Vis ma vie (précaire) de journaliste spécialisée

Il est rare désormais que je prenne la plume pour écrire un article qui ne sera pas rémunéré. Ces dernières années, j’ai eu en effet la folle idée de faire valoir mon travail contre une rétribution pécuniaire, de me lancer à corps perdu dans le journalisme, un journalisme culturel, social, parfois politique dans certains sujets, où je voulais montrer au monde les plus belles créations musicales, susciter le débat des dernières tendances cinématographiques, révéler la richesse des jeux vidéo…

Mais d’abord, une petite mise en contexte :

Je suis journaliste spécialisée dans les jeux vidéo, le numérique, la culture et la musique. L’essentiel de mon gagne-pain réside dans la rédaction d’articles jeux vidéo et numérique. J’ai obtenu en 2015 un Master “Professionnels de l’écrit”, dont la formation est orientée aussi bien dans le travail journalistique que de la communication, la création de contenu, l’édition, le secrétariat de rédaction etc. Bref, on nous apprend à être polyvalent puisque c’est ce qu’exige le marché du travail et les annonces de poste fantaisistes demandant un niveau bac+5 pour, bien souvent, une rémunération au SMIC.

Ça, je l’ai compris très vite. Je l’ai compris quand, lors de mon tout premier stage en rédaction de jeux vidéo, mon maître de stage m’a confié l’état du métier de journaliste :

“Une Licence ne suffit plus aujourd’hui, il faut que tu ailles jusqu’au Master et laisse tomber le journalisme, tout le secteur est bouché. Oriente-toi plutôt vers la com’.”

Loin de moi l’idée de rejeter en bloc ses conseils, je tente toutefois une année en bac+4 d’école de journalisme. J’y apprends l’essentiel des ficelles, tout en gardant en tête qu’il me faut plusieurs cordes à mon arc, au cas où.

En quête de polyvalence

C’est ainsi que je m’oriente vers ce Master Pro dispensé par l’Université de Paris VII. La formation est en alternance. À l’entretien pour l’admission au cursus, le jury est encore une fois très clair :

“ Vous êtes beaucoup à vouloir entrer dans cette formation en espérant pouvoir obtenir un poste de journaliste, nous vous mettons en garde que les places sont très réduites, ne vous focalisez pas là-dessus et soyez prêts à envisager d’autres postes.”

Prête, je l’étais. Ça fait un moment que j’élargis mes ambitions de travail, que je ne ferme aucune porte. Finalement, je trouve ce poste de “rédactrice web — animatrice multimédia” (allez comprendre ce que ça veut dire) à Orange France.

Je fais mon travail, j’apprends des choses, mon point de vue sur le métier de rédactrice s’élargit toujours plus sur les multiples enjeux et compétences que cela demande. J’apprends l’UX Design, le Web Design, le référencement, la stratégie de contenu web et mobile. C’est hyper enrichissant, et par chance ma curiosité m’apprend à toujours trouver un intérêt aux nouvelles expériences.

Mais ma curiosité, je veux en faire mon métier. Je veux fouiner, creuser, informer, débattre, réfléchir, donner du grain à moudre, proposer des angles de vue inédits, créer de l’empathie… Bref, être journaliste.

Chou blanc

Pas folle la guêpe, après les 6 premiers mois de mon alternance, je prépare déjà le futur. Je savais que la recherche d’emploi serait compliquée, autant se montrer prête le plus vite possible, préparer la sortie de ses études et éviter que Jean-Michel Chômage ait raison de ma santé mentale.

Malgré ça, rien. Un petit entretien quelques semaines avant l’été pour un poste de journaliste à Paris, mais toutes les candidatures que j’ai envoyées iront mourir dans les confins de l’oubli.

Je ne veux pas être au chômage, je ne veux pas être les bras ballants, chez mes parents, attendre que mes allocations tombent. Je profite donc des multiples compétences que j’ai acquises pendant ma formation et je créé mon statut d’autoentrepreneur en tant que rédactrice web. Avec ça, j’espère pouvoir décrocher quelques missions, dans la création de contenu ou peut-être même pour des articles un peu journalistiques.

