Lieux de diffusion alternatifs: La survie à tout prix · 12 février 2018 @ Maelstrøm Saint-Roch

Messe Basse

Avenir des lieux de diffusion

Lors de cette discussion en marge de la Bourse RIDEAU, où vous vous êtes déplacés en grand nombre, nous souhaitions ouvrir un débat participatif autour des difficultés actuelles rencontrées par les propriétaires des lieux de diffusion alternatifs. Nous désirions donner la parole à différents acteurs faisant face à des problèmes communs, mais aussi spécifiques du fait notamment de leur positionnement géographique.

Pour rappel, nous avions comme panélistes en charge de rendre compte de leur expérience et d’alimenter le débat avec le public:

Marie-Ève Bouchard (Club Soda)
Joëlle Turcotte (Le Zaricot)
Karl-Emmanuel Picard (L’Anti Bar & Spectacles & District 7 Production)
Sébastien Cummings (Les Pas Perdus)

Auxquels s’est joint Julien Senez-Gagnon, un des responsables de la communication du Divan Orange.


La fermeture du Cercle et du Divan Orange renforce la nécessité, pour les propriétaires de lieux de diffusion alternatifs, de réfléchir collectivement aux différents moyens d’assurer le maintien de l’offre de spectacles en leur permettant de vivre du fruit de leur travail.

Les difficultés rencontrées par les propriétaires des lieux de diffusion alternatifs au cœur des villes et en région sont communes, mais possèdent aussi des différences qu’il faut identifier pour poser les actions pertinentes de défense de ces salles.

Parmi les acteurs des instances publiques qui se sont déplacés au cours de cette rencontre, nous trouvons des membres de la SODEC (Jean-Philippe Sauvé, Catherine Boucher et Christian Lamy), un chargé de projet de la Ville de Québec (Alexis Girard-Aubertin), la conseillère municipale de Vanier-Duberger (Alicia Despins) et le directeur du soutien à la diffusion et au rayonnement à l’international du Conseil des arts et des lettres du Québec (Réjean Perron).

À la suite de cette rencontre, toutes ces personnes ont proposé la poursuite d’un dialogue.

Était également présent Jon Weisz de la firme de développement d’artistes Indie Montréal, qui soutient la dynamique de collaboration de ces lieux de diffusion alternatifs, au travers notamment de la création de l’association SMAQ (Scènes de musique alternative du Québec).

Absence de rentabilité

Le premier constat dressé par les panélistes et confirmé par les autres propriétaires de lieux de diffusion alternatifs présents à cette rencontre est la difficulté financière rencontrée au quotidien pour, d’une part, maintenir l’offre de spectacles et, d’autre part, vivre de leurs activités.

Pour beaucoup, le travail d’équilibre budgétaire vise, au-delà de se verser un salaire, d’éviter de perdre de l’argent.

Dans l’ensemble, il apparaît que les propriétaires ne gagnent pas d’argent et c’est essentiellement la vente au bar ou en restauration qui leur permet de mettre en place des spectacles qui à eux seuls n’apportent aucun bénéfice.

Pour cela, ils se retrouvent contraints de faire des choix, notamment en termes de fournisseurs d’alcool qui ne correspondent pas nécessairement à leur volonté première. De nombreux lieux souhaitaient pouvoir proposer un choix de bières de microbrasserie pour favoriser les initiatives locales, mais les propriétaires se retrouvent très vite dans l’obligation de faire appel à de gros joueurs du marché pour limiter les pertes. Ces situations créent notamment des incompréhensions de la part du public, qui y voit une volonté des propriétaires de faire plus d’argent.

La fermeture annoncée du Cercle et du Divan Orange atteste de ces difficultés quotidiennes. La réaction étonnée du public atteste de la méconnaissance des clients sur les réalités rencontrées par les propriétaires de leurs lieux préférés.

Non-reconnaissance du mandat culturel et socioéconomique

Au cœur des villes et en région, les propriétaires des lieux de diffusion alternatifs souffrent d’une absence de reconnaissance de leur mandat culturel et socioéconomique qui se manifeste différemment selon les territoires.

Ils participent sur plusieurs plans au rayonnement culturel global, en faisant notamment un gros travail de défrichage des artistes que nous retrouvons ensuite à l’affiche d’autres spectacles et festivals subventionnés par les instances publiques.

