Raphaël Liogier : “Les djihadistes sont des gens qui ont envie d’être des héros”

Raphaël Liogier — Droits réservés 


Raphaël Liogier est sociologue et vient de faire paraître “La guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIème siècle (CNRS Editions)”. Nous lui avons posé trois questions pour mieux comprendre la diversité des profils de djihadistes décédés recensés dans notre enquête.


En quoi les profils de ces djihadistes de l’Etat Islamique sont-ils atypiques ?

On lie à tort le nouveau djihadisme terroriste au fondamentalisme traditionaliste. On voit des barbes partout, mais on oublie de regarder l’essentiel. Ces deux phénomènes sont distincts. Peu de djihadistes de l’Etat Islamique sont passés par le fondamentalisme salafiste qui aspire à un retour à la pureté des mœurs qui aurait été celle des compagnons du Prophète. Ces terroristes potentiels ne sont pas des lecteurs assidus du Coran, et connaissent d’ailleurs rarement l’arabe classique. 

Contrairement aux nouveaux salafistes qui sont rigoristes dans leur vie quotidienne, sur leur sexualité, le choix de leurs loisirs, sur la question de la musique. Dans ce sens cette recherche de rigorisme sur les mœurs, très individualiste et dépolitisé, est un rempart contre le djihadisme terroriste, considéré comme trop moderne et donc impur. C’est d’ailleurs pourquoi nombre de leaders européens de ce nouveaux salafisme dépolitisé sont discrédités sur les sites internet affiliés à Daech.

Les nouveaux djihadistes terroristes ne fréquentent pas ou peu les mosquées, ils sont peu intégrés à leur quartier mais rencontrent plutôt d’autres jeunes comme eux via internet. Ils pratiquent beaucoup moins régulièrement que les salafistes, d’abord parce qu’ils n’ont pas le temps, ils ont d’autres objectifs. Ils ne s’habillent pas non plus comme des fondamentalistes classiques : plutôt que la tunique bédouine ils préfèrent un accoutrement plus viril, plus kakis, militaire, avec une touche de style afghan. En général ils sont d’abord séduits par le jihad, et prennent ensuite une posture d’islamiste pour justifier leur rêve de guerre, sans pourtant se transformer en musulmans rigoristes. Je ne dis pas pour autant que ça n’a rien à voir avec l’islam, que ce n’est pas religieux. C’est une religion du djihadisme qu’ils construisent, en picorant ici ou là des points de doctrine, qui n’est pas dans la continuité de la tradition musulmane.

L’Etat se trompe lorsqu’il croit que ce sont dans les milieux des néosalafistes que l’on trouve d’éventuels terroristes. Dans les années 1990, les partisans d’Al Qaida étaient effectivement endoctrinés religieusement, théologiquement, avant d’être embrigadés. Ce n’est plus le cas.

Comment peut-on expliquer que des jeunes de milieux très différents soient perméables à des propos prônant le djihad ?

Il ne faut pas confondre l’ensemble des jeunes qui partent faire le jihad à l’étranger, en Syrie surtout, avec ceux qui deviennent terroristes à leur retour sur le territoire européen. Les premiers peuvent être proches des milieux salafistes que j’évoquais plus haut, ils peuvent venir de milieux sociaux très variés, ils visent à changer leur vie, ils peuvent avoir fait des études, ils se voient en héros de la justice, il y a aussi la recherche d’aventure, d’une expérience transformatrice. Nombre d’entre eux peuvent être déçus une fois sur place.

Les seconds, les terroristes, ont un profil beaucoup plus précis : problème de socialisation, décrochage scolaire, absence du père, appartenance à une minorité ethno-culturelle, passage par la délinquance, profil de caïd raté avant leur rencontre avec les recruteurs de Daech qui leur propose une rédemption, de devenir enfin le héros qu’ils ont toujours voulu être et de se venger de la société.

… Mais de nombreux djihadistes jouissaient d’une situation stable, certains avaient de bonnes notes, un emploi. Pourquoi ce basculement chez eux ?

Chez les terroristes proprement dit on trouve vraiment le profil des caïds ratés issus d’une minorité ethnoculturelle pour qui le djihadisme est l’ultime recours face à la frustration. 

Il est vrai, en revanche, que les jeunes qui partent en Syrie pour se battre ont un profil beaucoup plus large. On trouve pas mal de convertis, de gens ayant une scolarité normale, un emploi. Les interviews qui ont été menés au Danemark ou en Norvège sur ceux qui reviennent montrent qu’il y a néanmoins ce désir d’héroïsme, de raconter une vie qui a plus de sens, une façon de critiquer la société moderne, la consommation de masse, comme si Daech représentait une alternative.

 Sans se sentir stigmatisés, bafoués, mis à l’écart économiquement, et cultiver un désir désespéré de vengeance, cette deuxième catégorie, beaucoup plus large, se sent en désaccord avec la société, en décalage. Elle cherche à s’identifier à une figure héroïque, virile. C’est ce que les psychologues appellent le processus d’individuation chez les adolescents : chercher à se distinguer pour exister comme un individu à part entière. Daech joue à fond cette carte consistant à mettre en scène une alternative existentielle, à proposer à des jeunes sans culture religieuse mais élevé dans les mangas, à être des héros, des chosen-one, contrairement à Al Qaeda qui misait plus sur l’endoctrinement théologique.

Propos recueillis par Laura Wojcik