C’est quoi aimer quelque chose?

Vous êtes-vous déjà posé cette question ? “Qu’est-ce qu’aimer quelque chose?”, “Qu’est-ce qui me fait aimer cette chose en particulier ?”. Pourquoi l’aime-t-on ? Alors oui, on a tous en tête cette réponse qui sort bien souvent plus vite que la musique : “Parce que c’est beau.” “Parce que c’est bien.” (et non, c’est pas Bosch).

Définir clairement ses goûts, ce à quoi l’on est sensible, réceptif, ce qui va susciter émotion, admiration, et créer une empreinte profonde, un souvenir, peut parfois consister en un exercice difficile tant il touche à la capacité de choix et aux traits de caractères.

Petite, vous aviez votre couleur préférée, votre animal totem, votre chanson n°1, votre meilleure actrice de tous les temps, votre boys-band fétiche décliné en posters qui recouvraient les murs de votre chambre, et rien ni personne ne pouvait vous faire changer d’avis. C’était comme ça. Point.

Et puis vous avez grandi. Vous avez découvert tant de choses nouvelles, tant de possibilités (à s’en perdre), que le choix d’un seul et même n°1 dans une catégorie est devenu quasi impossible (on peut faire venir un jury pour attribuer les palmes ?).

Bah oui, demandez-moi quelle est ma couleur préférée, et je vais vous répondre “Ça dépend”. Ça peut paraître sot et, pire encore, me coller une étiquette de personne sans personnalité/goûts (ô monde cruel !). Mais, la réalité est toute autre !

Comme des milliards de personnes (résultat d’une étude fictive d’une durée de 30 secondes dans mon cerveau), je suppose, je peux aimer tant de choses que je ne peux pas en choisir une seule et unique pour résumer mes goûts, et par extension, me résumer moi. Je ne peux pas me limiter à une seule couleur ! Il y en a tant de belles et pour tant d’usages différents ! Ceci dit, en choisissant des “catégories” telles que : couleur préférée en décoration, couleur préférée pour une tenue, couleur préférée pour une fleur etc, eh bien tout est plus facile! Quoique…je n’arrive toujours pas à en choisir une seule et unique malgré ça. Choisir, m’est difficile.

Scènes de films de Wes Anderson. Source : prostejov.info

Voyez, j’aime toutes ces couleurs, toutes ces palettes. C’est délicat. Voilà, plutôt que de choisir une couleur, je vais choisir des nuances. Les clairs, les demi-teintes, les pastels, voilà ce que j’aime, parce que c’est doux. Même en venant les entrecouper de couleurs plus vives, plus marquées, j’aimerai toujours la nouvelle palette constituée, parce que ce sera harmonieux et équilibré. Voilà la clé, voilà ce qui définit mes goûts : l’harmonie et l’équilibre (saupoudré d’une pointe d’obsession pour le symétrique).

Je me laisse volontiers surprendre, et c’est cela aussi qui fait que parfois, je vais aimer quelque chose qui n’est ni harmonieux ni équilibré : ça me met sur le fil du rasoir, bouscule mes conventions établies mais me plaît parce que c’est novateur. C’est être ouverte, tout simplement, oui, je vous l’accorde, et heureusement que je le suis. Mais ne vous êtes-vous jamais dit qu’il n’était pas possible que vous ne puissiez pas trancher entre deux choses ? Que ce n’était pas normal ?

Pour moi, il était inconcevable jusqu’à récemment, d’aimer une chose et son contraire. Cela m’arrivait souvent et je ne l’assumais pas. Je me disais que ce n’était pas normal de ne pas être capable de choisir. Et allez donc trancher quand la styliste que vous assistez vous demande de choisir parmi deux propositions qui sont à l’opposé l’une de l’autre mais que vous aimez autant l’une que l’autre…C’était une faiblesse pour moi, cette incapacité à choisir. Mais s’il y a bien une chose que l’on m’a apprise récemment, c’est que nous ne sommes pas des êtres mathématiques (oui, j’adore les mathématiques, la logique, la raison et je voudrais que tout soit aussi simple qu’une formule comme 2+2=4. Mais en parallèle, je suis aussi tout le contraire, très littéraire, dans l’émotion) mais des êtres contradictoires. Nous avons le droit d’aimer une chose et son contraire, d’avoir des comportements contradictoires, tout en restant cohérent (vous êtes toujours là ?).

