Lyon unie en lumières

Place Bellecour, le 8 décembre

Restons unis et solidaires, illuminons notre ville comme jamais”. Cette année, la Fête des Lumières était particulière. Ce 8 décembre 2015, la ville de Lyon a pris l’initiative de remplacer les traditionnelles animations par un hommage aux victimes des attentats du 13 novembre. Comme chaque année, les Lyonnais étaient invités à allumer des lumignons, mais cette fois, ils les dédiaient aux disparus.

Tous les ans début décembre, Lyon voit ses façades parées d’animations lumineuses, et ses rues investies par 3 à 4 millions de visiteurs. La Fête des Lumières est un rendez-vous mondialement connu, qui a donné à la ville son surnom de “Ville-lumière”. Mais mardi soir, l’atmosphère était bien différente des années précédentes. Pas d’avenues noires de monde, des foules plus parsemées, peu de flâneurs agglutinés devant les stands de vin chaud pour se réchauffer dans le froid nocturne.

En cause, les attentats terroristes qui ont fait 130 morts et plus de 350 blessés à Paris, vendredi 13 novembre dernier. Une tuerie sans précédent face à laquelle les organisateurs de la Fête des Lumières ont été forcés de réagir. Au terme d’une réunion au congrès de Versailles avec Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, et Michel Delpuech, préfet du Rhône, ont pris la décision d’annuler les déambulations. A la place, un hommage aux victimes était proposé. Les Lyonnais étaient invités à parer leurs monuments et leurs fenêtres de lumignons, ces petites bougies vendues chaque année pour la fête.

“On est venus spontanément”

Place Bellecour, la grande roue éclaire les passants. Une foule éparpillée, mais bien présente malgré l’annulation des festivités. Un attroupement se forme autour d’une fanfare décalée. Les musiciens de La Cacophonie sont déguisés, leurs instruments customisés, et leur musique, joviale et entraînante. Une bière à la main, le tubiste témoigne : “On participe depuis trois ans, et on aurait dû être là avant l’annulation. On est venus de manière spontanée, pour que ce soit un peu plus festif, pour compenser l’absence de la fête, finalement. L’annulation, on trouve ça un peu dommage. Nous et toutes les autres fanfares de Lyon aurions aimé mettre plus d’ambiance dans cet événement incontournable”.

Parmi le public, François, 28 ans : “Je suis venu exprès. Je ne suis pas un grand fan des Lumières parce qu’il y a trop de monde d’ordinaire, mais cette année c’est différent. C’est moins joyeux que d’habitude certes, mais c’est agréable de voir que les gens sont sortis tout de même.” “Malgré la foule, on se sent en sécurité, il y a beaucoup de policiers et de militaires. En fait, on évite de penser à la menace. On n’est à l’abri nulle part. Mais on est jeunes, on a envie de sortir et de profiter, c’est inutile de s’enfermer chez soi” ajoutent Justine et Clémence, deux jumelles de 22 ans.

Le groupe du Rotary Club, place Bellecour, le 8 décembre.

Un petit groupe se détache : une quinzaine de personnes, chacune un lumignon à la main. C’est le club Rotary local. Gérard Prost, son gouverneur, se réjouit de voir les Lyonnais dans les rues. “Il est normal que le préfet décide l’interdiction pour éviter toute éventualité, c’est son devoir. Mais on ne peut pas empêcher l’élan naturel des gens de crier leur amour pour la paix, la solidarité, la fraternité. Tous ces rassemblements sont spontanés et c’est cela qui est fort.

L’esprit du 13 novembre toujours présent

Au centre de Bellecour, la foule converge vers la statue de Louis XIV. C’est à son pied, gardé par les allégories du Rhône et de la Saône, qu’on a choisi de rendre hommage aux victimes du 13 novembre. Des anonymes ont déposé des centaines de fleurs et de bougies, des pancartes, des mots écrits à même le socle ou sur des feuilles volantes, en signe de résistance et de solidarité. “Reposez en paix au paradis des âmes libres”, “Les hommes tombent sous les balles… Pas les idées”, “Certains n’ont pas peur de mourir. Nous on n’a pas peur de vivre” et les désormais célèbres “Pray For Paris” et la devise de Paris “Fluctuat Nec Mergitur”, devenus des slogans de l’unité face aux attentats. La foule se recueille, observe. Certains prennent des photos, d’autres viennent rallumer des bougies ou en déposer de nouvelles. L’émotion transparaît dans la quiétude ambiante : “Être ici devant ce monument, ça m’émeut. Et puis ça aide à réfléchir à tout ça, à se recueillir, et à faire un peu le point”, confie Evelyne, 50 ans.

Un passant dépose une bougie au pied de la statue place Bellecour, transformée en monument aux morts pour la soirée.
Une jeune femme rallume une bougie éteinte au pied de la statue.

A quelques mètres, Lucida et Seamus, deux journalistes italiens et néo-zélandais, sont venus se recueillir eux aussi. Le soir du 13, ils ont suivi le drame en direct depuis leurs rédactions. “Aujourd’hui, on voulait être présent pour montrer notre solidarité avec les victimes. C’est très touchant de voir tous les lumignons aux fenêtres. Je pense que c’est primordial de descendre dans la rue parce que tout le monde avait un message un peu confus : est ce qu’on continue de vivre, d’être solidaire, est-ce qu’on sort ? Le fait qu’on ait gardé une soirée à Lyon pour l’hommage, pour être ensemble, c’est très important. C’est très fort”, affirme Lucida. “Moi, j’habite ici depuis 8 ans. Mais en tant qu’étrangère, si ça s’était passé chez moi, j’aurais eu la même réaction. Donc on est là pour montrer qu’on est présents, montrer notre solidarité.

