J’ai, il y a huit ans, et pendant plusieurs années, été harcelé par la Ligue du Lol

Benjamin LeReilly
Feb 10 · 6 min read

1. Point de départ

A l’époque, tout le monde savait, tout le monde les connaissait. Twitter était petit, le milieu blog/pub/influents/journalistes très restreint. En mars 2011, à l’occasion du Salon du livre, où j’avais partagé mon invitation avec une amie journaliste, j’ai rencontré Renaud Aledo (@Claudeloup / Publicitaire). Je le savais sexiste, abusif et, dans le cadre d’un tas d’anecdotes remontées par ailleurs plus tard : sociopathe. Déjà connu pour ses photomontages antisémites, homophobes et avoir été épinglé à ce sujet auprès de son employeur il était, de facto, l’un des plus nuisibles de la bande.

« Alors c’est toi, LeReilly. »

C’est ce qu’il m’a dit, lorsqu’il m’a vu avec mon amie. Mon amie qui s’était refusée à lui, quelques semaines plus tôt. La conversation fut courte. Mon amie avait un peu bu, nous sommes sorties de la soirée bras dessus bras dessous pour l’aider à compenser ses talons. De loin, nous avions l’air d’un couple. Le lendemain, une demi-douzaine de comptes affiliés Ligue du Lol se sont abonnés à mon compte Twitter. J’en ai parlé à quelques proches, à d’autres victimes et toutes se sont accordées : « accroche-toi, c’est ton tour. »

2. Tâtonnements

Les premières attaques étaient éparses, en réponses Twitter via des comptes anonymes identifiés comme Ldl ou des membres assez éloignés de mes cercles (Alexandre Hervaud, Mathieu Geniolle, David Doucet par exemple). Des insultes sur moi, mon travail. Je tenais à l’époque un blog sur lequel je verbalisais mes interrogations, angoisses et névroses. Là-bas j’ai commencé à voir apparaître des commentaires d’insulte anonymes, je me souviens d’un dont l’adresse IP remontait vers Libération (à l’époque, et de mémoire, seul @fluc / François-Luc Doyer) y travaillait. J’ai reçu, à force de moqueries sur Twitter de la part de la Ldl, des insultes et commentaires venant de gens extérieurs au cercle, voyant dans mes écrits justification à moquerie, venant s’ajouter au reste. Car, comme dans tout harcèlement, c’est l’accumulation d’actes individuels isolés qui tuent. Jusqu’à ce que l’on tremble d’ouvrir ses réseaux, de refresh ses interactions, dans l’anticipation et la peur de la nouvelle pique.

Mention spéciale à celui qui postait des commentaires sexistes et insultants sous les blogs féministes de mes amies (elles-mêmes cibles Ldl), en mon nom, pour qu’elles m’appellent en hurlant, jusqu’à ce que j’arrive à leur expliquer que non, ce n’était pas moi. Mais eux.

A ce moment, j’ai demandé à mes connaissances internes à la Ldl de calmer leurs potes. J’ai sollicité Sylvain Paley, Henry Michel ou encore Clément Poursain (@thelightcarrier). Tous m’ont dit en cœur « désolé de ce qui t’arrive, on sait, mais on n’y peut rien, ignore juqu’à ce que ça passe ».

3. Escalade

« Don’t feed the troll », ignorer, ça ne fonctionne pas. Ce qu’ils veulent, c’est une réaction, donc on appuie sur l’accélérateur jusqu’à ce que ça casse. Guillaume Livolsi (@Lapin_Blanc / Graphiste) a eu l’idée de lire un mes textes les plus sentimentaux (= « fragile ») sur fond de violons, et de le mettre en ligne sur son Soundcloud pour le partager. Je ne l’ai jamais écouté. Je n’ai pas réagi. Puis il a invité d’autres à le faire, en public. Encore une fois il y eu des participations Ligue du lol, mais aussi autres, de gens qui m’avaient, à ce moment, caractérisé comme risible et/ou qui pensaient l’affaire bon enfant. Dans un immense mélange des genres, il y eu sur plusieurs semaines près d’une vingtaine d’enregistrements sarcastiques de mon travail, chaque fois diffusés, partagés. Il y eu aussi des « pochettes d’album », photomontages réalisés à partie de photos personnelles, pour illustrer ces audios. Ce procédé, décliné en concours, fut « gagné » par Stephen des Aulnois (@Desgonzo) ayant sans doute mis sa formation en audiovisuel au service d’une production de qualité. Je ne l’ai jamais écouté non plus.

A ce stade, et comme cela faisait plusieurs mois. Je n’arrivais plus à faire convenablement mon travail. J’ai dû expliquer, dans la vraie vie, à mon manager, n’ayant jamais eu un compte twitter de sa vie, que j’étais harcelé. Il m’a proposé de faire virer Renaud Aledo, à l’époque junior chez Publicis, agence à qui on donnait des millions d’euros chaque année. Il m’a dit que je n’avais qu’un mot à dire. J’ai refusé.

