à nouveau au-dessus.
Je sentais que le surin me fixait, comme un aimant. Moi, de chair et d’os, lui, de pensées, de songes, de spiritualité cristalisés en écharde. Deux pôles inversés qui se maintiennent, deux frères qui -sans jamais se rencontrer- se nourrissent mutuellement. Seulement la réciprocité n’était pas totale, car l’un possédait l’ascendant. Pendant un temps que l’esprit humain ne saurait compter, j’examinais ce jumeau terrible. Violemment, comme pour briser le silence de la contemplation, il planta sa pointe dans mon regard, imprimant mes rétines d’une constellation d’idées nouvelles. Alors je compris : mes rêves, si je craignais la mort, ne trouveraient jamais la voie de l’accomplissement. Pour qu’il me remette le fruit des espérances que j’avais fait pousser en lui, il fallait aussi accepter qu’il me transperce de part en part. Alors, comme une crysalide qui mue je délivrerais la vie que mon corps étouffe, et il serait à nouveau possible de croire.
La plaine était remplie de ces pauvres gens hypnotisés chacun par un objet invisible aux autres, et le soleil noir concentrait toutes les tensions pour nous irradier de ses rayons mortels. Sous sa lumière il me semblait que nous formions une marée grisâtre et confuse, comme si le spectre des couleurs s’était fait aspiré par une bouche béante, qui n’avait daigné recracher que des cendres. Et puis ça commença.
Un par un, tous eurent la même révélation. Les visages sortirent de leur torpeur de cire pout faire tournoyer leurs orbites, les mains se tordirent en de gestes complexes, les chevilles mélangèrent le sol à en faire du purin, les coeurs vibraient et trépignaient d’impatience. Chacun appelait à lui son jumeau, lui criait de se dépêcher car il fallait mourir et vivre le premier. L’air se densifia, devint électrique, et les rêves aiguisés se décrochèrent en fracas du gigantesque lustre céleste. C’était une pluie diluvienne à la fois macabre et joviale, les gouttes de cristal tourbillonnaient à une vitesse vertigineuse pour empaler leurs cibles. Ça y est, un premier homme fut touché par la grâce, il éclata dans une gerbe d’os et de muscles, ouvrant à fond les valves de ses fluides qui se déversèrent en trombes. Enfin de la couleur ! Ailleurs c’était une femme, seule ses jambes avaient explosé dans l’impact, car elle n’avait pas assez cru en la mort. Toutefois sa jumelle, généreuse, lui avait planté partout des éclats de cristal pour l’illuminer de tons chatoyants. Partout on criait, on jurait, on chantait, c’était une orgie de douleur, de vie, de joie et de mort comme même les plus beaux tableaux représentant l’Apocalypse ne savent le dépeindre.
Je dansais comme en transe tout en gardant les yeux rivés aux cieux. L’air était toujours plus vrombissant, le rythme des retrouvailles alentours plus vibrant. Ça y est, je sentais qu’il se rapprochait, chaque seconde projetait avec plus de vitesse l’astre destructeur qui mettrait fin à mes lamentables attentes. Je trépignai, pouvais-je, toute ma vie durant, avoir ignoré consciemment que tout résidait dans une chose aussi simple que l’acceptation? Il faut croire que les effets du maillage avaient été puissament ancrés. Voilà, maintenant s’en était fait, la lame avait pénétré la chair sans provoquer la moindre douleur, elle travaillait à défaire un par un les caprices du quotidien qui maintenaient encore la vie dans le coma. Une incision, une taillade, un peu plus et la poitrine finissait de s’ouvrir.
Mon gosier restait arride de mots, mais ça n’avait plus d’importe, la brèche qui venait de naître avait déjà laissé s’échapper l’océan de fausses vertus.