Sur les bancs de la ville

Qu’ont ils, ces petits vieux, à s’assoir chaque jour en réunion sur les bancs?

Il fût un temps où chacun d’entre eux avait une vie et une fonction. L’un était boucher, l’autre comptable et un dernier admninistrait des services à la poste. Chaque matin, ils se levaient, s’habillaient, se rasaient de près puis quittaient leur famille. En se rendant au travail, ils saluaient tous ceux qu’ils connaissaient et qui comme eux allaient en s’affairant. Quand ils passaient la porte de leur bureau, ils étaient reconnus par leurs pairs. Dans la petite ville, on savait qui ils étaient et pourquoi ils étaient ici, et nul n’aurait songé à remettre en cause les mérites attribués à leur statut, car leur ardeur à la tâche était telle qu’elle définissait leur place et leur utilité au sein de la communauté. En un mot, ils étaient “quelqu’un”.

Mais les années ont passé et l’âge de la retraite a fini, inéductablement, par se faire sentir. Alors ils ont fait ce que tous trois avaient prévu de longue date. Avec un calme extrêmement digne, ils ont, un par un, rendu leurs outils, pris le chemin du retour, pénétré dans leur chambre à coucher puis se sont assis doucement. Ce n’est qu’après plusieurs heures de cette curieuse méditation qu’ils se sont enfin résignés à ôter leur tenue de travailleur.

Aujourd’hui ils hantent, telles des âmes en peine auxquelles il manque une dernière volonté pour s’en aller, les bancs de la petite ville. Quand l’un d’eux vient s’assoir, les autres le saluent un peu mollement, en affichant tout de même un sourire discret, puis lui font une place. Ensemble ils dépensent leurs dernières journées, à observer les plus jeunes, encore aptes, qui parcourent la ville en s’affairant, qui vont, qui viennent, qui travaillent, qui vivent.
 Est-ce donc tout ce qui reste de leurs ambitions, de leurs rêves de gloire? Ne voient-ils pas que c’est leurs forces, leur virilité, leur raison même de vivre qu’ils laissent s’échapper en devenant ainsi passifs, envoutés par leur propre immobilité? Comment peuvent-ils se laisser ainsi devenir spectateurs d’un monde qui continue de tourner sans eux? C’est ce que se demandent leurs fils en passant.

Il fût un temps, c’est l’admiration qui les inspirait quand ils voyaient leur père quitter la salle à manger le matin pour aller travailler. Un univers de significations, de mystères, de symboles honorifiques liés au monde adulte qu’ils ne comprenaient pas tout à fait les fascinaient. Aujourd’hui ils ont grandi, et c’est eux qui poursuivent les rêves qui autrefois étaient ceux de leurs pères. Du haut de la place qu’on leur reconnait désormais dans la petite ville, rendus assez forts et courageux par leurs nouvelles fonctions, ils peuvent enfin renier à la lumière de tous leur lien avec ces vieux désués, ces vieux qui chaque jour hantent les bancs.