En fixant leur prix, les propriétaires cherchent à rendre les spectacles accessibles au plus grand nombre, car ils souhaitent que l’offre culturelle soit accessible à tous.

En région, les lieux de diffusion sont des espaces de socialisation très importants, car ilexiste peu ou pas d’alternatives permettant aux habitants des temps d’échange et de maintien du lien social autour d’une programmation culturelle. La dynamique qu’ils apportent à ces territoires est négligée, là où elle pourrait être une opportunité de créer ensemble.

Au cœur des villes aussi, comme le soulignait Julien Senez-Gagnon, passé 23 h, «l’offre de spectacles de la ville est terminée et c’est vers nous que se tourne la clientèle touristique»; les lieux de diffusion assurent une continuité dans l’offre et participent aussi au rayonnement à l’international.

De même, faire exister une salle sur le territoire de Saint-Hyacinthe par exemple, c’est donner la possibilité à ceux qui sont éloignés de l’offre du centre-ville de pouvoir bénéficier d’une programmation riche et accessible.

Absence de soutien des instances publiques, parfois même concurrence

L’autre constat qui vient conforter le sentiment de non-reconnaissance est l’absence de soutien des instances publiques autant d’un point de vue moral et financier. Tout d’abord, le statut légal de ces entreprises privées ne permet pas l’accès à une large partie des subventions. Nous reviendrons sur la question du statut qui, aujourd’hui, constitue une des grandes limites dans le maintien d’une offre de spectacles accessible et rentable.

Les constats sont différents dans la forme, mais en ville comme en région, le sentiment qui demeure est celui d’une mise à distance qui nuit à l’ensemble des acteurs.

En ville, il ressort de cela que bien que les propriétaires de lieux de diffusion alternatifs soient conviés à certaines rencontres, ces invitations sont des invitations de « routine » plus qu’une réelle volonté de collaborer, de s’unir pour échanger les expertises et coconstruire des solutions et orientations.

La représentante du Club Soda a fait part de son expérience avec les instances publiques en évoquant le soutien et les résultats concrets que peut apporter la collaboration. Elle a faitréférence à la corporation du Quartier des spectacles, aux services et à l’aide financière dont elle bénéficie cette année pour soutenir ses démarches.

Le représentant du Divan Orange regrette cette absence de concertation: «si on avait le budget de certains projets culturels (comme l’amphithéâtre du parc Jean-Drapeau), le Divan Orange pourrait rester ouvert 950 ans». Par cette comparaison, le représentant du Divan Orange exprime son désarroi quant au fait qu’aujourd’hui, la Ville de Montréal est prête à dépenser beaucoup d’argent sur de vastes projets alors que d’autres lieux déjà existants, constitutifs de l’identité de leur secteur et à la clientèle régulière, risquent la fermeture. Ces fermetures relèvent de difficultés de trésorerie minimes au regard du montant des investissements publics, une goutte d’eau qui pourrait faire toute la différence.

En région, le constat semble plus problématique encore.

Selon son propriétaire, la salle des Pas Perdus est considérée par les élus locaux comme un bar restaurant, alors que son rôle culturel et social est totalement négligé.

Les rares tentatives de demandes de subvention se sont soldées par des refus motivés par des raisons que le propriétaire juge peu constructives.

Aujourd’hui, il a du mal à les solliciter, tout d’abord car il pense qu’il faut préserver l’initiative privée, mais aussi parce que les tentatives de rapprochement se sont précédemment soldées par des échecs.

Ils ont le sentiment que le diffuseur régional se place en concurrent de son espace, alors que pour la région, les deux sont nécessaires et ne devraient pas s’opposer.

Par exemple, un diffuseur régional a déjà offert un concert gratuit d’un groupe que le propriétaire des Pas Perdus avait programmé pour cinq jours la semaine suivante. Il y a ici une responsabilité des artistes, mais aussi des instances publiques.

Statut légal qui ne correspond plus aux contraintes et réalités du marché

Dans une autre mesure, la mise en place de politiques de soutien d’artistes, des politiquesnécessaires, crée de nouvelles obligations que les petits lieux de diffusion ne sont pas en mesure d’honorer. L’aide à la tournée contraint les agents d’artistes à demander un certain cachet afin d’être admissible, cachet que peuvent difficilement financer les propriétaires de ces salles. Ils reconnaissent que le montant des cachets n’est pas excessif en soi, mais au-delà de leur trésorerie actuelle.