Seamus confirme : “J’habite en France depuis 1997, et vivre un événement comme ça avec les français, aussi terrible… Je me sens davantage Français moi-même. Un tel événement, c’est fédérateur, on est plus solidaire. Il n’y a plus de nationalités, plus de peuples différents. Pas de peuple français, pas étranger, pas néo-zélandais, pas espagnol, pas allemand… on est tous humains.

Un retour aux origines des Lumières

Fermé à la circulation, le pont Bonaparte est rempli de passants. Ils sont aux premières loges pour l’installation “Regards”, une oeuvre de Daniel Knipper. Projetée sur les quais de Saône, elle rend aussi hommage aux victimes en faisant défiler leurs 130 noms sur la façade des quais de Saône. C’est l’une des seules animations maintenue après décision de la Ville.

Les noms des 130 victimes défilant sur les façades des quais de Saône.

L’annonce de l’annulation des festivités avait par ailleurs entraîné une polémique sur les réseaux sociaux. “C’est donner raison aux terroristes”, “La culture assassinée”, “Triste paradoxe” clamaient certains internautes. Mais pour les organisateurs, il en allait de leur responsabilité. Leslie Brunner est l’attachée de presse de l’événement. “La résistance à titre individuel est différente de la résistance à titre collectif. Quand on attend plusieurs millions de personnes, il faut penser à leur sécurité avant tout. L’état d’urgence ne fait que déconseiller les rassemblements, il ne les interdit pas. Nous avons pris la décision de notre propre chef, par crainte d’un autre attentat mais aussi, et surtout, par crainte de mouvements de foule comme on a pu le voir à Paris le lendemain des attentats. En paniquant, les gens peuvent se bousculer, se blesser… Nous n’avons pas plié, nous avons juste pris une décision plus sage.”

Et ce soir parmi la foule, on semble au final prendre l’annulation comme une bonne chose. “Ca m’a posé question au début. Je me suis demandée si c’était juste de céder à cette peur, mais en même temps, la menace est réelle et je crois qu’on est obligé de faire avec la réalité des choses. Finalement, je comprends cela”, confie Annick, 53 ans.

Son ami Christophe ajoute : “On peut aussi le voir sous un autre aspect : un recentrage sur une tradition lyonnaise, un événement religieux au départ.” Il est rejoint par Julien, 34 ans : “Il y a des gens qui disent que ça donne raison aux terroristes, mais il y a aussi plein de lyonnais qui pensent que ça permet de revenir aux origines de la fête, que c’est très bien aussi que ce soit moins commercial. Plus sobre, et moins financé par EDF.

Du haut de Fourvière, #MerciMarie. Un hashtag tweeté plus de 5000 fois et vu par 1 700 000 twittos. Dans la foule, les opinions divergent. Julien, 34 ans, pense qu’on devrait en rester aux hommages lumineux : “C’est un peu comme le Pray For Paris. On est contents de voir des lumignons, peut être moins le #MerciMarie.” Chantal, 22 ans, elle, apprécie : “Ca m’a marquée, c’est beau que les lyonnais acceptent ça. C’est beau que ça domine la ville. Le hashtag donne un coup de jeune.

A l’intérieur de la cathédrale Saint-Jean, croyants et athées se mélangent. Certains viennent pour la messe de 22 heures, d’autres simplement pour s’abriter de la pluie. Astrid et Chantal, deux jeunes vingtenaires, portent des t-shirts floqués “Merci Marie” : “On fait de l’évangélisation pour le 8 décembre. A l’origine, c’est une fête pour l’Immaculée Conception, pour remercier la Vierge Marie d’avoir sauvé Lyon des maladies et après seulement, la fête commerciale. Ce soir, beaucoup de gens ont dit qu’on retrouvait la vraie source de la fête. C’est là où il y a un sens. Toute la fioriture est partie.

Le commerce, victime collatérale

Un autre aspect incontournable de la Fête des Lumières habituelle, ce sont les stands de vin chaud. Sur le quai Célestin, David et son amie se sont installés à la sauvette. “On vient depuis 3 ans. Mais cette année, la préfecture n’a pas délivré d’autorisation. Du coup presque personne n’est venu, on est un peu les seuls à vendre ce soir. C’est illégal, on s’est déjà fait virer de Bellecour, mais les policiers ne sont pas très stricts ce soir. Il y a une ambiance plutôt morose… Avec tout ce qui se passe, c’est un peu triste.

En souriant, il n’hésite pas à citer Mandela pour se justifier : “Dans la vie, le risque, c’est de ne pas en prendre.” De l’autre côté du pont, une brigade de policiers. Auparavant, ils leurs auraient fait la chasse mais là, ils sont moins regardants. Ils le confirment : les vendeurs à la sauvette ne sont pas une priorité cette année — sauf s’ils utilisent de grosses bonbonnes de gaz, susceptibles d’exploser.

Une aubaine pour les vendeurs de rue, qui ne doit pas faire oublier les lourdes conséquences économiques de l’annulation des festivités. Selon le Monde, Lyon a perdu 1,5 million de touristes en conséquence directe, alors que nombre d’hôtels et restaurants capitalisent sur cet événement pour leur chiffre d’affaires.

Pour autant, ce manque à gagner était nécessaire pour s’assurer de la sécurité de chacun. Et les gardiens de la paix sont rassurants : ce soir, tout est gérable.

Malgré l’annulation, lyonnais et autres étaient nombreux à être descendus dans les rues.

Lisa Guyenne // Photos Matias Arraez