Un début sur les chapeaux de roues avec… 900 €/mois

Attendez 2 secondes… C’est pas illégal d’avoir le statut d’autoentrepreneur quand on est journaliste ? Si, si… Normalement, un journaliste en freelance ne peut travailler qu’avec des contrats de pigiste, une situation exclusive au métier de journaliste. Sauf que beaucoup de rédactions font appel, malgré tout, à ce procédé. Et moi je veux bien faire tous les efforts du monde pour être dans la légalité et dans le droit chemin de la déontologie journalistique, mais au bout de la journée il fait un peu faim.

Au début de mon activité, je vis encore chez mes parents. Je brûle pourtant du désir secret de pouvoir voler de mes propres ailes et avoir mon propre appart. À ce moment, je vis en banlieue parisienne. À ce moment, je gagne 900 € par mois avec mes activités. Vous voyez où je veux en venir ? Vous voyez quand des locataires contemplent leur dossier de location partir à la benne alors qu’ils ont pourtant un CDI et une paie régulière de 1200 € ou plus ?

Louer un appartement en banlieue parisienne avec 900 € par mois est tout bonnement impossible. Tant pis, je déménage. Je déménage en Bretagne où mes pauvres 900 € représentent presque 3 fois le loyer que j’aurai à payer.

Aujourd’hui, je gagne 550 €/mois…

Le temps passe, et je ne sais pas comment, mais les revenus baissent inexorablement. J’ai beau avoir réussi à trouver un CDD à Ouest France, ça ne m’aide pas plus à trouver de nouveaux clients. Le fait est que je me bats depuis toujours avec un complexe d’infériorité, un manque de confiance qui me porte préjudice personnellement et professionnellement.

J’ose pas envoyer mes sujets aux rédactions. La peur de l’échec, la peur du rejet font que j’estime mes idées pas assez travaillées pour intéresser des rédactions. Autre peur irrationnelle : celle de ne pas pouvoir correctement évaluer la masse de travail et les délais, de ne pas pouvoir respecter mes engagements et fatalement entacher mes éventuelles collaborations.

Grossièrement : je ne veux pas être faillible, alors je ne fais pas. C’est con hein ? Mais c’est l’histoire de ma vie. Résultat : aujourd’hui mes droits d’allocations chômages sont terminés et mon activité de rédactrice web me rapporte 550 € par mois. Mon loyer est de 412 €, et avec les frais gaz/électricité et diverses factures, je perds de l’argent chaque jour que l’univers fait.

… Et je suis en PLS

Depuis quelques semaines, je suis en panique. Je ne dors plus, je postule à des petits boulots pour éponger les pertes de la fin d’année (cotisations URSSAFF, impôts etc.) et aujourd’hui j’écris pour exorciser tout ça.

Je demande pas vraiment de compassion, parce que j’estime m’être mise dedans toute seule, avec mes complexes et mes erreurs d’évaluation du travail. Mais je voulais tout de même rendre compte d’un problème qui ne me touche pas que moi.

Nous sommes nombreu.x.ses dans ce cas, à quémander pour la moindre petite mission, à toucher entre 5 et 30 € pour un papier qui nous prend du temps et de la ressource, à parfois être facturé à 0.05 centimes le mot. Tout est bon à grapiller. J’ai l’impression d’être un ramasse-miettes. Je me sens piégée dans ma situation, je démarche le plus de rédactions possible désormais pour avoir du travail. Et tant pis si on me dit que c’est de la merde. Au mieux ils ne répondront pas.

J’avais besoin d’en parler, parce que la situation est critique. Je flippe. Je veux pas retourner chez mes parents. Je ne veux pas admettre que j’ai échoué. Je ne veux pas admettre d’en arriver à ce point là après avoir un diplôme de Master, je ne veux pas admettre que mon travail, que moi, je ne vaux rien. Ou 550 € par mois.

Je sais que je suis très loin d’être la seule dans ce cas, donc si vous souhaitez témoigner et en discuter, voici mon Twitter : @LePatar

Merci de m’avoir lue.

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