Cette situation qui résulte selon eux d’un manque de concertation crée de nouvelles contraintes qui viennent s’additionner à leur réalité et les obligent à une prise de risque plus grande et à l’abandon de certaines programmations (aux dépens des artistes). Les journées (et les nuits) des propriétaires sont occupées par la gestion des spécificités, les plaçant dans une urgence épuisante qui ne leur permet pas d’organiser sereinement leurs activités tellesque la mise en marché et la saine gestion.

De même, le fait de n’être pas reconnus dans leurs activités culturelles empêche les lieux de diffusion alternatifs de bénéficier de certaines protections et les place à la merci du pouvoir du voisinage, qui est très grand. Même si les propriétaires mettent en place tout ce qui est nécessaire pour éviter de troubler la quiétude du voisinage, certains voisins prennent en grippe les lieux de diffusion et peuvent leur nuire de façon considérable tant d’un point de vue organisationnel que financier (fermeture momentanée, amendes).

Pour maintenir leurs activités et satisfaire les nouveaux besoins des clients, certains propriétaires souhaitent diversifier leurs activités, mais encore là, leur statut empêche cette diversification. Les lois relatives à la vente d’alcool, selon le permis octroyé, empêchent par exemple de mettre en place des activités différentes en journée, notamment auprès d’un jeune public, ou de louer les espaces pour permettre à des associations de mener leurs activités.

Pourtant, cela pourrait être un moyen efficace pour les lieux de diffusion d’améliorer leur situation financière et d’en faire profiter à la fois le public, qui bénéficiera d’une offre plus large, et les autres acteurs (artistes, agents d’artistes, microbrasseurs) de cette chaîne.

Méconnaissance des difficultés rencontrées par les différents acteurs de la chaîne de diffusion

Selon les panélistes, il y a beaucoup d’incompréhension et un dysfonctionnement émanant d’une méconnaissance des difficultés et contraintes rencontrées par les différents acteurs de la chaîne de diffusion, chacun n’ayant qu’une vision partielle ou faussée des obligations et besoins des autres acteurs de la chaîne. Avec des journées bien remplies, consacrées aux dossiers urgents, les périodes allouées à la communication sont limitées et, ainsi, l’essentiel est mis de côté. Il faut donc de nouveau trouver du temps pour échanger, afin que chacun puisse faire entendre ses difficultés et qu’émergent ainsi des solutions collectives.

Pistes de solutions

Parmi les solutions envisagées, et au-delà des économies d’échelle que peuvent réaliser les propriétaires en mutualisant certaines de leurs dépenses, il semble incontournable, d’une part, de reprendre le dialogue avec les instances publiques et, d’autre part, d’être auprès de ces instances une force de proposition, en particulier sur la création d’un nouveau statut.

Aujourd’hui, il est donc nécessaire de diagnostiquer plus en profondeur les spécificités des différentes salles, de recueillir, par un questionnaire ouvert, les difficultés comme les volontés de changement/diversification de chaque propriétaire des lieux de diffusion alternatifs et aussi celles des autres acteurs de la chaîne pour compiler les besoins et détenir ainsi une base de réflexion pour la mise en place d’actions collectives et l’élaboration d’une proposition de statut hybride.

C’est la mission que s’est fixée l’association SMAQ (Scènes de musique alternative du Québec) qui souhaite mobiliser les différents acteurs, identifier les personnes-ressources pouvant s’impliquer plus régulièrement et ainsi coconstruire une proposition de statut hybride à soumettre aux instances publiques.

Un autre acteur capable de faire bouger les lignes et qui semble méconnaître les difficultés de ces salles de spectacles est le public lui-même.

Son statut de client le place en bout de chaîne et il semble que dans son esprit, ces lieux sont pour la plupart, à l’opposé de la réalité, des espaces lucratifs.


Merci à tous nos partenaires:

Le Trou du diable, Le Phoque OFF, GUSTA, L’Anti Bar & Spectacles, Nina Pizza Napolitaine, Deux 22, Maelstrøm Saint-Roch, Curry Curry et Solotech Québec.