Pourquoi vais-je aimer une chose ? Parce qu’elle va correspondre à mes critères de “beau”, et pas qu’au sens esthétique. Parce qu’elle va éveiller mes sens, me toucher, me faire ressentir une émotion particulière, me renvoyer à un souvenir, me faire découvrir l’inconnu et me faire expérimenter l’instant, un instant. Et ça, c’est beau.

The Grand Budapest Hotel, Wes Anderson. Source : Pinterest

Par exemple, et pour rester avec notre cher Wes, pourquoi vais-je aimer cette image ? Parce que sa palette de couleurs est douce, équilibrée, qu’elle renvoie à une certaine douceur, à mon enfance, entre rêve de châteaux de princesse et de maison de poupée, le tout comme glacé d’une rose bonbon délicieux (ça tombe bien, le sucré, c’est tout ce que j’aime). Mais elle parle aussi à l’adulte en moi qui aime la nature, les architectures anciennes, les voyages, le suranné qui vient titiller une certaine nostalgie avec une pointe de mélancolie, les demi-teintes subtiles. Et bien entendu, parce qu’elle fait écho à un film aussi attendrissant que le rose de cette image.

Alberta Ferretti printemps-été 2017. Source : Vogue Runway

Et ce look alors? Pourquoi va-t-il ma plaire? Parce qu’il allie le masculin et le féminin de manière raffinée, parce qu’il est tout de noir et que les vêtements noirs ont cette force, ce tranchant mais aussi cette discrétion que les vêtements d’autres couleurs n’ont pas forcément. Le noir est contradictoire, c’est une dualité qui me reflète parfaitement bien ! Le noir, c’est se faire remarquer mais aussi se fondre dans la masse. C’est l’absence de couleurs mais aussi la synthèse d’elles toutes. J’aime aussi la fluidité et la taille marquée de cette silhouette, la transparence de la dentelle et de la mousseline qui s’oppose à l’opacité du crêpe. Ce mouvement d’ondulation en suspens, de légèreté alors que le crêpe plombe, et qui m’amène à cette oeuvre d’art de Vivien Roubaud, récemment exposée au Palais de Tokyo, dont la beauté m’a saisie tant elle est simple et dans un seul mouvement qui me laisse rêveuse:

Vivien Roubaud
Quatre filins, entretoises, moteurs moyeux de vélos, compresseurs de climatisations automobiles, châssis de scooter, polyéthylène souple, 52 volts, 2016.
Source : Vimeo.

C’est comme si le temps était suspendu ou tournait en boucle. Ou comment un bout de plastique qui vole, empreint de grâce, de lenteur et de légèreté, réussit à me transporter dans une bulle de poésie, de détente hors du temps. Un bout de plastique le plus simple de la Terre. Hypnotisée, c’était comme si tout avait disparu autour de moi et que rien d’autre ne comptait ou n’existait, si ce n’est cette oeuvre qui me projetait ailleurs. Ressentir un tel bien-être, un tel détachement, comme un envol.

Daniel Buren, L’observatoire de la lumière, Fondation Louis Vuitton. Source : architizer.com

Cette notion d’expérience des sens, on la retrouve dans le travail de Daniel Buren. Ici, ce sont les couleurs, les jeux d’ombres colorées, le motif, les lignes architecturales, le blanc qui se pare de nouveaux atours et les transparences qui me font aimer cette installation in-situ. Jouer avec les sens, réenchanter le quotidien, se réapproprier un lieu que l’on connaît, le voir différemment, l’aimer à nouveau, autrement et l’expérimenter d’une toute autre manière qu’auparavant sont autant de principes et d’expériences que j’aime vivre et voir.

Aimer quelque chose, c’est donc cocher une ou plusieurs cases parmi une multitude de paramètres possibles qui répondent tant de critères tangibles que de critères plus “abstraits” et arbitraires.

Cela étant dit, en écrivant cet article, il vient de m’apparaître que cette faiblesse, cette incapacité à choisir un emblème unique qui m’opposait aux personnes sûres d’elles (à l’identité affirmée et qui se résument en une couleur ou autre, faisant de moi une incapable, quelqu’un de “moins” que les autres) est en fait une force et me plaît (Weee are the chaaampions, my friend). Pourquoi ? Tout simplement parce que je suis en constante évolution et que je me construis de nombre de nuances au fil de ma vie, en m’ouvrant sur l’extérieur et en interagissant avec lui. Je m’enrichis et grandis encore pour avoir une palette aux mille couleurs, mais que j’aurai soigneusement choisies et qui me définiront tout aussi bien qu’une couleur peut définir une autre personne. A chacun son fonctionnement ! C’est aussi simple que ça!

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