J’ai tout tenté pour que cela s’arrête, l’appel à l’empathie, l’appel via les amis de ces bourreaux, les longs mails d’explication. Rien n’a eu d’effet. La seule porte de sortie, proposée par Guillaume Livolsi, était d’enregistrer moi-même une raillerie de mes textes : « Assume que c’est drôle, et on aura plus de raison de se moquer ».

J’ai refusé.

4. Porte(s) de sortie

J’ai fini par recroiser Renaud Aledo (@ClaudeLoup) dans un bar, à une soirée où il n’avait pas été convié. Et, ivre, il m’a donné son point de vue, l’origine de tout ça, en plus de la fois où il a cru que je couchais avec une amie qui lui avait dit non.

« Je t’aime pas parce que t’es un faux gentil, tout ce que tu fais, c’est pour baiser des meufs. T’es pas un gentil, t’es un manipulateur, et il faut que tu tombes. »

Voilà comment pense un sociopathe masculiniste, incapable de voir une autre vision du monde que la sienne, si je n’étais pas un con c’est forcément que je faisais semblant, et si je faisais semblant, c’était forcément pour coucher. Je l’ai attrapé par le col. Je n’ai pas lâché. Il m’a frappé les mains, je n’ai pas lâché. Le vigile du bar m’a demandé de sortir (il faut bien une première fois à tout). J’ai proposé à Renaud de me suivre, qu’on finisse la conversation dehors. Il a passé le reste de la soirée au fond du bar à se plaindre de notre interaction. Il ne m’a plus jamais emmerdé.

A l’extérieur, je me souviendrai toute ma vie de Stephen (@Desgonzo), ivre :

« Je t’aime pas LeReilly, j’ai envie de te taper. Je sais que je vais perdre mais j’ai envie de te taper. »

Dans le même temps, et à l’aide d’autres victimes, j’ai trouvé le nom, l’adresse, digicode, étage, téléphone et email de Guillaume Livolsi (@Lapin_blanc) et, à l’occasion d’une autre de ses sorties sur Twitter, j’ai tout mis. En public. « Solide sur internet, on verra si t’es solide rue X, étage Y etc… » Il a hurlé, supprimé tout ce qui le rattachait à son identité publique que j’avais pu retrouver. Choqué par cet outing, Christophe Caron (@krstv), un autre membre de la Ldl m’a unfollow (il était alors directeur de Voici, ce qui est du coup cocasse quand il s’agit de s’offusquer de la divulgation d’infos persos).

Cet ultime coup d’éclat, radical, me couta néanmoins cher.

5. Bouquet final

Le lendemain, quelqu’un a commencé à diffuser un photomontage de moi en train de sucer un pénis (forcément, l’homophobie) (encore une fois réalisé à partir de photo personnelle) sur un réseau de questions anonymes types Ask / Formspring / Curiouscat. Le montage était envoyé en masse à des mineurs, jusqu’à 12–14 ans, avec la mention « Salut je suis @lereilly, j’adore sucer ça t’intéresse ? ». Chaque fois que quelqu’un répondait à la dite question, et pour peu que son compte soit lié à son twitter, la réponse + photo apparaissait avec la mention à mon compte, finissant donc dans mes notifications. J’y découvrais les insultes des mineurs, choqués d’être exposés à de la pornographie et me disant d’aller crever (pour rester poli). J’ai à peine oser me plaindre sur le moment, ne voulant pas exposer mes propres followers au montage pornographique.

Je reçu, en 48h, plusieurs centaines de réponses, suite au copier-coller fou furieux de quelqu’un, jouant là sa dernière et plus ignoble cartouche.

Après ça, et plusieurs mois après le top départ, plus rien.

6. Scories

Tout le monde savait, à l’époque, tant qui en était que ce qu’ils faisaient.

Les membres les moins virulents savaient ce que faisaient les membres les plus virulents.

J’ai reçu des messages insultant des deux tiers des membres, ceux-là même qui se défendent d’avoir fait usage de comptes fakes ou de ne pas avoir participé hors du groupe.

J’ai, plusieurs années après, reçu régulièrement des pics de la part de membres, ceux-là même qui disent avoir quitté le groupe il y a bien longtemps.

Tous, ou presque, mentent.

J’ai pleuré, j’ai tremblé, j’ai vomi, j’ai demandé de l’aide, à mes managers, à mes amis, à d’autres victimes, et ce texte ne parle qu’en mon nom, n’est qu’un ajout parmi d’autre. Mais je veux qu’il témoigne de leur coordination, de leurs raisons et de leurs agissements.

Je veux aussi exprimer, et de manière très claire, et pour beaucoup d’entre eux, il n’y a ni prise de conscience, ni empathie. J’ai testé tous les chemins de traverse, j’ai offert toutes les rédemptions possibles. J’ai attendu huit ans des excuses qui ne sont jamais venues. Ces coupables ne sont pas raisonnables, on ne peut pas leur expliquer, on ne peut pas leur faire comprendre. Les virilistes, et malgré tout ce que j’ai espéré et tenté dans le temps, ne répondent qu’à une chose, la force, physique ou institutionnelle. La force est la seule chose qui rentre dans leur référentiel de compréhension du monde. Et c’est, à ce titre, qu’il faut, par la force, les punir.

Leurs excuses ne valent rien.

    Benjamin LeReilly

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