Daech et Al-Qaïda, deux visions bien différentes du djihad

Capture d’écran du reportage de Vice News au sein de l’Etat Islamique (Flickr : Karl-Ludwig Poggemann)

La plupart des Français que nous avons recensés ont rejoint le groupe Etat islamiques (EI). Mais plusieurs d’entre eux, souvent issus de la brigade d’Omar Omsen, ont rallié les rangs de Jabhat Al Nosra, l’émanation d’Al-Qaïda en Syrie. Car les deux groupes ne partagent pas la même conception du djihad.


“Le problème c’est que l’Etat islamique d’Irak et du Sham, c’est 70% d’étrangers, et la plupart sont Belges, Français ou Tunisiens et parlent français. Et certains Tunisiens ont le takfir rapide”. Cette phrase, prononcée par Omar Omsen et rapportée par le journaliste David Thomson dans son livre Les Français djihadistes, résume parfaitement la différence entre Al-Qaïda et Daech. Le takfir est le fait de déchoir un musulman de son statut de croyant, ce qui fait de lui un mécréant, et, selon l’interprétation de Daech, autoriserait donc sa mise à mort. Et selon les partisans d’Al Nosra, Daech abuse du takfir.

Omar Omsen était membre de Jahbat Al Nosra, le groupe affilié à Al-Qaïda. Et il reprochait à Daech d’être trop extrémiste dans son interprétation de la loi religieuse: “Je suis allé les voir et je leur ai dit: ‘la charia que vous appliquez, elle est injuste. […] Le Prophète, Il a mis vingt-trois ans pour poser les bases de la religion. L’alcool n’a pas été interdit d’un coup.’ Daech veut créer un Etat islamique. Et Jahbat Al Nosra dit: ‘Pas tout de suite’ “, expliquait-il à David Thomson.

Cette nuance théologique est au coeur de la rivalité qui oppose les deux principaux groupes djihadistes de Syrie. “Al Nosra critique Daech car ils font ‘sortir les gens’ de l’islam’, confirme David Thomson. “Mais de l’autre côté, l’EI considère Nosra comme des mécréants, car ils ont fait alliance avec les brigades libres”, ajoute-t-il.

Quoiqu’il en soit, beaucoup de “penseurs” du djihad reprochent un manque de légitimé théologique à Daech. “C’est vrai qu’on peut dire qu’il y a un déficit de ‘savants’, au sens religieux du terme, dans l’EI”, confirme David Thomson. La plupart des “penseurs“du djihad, qui officiaient déjà dans les années 2000, sont en effet restés fidèles à Al-Qaïda.

La dimension territoriale de l’EI / L’Ei, une entité expansionniste, en guerre contre les chiites

Les deux groupes diffèrent également dans leur approche de la conception territoriale. L’EI cherche à recréer le “Califat” le plus rapidement possible, alors qu’Al-Qaïda voulait d’abord se débarrasser de ses ennemis. En conséquence, l’EI contrôle actuellement un territoire grand comme la Grande-Bretagne, et gère une population de 8 millions d’habitants. “L’Etat islamique a un territoire, à la différence d’Al-Qaeda. En Irak, il s’est greffé sur la revendication arabo-sunnite de créer un ‘Sunnistan’, à cheval aussi sur la Syrie, et, en ce sens, il aspire des sunnites du monde entier qui viennent l’aider dans sa guerre tribale contre les chiites, les Kurdes, les alaouites, les chrétiens”, expliquait ainsi Gilles Kepel, politologue et spécialiste du monde arabe, dans un entretien accordé à Libération.

Al-Qaïda ne voit pour sa part pas d’un bon oeil les exactions commises par l’EI contre les chiites. “Al Zawahiri, l’actuel chef d’Al-Qaïda, reprochait ainsi à Al Zarqaoui, le fondateur de la branche irakienne d’Al-Qaïda, qui a donné naissance à Daech, de cibler des chiites”, confirme Gilles Kepel.

Récemment, lors d’attentats revendiqués par l’EI dans des mosquées chiites au Yemen, Al-Qaïda a rappelé qu’il conseillait d’éviter de faire des attentats dans des mosquées et des marchés, “pour épargner la vie des musulmans”.

Al-Qaïda a en effet longtemps préféré cibler l’ennemi lointain, l’Occident, plutôt que les populations musulmanes du Moyen-Orient. De plus, ces deux groupes ne sont pas organisés de la même manière : Al-Qaïda est plus dans une logique pyramidale, très structurée, alors que l’organisation de Daech est plus horizontale et accorde davantage d’autonomie à ses multiples réseaux.

Quand la communication de Daech ringardise Al Qaïda

Dabiq, le magazine de l’Etat Islamique, utilise les codes de jeux vidéos comme Call of Duty (tout à droite) ou Assassin’s Creed (deuxième photo à gauche)

Daech a axé sa communication sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Youtube), qui n’existaient pas au moment où Al-Qaïda était à son apogée, dans les années 2000. “La génération d’Al-Qaïda passait par les télévisions satellitaires, mais contrairement à l’EI ils ne pouvaient pas avoir de contrôle sur les images qui étaient diffusées”, précise Gilles Kepel. Et contrairement à Al-Qaïda, Daech a su tirer parti de l’arrivée des réseaux sociaux. “Utilisation fine et stratégique des hashtags en utilisant notamment l’anglais pour élargir son audience et en mobilisant à certains moments de la journée des milliers de militants sur Twitter, campagne massive de retweets, lancement d’une application sur Android, «L’Aube des victoires» (qui a été depuis bannie par Google)… L’EI mène une stratégie de diffusion digitale particulièrement sophistiquée”, note Mathieu Slama, spécialiste de la communication de crise chez Publicis Consultants, dans une tribune publiée sur le site du Figaro.

Al-Qaïda n’a donc pas su prendre le tournant du 2.0 et a plutôt axé sa propagande en ligne sur des blogs ou des sites, un modèle de publication en ligne presque déjà désuet. “Le mode de communication de l’EI ringardise celui d’Al-Qaïda”, résume Romain Caillet, chercheur spécialisé dans les questions djihadistes, dans une interview accordée à Europe 1. Le rapport qu’entretiennent les deux groupes avec les médias est totalement différent: en plus d’avoir un magazine de propagande, Dabiq, Daech publie des communiqués de presse traduits en plusieurs langues et a accepté de recevoir un journaliste de Vice News pour le laisser filmer un reportage sur l’EI. Une intrusion d’un média occidental totalement inimaginable à l’époque d’Al-Qaïda. Le groupe d’Oussama Ben Laden privilégiait en effet les longues vidéos de plus d’une heure, où des leaders de l’organisation se contentaient de faire leurs prêches face à la caméra.

Les stratégies digitales de l’EI semblent en tout cas porter leurs fruits. Les combattants étrangers rejoignent de plus en plus Daech, au détriment d’Al-Qaïda, la vieille gloire du djihadisme. Et les Français ne font pas exception. “Quand l’EI est arrivée en 2013, c était du 50/50 entre les deux” se souvient David Thomson, avant d’ajouter: “Maintenant, 80% des Français rejoignent l’EI”.

Leo Mouren