Les (innombrables) vertus de l’autonomie énergétique

À l’opposé de l’autarcie, synonyme de repli sur soi, l’autonomie peut constituer un formidable projet de société pour un pays. Dans le domaine énergétique, elle est source d’innovation, d’emplois et de résilience.

« Aucune autre expérience ne m’a autant appris ce que signifie le terme « limité » ». C’est ainsi que la navigatrice Ellen MacArthur raconte l’aventure de son tour du monde en solitaire à la voile, en 2005. Une expérience extrême, qui nécessita de tout gérer au plus près, depuis la route de navigation, jusqu’à la quantité de papier toilette embarqué. Celle-ci amena par la suite Ellen MacArthur à créer sa Fondation, dédiée à l’économie circulaire. Ce que nous apprend la navigatrice reconvertie, c’est que l’autonomie est un art exigeant : naviguer au mieux, ne compter que sur ses propres moyens, dans un monde physiquement délimité — espace, avitaillement, outils — et sans échappatoire.

Subvenir aux besoins vitaux

En ces temps de choix politiques, l’idée d’autonomie est un élément à mettre au débat. Distincte de l’autarcie — synonyme de repli sur soi — l’autonomie désigne la capacité à ne pas dépendre (excessivement) d’autrui. Une automobile est autonome tant qu’elle dispose de carburant ou d’une batterie chargée. Un pays est autonome s’il est doté / se dote de suffisamment de ressources — humaines, naturelles, financières, etc. — pour pourvoir à ses besoins vitaux, ce qui ne l’empêche pas de commercer avec d’autres.

Interdépendances ou dépendance ?

Or un constat s’impose : nous sommes tout sauf autonomes. Nos vies, nos économies, ce sont construites dans de multiples interdépendances, pour le meilleur et pour le pire. Celles-ci ont fini par tisser une toile dont la complexité est la marque de notre époque. Sources d’opportunités, ces interdépendances peuvent, dans les moments de crise, se ressentir de manière brutale, jusqu’à des ruptures d’approvisionnement, alimentaire, en eau, en énergie, en capitaux.

De Lehman Brothers au gaz russe

Les exemples sont légion. La chute de la banque Lehman Brothers en 2008 a percuté le monde entier et provoqué des cataclysmes jusqu’en Lituanie, au Pakistan ou en Islande. En octobre 2011, les inondations en Thaïlande ont impacté les industries de l’automobile et de l’électronique de toute la planète. Dans le domaine de l’énergie, la crise russo-ukrainienne a révélé une Europe dépendante des approvisionnements en gaz russe. Le paradoxe, c’est que la Russie est, elle aussi, dépendante des achats de l’Europe.

La (lourde) facture énergétique

Pour la France, cette dépendance énergétique a d’ailleurs un coût élevé : c’est la « facture énergétique ». Quand le prix du pétrole tutoie les sommets, cette dernière s’envole. En 2013, elle a culminé à 3,2% du PIB. Au cours de la décennie 2006–2015, ce sont plus de 500 milliards d’euros qui ont quitté l’Hexagone.

Les cours du baril d’or noir ont chuté ces dernières années, sous la pression de l’offre de pétrole non conventionnel. Mais Fatih Birol, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), prévient : selon lui, le déficit actuel de mise en exploitation de ressources pétrolières conventionnelles risque de mener, à partir de 2020, à une remontée forte du prix du baril. Cette situation serait synonyme de nouvelle explosion de notre facture énergétique. C’est le prix de notre dépendance.

Danemark et Norvège, champions de l’indépendance

Eurostat donne une idée claire de ce niveau de dépendance énergétique*. En 2015, elle s’élève à plus de 60% en moyenne pour la zone euro (« EA19 »). Cette dernière dépend donc à plus de 60% d’approvisionnements énergétiques extérieurs. C’est à peu près le niveau allemand. L’Union dans son ensemble (28 pays) se situe un peu au-dessus de la barre des 50%. Luxembourg, Italie, Belgique, Espagne, Grèce affichent des taux de dépendance élevés : 75%, au moins. La Pologne occupe la troisième place du podium. Le Danemark se hisse en seconde position, avec une dépendance énergétique limitée autour de 10%. Sur la plus haute marche, la Norvège affiche une dépendance… négative, du fait de ses ressources en pétrole et gaz.

