GÉRONCULE

Graviter autour de diplomates, les fréquenter, les tutoyer, parler de projets futurs avec eux et créer des relations professionnelles : voilà quelque chose que je ne m’attendais pas à faire dans ma vie. Au début c’est grisant, ces gens en costume, influents, au discours engagé et à la prosodie réglée à la syllabe près. On se dit que même s’ils ne connaissent pas notre nom, que notre petite Alliance et notre position de V.I. ne les intéressent pas du tout, eh bien on se dit que c’est cool de faire partie de ce monde si sélectif. En réalité, ces diplomates, hormis leurs responsabilités, sont des hommes avec tous les travers qui vont avec. À l’image de cet homme, francophone à l’accent qui sent le sirop d’érable et la poutine froide : Géroncule Bienjean. Géroncule, petit homme gras à la chevelure parfaitement décollée, est imbu de sa personne. En même temps, c’est l’attitude typique dans cette fonction, ce n’est pas une surprise, cela serait même presque décevant s’il brillait de gentillesse et de bonté. Géroncule est dégoûtant, on l’imagine aisément péter au lit, se curer le nez et laisser son trésor sur les poignées de portes. Il aime le vin sans distinction d’origine ou de millésime, et s’il boit plus de deux verres, il aura alors sa chemise sortie de son pantalon laissant entrevoir le gras de son ventre. C’est dans la salle des totems du centre culturel de Djibaou que Géroncule se permit de me prendre en photo. Il lança: « Tu es magnifique ! Je vais te faire une tzite photo là pour mettre sur mon site. » Ma première réaction fut la surprise. Jetant un coup d’œil alentour, je me rendis compte qu’il s’adressait bien à moi. J’étais consternée, soufflée par tant de culot. Je ne répondais pas et dus subir ce lourd moment de flottement. Mon instinct naturel me criait : FUIS ! Mais mon corps ne m’obéissait pas. D’un point de vue extérieur cette situation devait sûrement être hilarante. Imaginez-vous une jeune femme, le sourire crispé par la rage et se retenant de vomir des insultes envers cet ours répugnant, en train d’essayer de fuir avec extrême lenteur et à reculons. C’était un moment extrêmement gênant et humiliant pour ma personne : je passai l’après-midi à le fuir. Géroncule n’est pas con, il sentit ma gêne et jeta son dévolu sur une autre jeune femme. Se serait-il excusé? Bien sûr que non ! Pour lui, c’est tout à fait normal, il s’amuse voyons ! Lui, il respecte les femmes, se bat pour l’égalité des sexes, vous ferait-il savoir. Le pire dans tout ça c’est qu’il continua en toute impunité. Les femmes trop gênées pour dire quoi que ce soit et les hommes esquissant un sourire pour masquer leur gêne. Parfois, la limite entre le diplomate et le G.O. du Club-Med était complètent floue. On aurait pu avoir Géroncule sur un paquebot de croisière en train de faire le pitre devant des jeunes retraités morts de rire. Il était temps de dire adieu à Géroncule, non sans soulagement de ma part. Avant de m’éclipser il me dit avec un grand sourire : « Et si tu passes par Hanoï, pense à venir me voir ! » Je ne répondis rien et me retirai discrètement. C’est dans l’ascenseur que je réalisai que le Vietnam est réputé pour sa prostitution de mineurs. J’imaginai Géroncule avec des adolescents, je ravalai alors ma salive au goût de bile et de crevettes que je venais de dévorer. Je souhaitai à cet enfoiré une syphilis sanglante.

Lucile Pop