Drame d’Echirolles : un goût d’inachevé

Les suspensions d’audience sont les seuls moments du procès, à huis-clos, où les journalistes peuvent recueillir les paroles des avocats. Ici, maîtres Levy-Soussan, Decombard et Girault

[10 décembre 2015]

Ultime ligne droite dans l’affaire du drame d’Echirolles. Ce matin, les avocats de la défense ont livré leur plaidoiries pour contester les réquisitions des avocats généraux. L’audience s’est terminée vers 13 heurs, après avoir laissé une dernière fois la parole aux accusés. La suite se trouve désormais entre les mains des jurés pour deux à trois jours de délibéré, au terme desquels le verdict tombera, enfin.

« La plupart des accusés se sont excusés et ont eu une pensée pour les victimes ». Ce sont les mots de Maître Decombard, avocat de l’un des accusés, à la sortie de la cour d’Assises du tribunal de Grenoble. Le procès des assassins présumés de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt serait apparemment bel et bien fini, au terme de 6 semaines de débats intenses. Pour sept des douze accusés, la défense a plaidé l’acquittement. L’avocat a précisé que « certains sont revenus sur les faits en demandant aux jurés de ne pas les mettre tous dans le même sac ». Il est rejoint par Maître Levy-Soussan, avocat de deux des accusés, évoquant la nécessité pour les jurés de « faire la part des choses ». « On pouvait entendre une émotion certaine dans [la] voix [des accusés] » expliquait pour sa part Maître Girault, l’avocat d’Ilyes Tafer, meneur présumé du lynchage mortel et contre qui la cour a requis vingt ans de prison. Pas suffisant pour les victimes. Maître Manivong, avocat de la famille de Sofiane, a déclaré que ses clients “avaient le sentiment que l’on s’était rapproché de la vérité mais qu’ils ne l’avaient toujours pas entendue.”

C’est maintenant l’heure du délibéré, mais Maître Levy-Soussan redoute « qu’il y ait trop de confusion autour du dossier » pour juger convenablement chaque accusé. Les jurés devront faire preuve de lucidité jusqu’au bout. « 6 semaines de procès, ça demande de la concentration, de l’organisation et il y a une certaine pression pour eux. Tout le monde est un peu fatigué. »

La confusion, jusqu’au bout du procès

La fatigue justement, à l’origine de nombreuses tensions tout au long du procès, et même parmi les avocats. « J’ai considéré extrêmement désagréable le comportement de la part de certains auxiliaires de justice”, jugeait Maître Girault, accusant certains de ses homologues “de se livrer à des amusements consistant à extraire des phrases […] qui n’ont pas eu lieu d’être dans une enceinte de justice, et certainement pas quand on porte la robe, mais en plus de s’amuser à retranscrire ce type de propos sur Twitter.” [A propos du tweet d’Hafida El Ali, avocate de la famille de Kévin, qui a provoqué une suspension d’audience mercredi après-midi, NDLR].

L’avocat de la défense a également évoqué un “scoop” de dernière minute : “Monsieur Camara, chaque jour, a une nouvelle révélation à faire sur le dossier. Il a donné l’identité d’un pseudo-quatrième confident qui serait le deuxième auteur de coups de couteau.” Une déclaration impossible à vérifier car annoncée trop tardivement par l’accusé, mais qui pourrait jouer en sa faveur dans le coeur des jurés. Ou pas.

“La vérité judiciaire ne peut pas être conforme à la vérité historique”

Toujours beaucoup de confusion et d’incertitudes demeurent donc. La lassitude a gagné Maître Vernay, avocate de deux frères risquant des peines de 18 et 14 ans “Je ne peux pas être soulagée par ce procès. La justice ne peut pas être totalement juste dans cette affaire. La vérité judiciaire telle qu’elle sera rendue ne peut pas être conforme à la vérité historique. Parce que ceux qui ont parlé n’ont pas parlé de ce qu’ils avaient fait mais seulement de ce qu’ont fait les autres. Et puis parce qu’il y a aussi dans l’attitude des accusés le fait de ne jamais dire quelque chose qui puisse nuire à un autre accusé.” Pour elle comme pour la plupart des autres avocats, le jugement repose sur une instruction bancale et des preuves floues. “Je pense que la juge d’instruction s’est contentée d’entendre les deux qui disaient des choses sur les autres, sans essayer de rechercher [ce qu’ils avaient eux-même fait]. C’est l’instruction qui est insatisfaisante.”

Ce qui ressort de ce procès-fleuve, c’est un sentiment d’inachevé. Après six semaines, quasiment aucune certitude n’a pu être avancée. L’amertume transparaît dans les paroles de chacun. Maître Vernay concluait sa carrière sur ce procès, et elle se dit “Un petit peu désabusée. C’est ma dernière plaidoirie des assises et je me dis que la justice, elle est pas toujours au rendez-vous.”

Le verdict devrait être rendu au mieux samedi matin, sinon lundi. “J’ai l’impression que c’est insatisfaisant pour les victimes qui finalement ne savent pas qui a fait quoi. C’est insatisfaisant pour la justice qui va rendre un verdict avec ce qu’on lui a renvoyé. Mais finalement la vérité dans tout ça ? On aura une vérité judiciaire. J’ai peur qu’elle soit assez loin des faits.

Lisa Guyenne & Alexandre Fremont