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De l’église au fast food : comment la ville transforme ses lieux

Longtemps, la vie de la ville occidentale a tourné autour de l’usine et de l’église. Que faire quand les paroissiens désertent et que l’industrie décline ? Se réapproprier les lieux, les transformer, changer leur affectation.

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Une nouvelle odeur de sainteté

Un bucket de cuisses de poulet KFC préparé dans une église de centre-ville chinois ? En 1949, le bâtiment rouge de la place Youhao était un temple protestant, aujourd’hui, il abrite un fast-food américain. Rien de particulièrement déconcertant pour les 6 millions d’habitants de Dalian, qui ont vu s’opérer d’étonnantes reconversions parmi les édifices hérités des occupations japonaise, russe ou britannique. Ils ne sont pas les seuls à travers le monde.

Hier sacrés, un moment délaissés, ces espaces au centre de la vie urbaine se retrouvent en odeur de sainteté en s’adaptant aux nouveaux besoins. L’espace urbain est une forêt de symboles où le citadin ne se contente pas de passer.

NYC — Ladies Mile: Limelight Marketplace, Wally Gobetz via Flickr Licence CC

A New York, une église de Manhattan a elle aussi connu un destin particulier.

Construite en 1844, elle est devenue en 1983 un haut lieu de la nuit, où résonnaient les musiques techno, gothique et industrielle.

Aujourd’hui, le lieu est un centre commercial, le Limelight Marketplace, et depuis peu, un club de gym s’est installé dans l’ancienne église.

A Montréal, la pression immobilière crée un marché d’appartements luxueux au cœur des chapelles quand la passion nouvelle du brunch dominical à Paris se vit désormais jusque sous les voûtes de grandes nefs.

Pourquoi ces transformations ? Les raisons sont à chercher dans le déclin du nombre de chrétiens (- 10% entre 1947 et 2011 en France, selon l’Ifop), la désertion des pratiquants, des coûts d’entretien exponentiels… Et la nécessité pour les collectivités de réhabiliter ces espaces quand la ville, elle, en manque cruellement.

Le symbole et le sacré ne sont pourtant jamais bien loin des villes, quel que soit leur rapport au religieux.

Old Detroit Theater Converted To Parking Garage, Bob Jagendorf via Flickr Licence CC
“Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”

Selon le concept de l’historienne Mona Ozouf, la sacralité a été “transférée” en d’autres pratiques et d’autres lieux. Un processus dont le langage médiatique se fait d’ailleurs souvent l’écho pour désigner les espaces emblématiques des grandes villes : le théâtre ou le musée sont devenus des “temples de la culture”, l’usine une “cathédrale industrielle”…

La Tate Modern Gallery est pour sa part un savant mélange des deux. Depuis les années 2000, l’ancienne Bankside Power Station, dans le quartier jadis peuplé d’ouvriers paupérisés par la deuxième révolution industrielle, est désormais l’emblème du dynamisme culturel de Londres.

[…] Dans ce quartier de petites cours et de ruelles étroites, la surpopulation — et les conditions insalubres qu’une telle situation engage — le vice et la pauvreté ont atteint des sommets encore supérieurs à tout ce que j’ai pu voir à Londres jusque là. Ses habitants sont… la lie de la population.”
Charles Booth, Life and Labour of the People in London, 1889

Le grand écart entre l’histoire ouvrière et les performances ponctuelles de danseurs contemporains dans l’ancienne halle à turbines du musée est pour le moins symbolique.

Et totalement maîtrisé : autour du bâtiment, les nombreux gratte-ciels qui se lancent à l’assaut du ciel de Londres marquent le virage affirmé de la capitale britannique vers un futur exclusivement fondé sur une économie de services, dont les principaux acteurs goûtent particulièrement les réaffectations d’usines.

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À travers ces changements permanents, ces réappropriations symboliques, on se rend compte que, finalement, nul espace urbain n’est un simple lieu.

On ne vit pas dans un espace neutre et blanc ; on ne vit pas, on ne meurt pas, on n’aime pas dans le rectangle d’une feuille de papier. On vit, on meurt, on aime dans un espace quadrillé, découpé, bariolé (…)”

Michel Foucault, Les Hétérotopies, Emission de France-Culture, 7 décembre 1966

Blocks and Shadows, Iron Poison via Flickr Licence CC
Dans un espace en perpétuel mouvement

La réappropriation ne passe pas nécessairement par une réaffectation fonctionnelle des lieux, elle est aussi le fruit de ceux qui y vivent ou s’y rendent. C’est particulièrement le cas des lieux de mémoire, conçus comme tels et qui se transforment au rythme de l’évolution de cette mémoire collective. Ainsi en est-il du mémorial de la Shoah à Berlin.

Bâti sur les ruines de bâtiments dépendant de la chancellerie hitlérienne, il devient un terrain de jeu ou un décor à selfies. Peter Eisenman, architecte de cet espace que beaucoup souhaitent réserver au recueillement, avait parfaitement anticipé — si ce n’est souhaité — cette patrimonialisation insolite :

« Je pense que les gens vont venir manger le midi sur les piliers. Je suis sûr que les skaters vont l’utiliser. Les gens vont danser sur les piliers. Plein de choses inattendues vont s’y passer. Il va y avoir des gens qui vont tenter de dégrader les lieux mais c’est ainsi, c’est l’expression du peuple. »

Car derrière l’idée de réaffecter un lieu pour se remémorer le passé d’une ville, il y a toujours celle de se tourner vers son avenir. Ces multiples appropriations symboliques ou pratiques rappellent qu’en ville comme ailleurs, il n’y a de permanent que le changement.

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