[Cliché] Les sciencepistes sont-ils des bobos élitistes ?

Julien, 20 ans, en première année à Sciences Po Grenoble, devant l’amphi G occupé depuis le 9 mars (Saint-Martin-d’Hères). Photo prise le 29/03/2016.

Réponse : non.

Salut Julien. Tu as déjà entendu ce cliché ?

Oui, il revient très souvent.

Il paraît que tu es engagé. Dans quelles causes ?

Je navigue entre plusieurs mouvements, sans être encarté. En début d’année, j’avais lancé un think tank pour parler politique, mais le projet s’est essoufflé faute de motivés. Aujourd’hui, je suis très impliqué dans le mouvement étudiant contre la loi travail, la constitutionnalisation de l’état d’urgence et la déchéance de nationalité et en faveur des 32 heures (de travail par semaine, ndlr). Depuis le 9 mars, nous occupons un amphi. Je fais partie du ComMob, le comité de mobilisation, sorte de noyau dur du mouvement. Je tracte, je manifeste, je participe à toutes les AG (assemblées générales).

Qu’en pensent tes petits camarades ?

Je dirais qu’il y a trois catégories de sciencepistes : d’un côté, les très engagés, comme moi. Nous sommes une petite quinzaine. On compte des responsables des Jeunes Communistes, du MJS, de l’UNEF. Mais nous sommes minoritaires, sur 800 élèves. Ensuite il y a les intermédiaires : ils sont vaguement sympathisants mais très passifs. Ils ont participé à la manif’ du 9 mars, on ne les a pas revus. Leurs devoirs scolaires prévalent sur leur devoir civique. Enfin, il existe une majorité de gens “contre” ou qui n’en ont juste rien à faire. Soit ils ne sont pas intéressés par la politique, soit ils sont pro-politique gouvernementale. Ils trouvent que le système est bien comme il est et prennent de haut les contestataires. En ce sens, c’est de l’élitisme.

“On étudie les sciences politiques, pas la politique. Le débat est inexistant”

“Pas intéressés par la politique” ? On n’est pas à Sciences Po ?

Il faut le savoir, la plupart des sciencespistes ne veulent pas faire de politique ! Ils veulent être ambassadeurs à l’ONU, enseignants-chercheurs…

C’est un peu étrange. Cette école n’est pas censée former à la politique ?

En fait ici, on étudie les sciences politiques, pas la politique. C’est important de faire la différence. On nous éduque à devenir des experts. Pas des politiciens. Il n’y a pas de positionnement, pas de réflexion. Dès que l’on essaie de lancer un sujet de discorde, tout le monde râle. Les élèves s’offusquent, les profs calment le jeu… Le débat politique est inexistant.

C’est compatible d’être engagé dans des causes du “peuple” et de réussir à Sciences Po ?

(Rires) Oui, en étant organisé. Je sèche les amphis, je vais aux cours magistraux. Les après-midi libres, je les passe à occuper l’amphi, à faire du tractage… Le problème, c’est ceux qui ont pris beaucoup d’options : ils n’ont absolument pas de temps libre pour une vie à côté. Beaucoup de camarades refusent d’aller à des conférences intéressantes pour bosser leur prochain devoir sur table… Du coup, ils n’ont pas le temps de se politiser. Encore une fois, beaucoup sont centrés sur les études, et lorsqu’on aborde des sujets de débat, ils ne savent rien. Je crois qu’il ne faut pas voir les études comme une fin en soi, mais comme un moyen de se cultiver. Beaucoup l’oublient ici.

Merci Julien.

Article réalisé dans le cadre de la création du magazine “Cliché”, hebdomadaire des étudiants de l’école de journalisme de Grenoble paru début avril 2016