Merci Ruffin ! Chronique d’un documentaire devenu un outil de mobilisation politique

Merci Patron ! a rencontré la mobilisation contre la loi travail, et leur enfant s’appelle Nuit Debout. Mais ce mouvement que les médias qualifient “d’ovni politique” entamé place de la République à Paris le 31 mars par une projection de son documentaire, François Ruffin en est aussi l’un des principaux penseurs et instigateurs. Est-ce un “plan com” réussi de la part du fondateur du journal Fakir ? Ou un juste succès qui a trouvé son public en recherche de symboles pour porter l’étendard d’un mouvement tout juste nouveau né ?

À intervalles réguliers, des rires bruyants sortent de la salle 403 au dernier étage de l’IEP de Lyon. On tape dans ses mains, on hue et on acclame : le public des projections de Merci Patron ! est plus vivant que celui d’une pièce de théâtre. C’est que ce documentaire mettant en cause le groupe LVMH, avec ses péripéties, ses manipulations et ses coups de théâtre, a tout d’une farce de Beaumarchais. Dans laquelle les petites gens finissent presque naïvement et à leur insu, par tirer les ficelles.

Figaro, malin mais bienveillant, c’est le journaliste François Ruffin. Il est le fondateur de Fakir à Amiens, un titre résolument de gauche et engagé, au contenu de qualité malheureusement trop peu connu.

Enfin ça c’était avant. Avant Merci Patron ! et un mariage réussi fomenté par Ruffin entre un agenda politique contestataire autour de la loi travail et la naissance comme symbole de son documentaire. Depuis, comme l’explique Baptiste Lefèvre un collaborateur de Fakir, la rédaction est débordée, et il faut en permanence recommander du papier car les numéros du journal sont en rupture de stock. Un succès fulgurant pour une presse de gauche qui n’a jamais fait du chiffre son objectif principal, semblable au phénomène Charlie Hebdo après les attentats du 7 janvier. Sauf que cette fois, on rie plus qu’on ne pleure.

L’histoire d’un journalisme mêlant activisme politique

Mais Merci Patron ! s’est-il emparé du mouvement né autour de la loi travail ? Ce serait plutôt l’inverse, pour un film né d’actions politiques concrètes que le journal Fakir a toujours mené en marge de son activité rédactionnelle. Ruffin a connu les Klur, la famille au centre de l’intrigue du documentaire, grâce à Marie-Hélène, une syndicaliste avec laquelle son journal travaillait depuis longtemps. Dès le début, les syndicats compagnons de lutte de Fakir se saisissent donc du film comme outil de mobilisation politique à Amiens. « On voulait dénoncer sans se faire chier » résume Baptiste Lefèvre, et surtout « remobiliser les gens par l’humour ». Ou reconnaître que la politique, c’est aussi communiquer et savoir se rendre audible.

Une success story au service de la contestation sociale

Devant la diffusion croissante qui passe de 20 salles de projection en France à plus de 200 en seulement un mois, Ruffin semble décider d’accepter le jeu médiatique. Peut-être une façon de mieux le briser ou le détourner, pour cet ancien du CFJ qui a signé une critique lapidaire de l’école et de la profession qu’elle enseigne dans son livre intitulé Les petits soldats du journalisme, paru en 2003. Habile utilisateur des réseaux sociaux, friand d’interviews qui se muent en performances politiques faisant sortir de leur zone de confort les animateurs stars comme Apathie ou Ruquier, il faut reconnaître que Ruffin mise beaucoup sur une communication choc. Pourtant lors de ses interviews qui se multiplient, il ne parle presque pas du film, le seul sujet, c’est la mobilisation politique. « Ruffin refuse absolument tous les médias qui veulent l’interroger pour parler de lui et de son parcours » confirme Baptiste Lefèvre « ce n’est pas ça qui l’intéresse. »

Les supporters de Ruffin lors de son passage chez Ruquier, accueillis par les forces de l’ordre à la sortie de l’émission

Rencontre avec le mouvement contre la loi El Khomri

Puis vient le 31 mars, et la plus grosse journée de mobilisation intersyndicale contre la loi travail avec près de 1,2 millions de manifestants. Ruffin et d’autres ont lancé l’idée, après la manif « on ne rentre pas chez soi », « on reste debout » place de la République, et Merci Patron ! sera projeté.

La Nuit Debout place de la République à Paris

Dès le départ la Nuit Debout est aussi provinciale, à la Croix-Rousse à Lyon, même si elle prendra un peu plus de temps à y prendre de l’ampleur. À la suite de la première fondatrice du mouvement, les projections de Merci Patron ! se répandent comme manière d’introduire les multiples discussions qui s’organisent partout en France, sur un drap sous les ponts, dans les amphis des facs pendant les AG.

Affiche de la projection du documentaire à l’IEP de Lyon

Fakir facilite la tâche des organisateurs en leur délivrant gratuitement un lien pour diffuser le film. À l’IEP, les membres de la MEG sont à l’origine de la projection organisée dans la foulée de la création de la page facebook IEP de Lyon en Lutte. « C’est une porte d’entrée pour faire venir les gens à l’IEP pour autre chose que des conférences. Enfin c’est un film qui contient de l’optimisme, et c’est très important pour les gens qui n’ont pas l’habitude de se mobiliser ». Ils reconnaissent que Fakir leur a envoyé quelqu’un pour lancer le débat qui suivra le film, une manière aussi de garder une certaine forme de contrôle sur ces projections aux fortes dimensions politiques.

Stéphane Pagano ne cache pas l’enthousiasme de Fakir à l’idée que le documentaire soit enfin montré dans un IEP, tandis que Sciences Po Paris a vu sa projection annulée pour des raisons clairement douteuses (« crainte d’un débordement »). C’est peut-être cet enthousiasme qui le conduit à se saisir du débat plus qu’a ne le lancer, ne comprenant peut-être pas assez que les étudiants réunis là n’y sont pas pour écouter l’énième cours de la journée. Car si les nouveaux mobilisés acceptent d’entendre leurs aînés, ils ont leurs propres codes, et ne sont pas prêts à se faire expliquer une mobilisation qui est avant tout la leur. Le film les séduit d’ailleurs pour des raisons différentes de celles qu’on croit. Ils y trouvent des réponses à un thème omniprésent dans les débats : la mobilisation elle-même, son sens et la forme qu’elle peut prendre.

Le débat qui suit la projection à l’IEP de Lyon, lancé par Stéphane Pagano

Pour un jeune professeur de l’IEP de Lyon, qui affirme avec un sourire en coin « ne pas aimer travailler », le film montre « que chacun avec sa créativité, ses passions et son savoir-faire peut apporter sa pierre au mouvement social », sans forcément s’engager en politique ou aller en manifs.

Incertitude et espoir sont le lot de ces débats, souvent frénétiques. Beaucoup se disent révoltés au quotidien, déterminés à agir, mais en proie au doute quand à savoir quand et comment. « On a juste besoin qu’on nous dise que ça peut marcher » souffle une fille. « Et ce qui est génial avec ce film, c’est que ça nous montre qu’aussi puissants que soient ces gens, on a des moyens de les faire plier » ajoute un garçon. « Il y a tellement de choses à faire, il faut être créatifs ».

La preuve que l’idéal de ce mouvement n’est pas d’être récupéré, mais de trouver sa propre voie.

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