Deux chemins vers l’autonomie énergétique

Ces trois derniers pays montrent que l’autonomie énergétique n’est pas une utopie, même si les voies empruntées divergent. La Pologne — avec le charbon — et la Norvège dépendent de sources d’énergie fossiles appelées à décliner pour des raisons physiques (pétrole et gaz) et/ou pour des raisons politiques. Car avec l’UE, les deux pays se sont engagés à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015. Le Danemark profite, lui, d’une production massive d’énergie faiblement carbonée, avec une puissance de feu éolienne terrestre et offshore.

Et la France ? Elle évolue autour de 45%, en partie du fait de son parc nucléaire. Ce dernier génère une autre dépendance, à l’industrie extractive de l’uranium, avec des problématiques géopolitiques et sécuritaires aiguës, comme au Niger. Par ailleurs, comme beaucoup de pays, l’Hexagone reste tributaire du pétrole.

Bénéfices à long terme

Si l’on reprend les critères pour tendre vers l’autonomie, énoncés plus haut, les énergies décarbonées présentent des atouts. Les énergies renouvelables (ENR) peuvent être installées au plus près des besoins de consommation, en tenant compte des ressources naturelles de chaque territoire. Elles n’alimentent pas — ou peu — les risques de conflits internationaux liés aux velléités de contrôle des industries extractives, pas plus que la corruption. Elles restent peu émettrices de GES. Elles contrebalancent les impacts financiers d’une dépendance aux énergies fossiles, les cours du pétrole étant promis à une grande volatilité dans les années à venir.

Valeur ajoutée, emploi, recettes fiscales

Ce faisant, les ENR protègent nos industries consommatrices d’énergie, leur compétitivité, leurs emplois. Elles protègent la santé des populations en préservant la qualité de l’air, de l’eau et des sols. Elles suscitent l’innovation et génèrent valeur ajoutée, emplois et fiscalité sur nos territoires. Dans le seul domaine photovoltaïque, Enerplan prévoit en France jusqu’à 16 000 emplois créés d’ici à 2023, ainsi que 183 millions d’euros annuels de recettes fiscales pour les collectivités. Prise dans son ensemble, la transition énergétique pourrait créer en France 400 000 emplois nets d’ici à 2030, selon le scénario négaWatt 2017–2050.

L’autonomie, cela se mérite

En fonction des ressources de chaque pays, c’est un éventail de solutions opérationnelles qui s’ouvre : bois-énergie, géothermie, énergie de la mer, du vent, photovoltaïque, etc. À court terme, parier sur les énergies renouvelables (ENR) coûte, en recherche et développement, en investissements. Mais aucune filière efficace ne surgit de nulle part. Les programmes électro-nucléaires européens ont fait l’objet de lourds investissements, civils et militaires et bénéficient toujours d’importantes subventions et garanties étatiques.

Les énergies renouvelables deviennent compétitives
 
Face au nucléaire, dont le coût de revient se situe à long terme autour de 80 à 100 euros par mégawattheure (MWh), les énergies renouvelables deviennent compétitives. La tendance les mènerait à 75 euros par MWh en 2030 pour l’éolien terrestre et 60 euros pour le photovoltaïque. Le stockage s’améliore lui aussi et voit son coût chuter régulièrement.

Passer à l’échelle
 
Ces technologies peuvent-elles faire gagner la France en autonomie énergétique tout en maintenant une économie compétitive ? L’ADEME et l’association négaWatt répondent par l’affirmative, avec leurs scenarii respectifs d’une France « 100% renouvelables ». NégaWatt en fixe l’horizon à 2050. Selon l’association, « la biomasse solide reste la première source de production d’énergie renouvelable, suivie de très près par l’éolien puis le photovoltaïque, lui-même suivi de très près par le biogaz ».
 
 
Sobriété
 
Reste un point majeur, que souligne Ellen MacArthur dans ses interventions : la sobriété. Pour relever le défi de l’autonomie énergétique, il faut agir sur la demande. Les priorités sont connues : les transports et le bâtiment (résidentiel et bureaux) constituent nos premiers postes de consommation énergétique.

Notre modèle économique doit donc être repensé. D’une économie linéaire, qui extrait la matière, la transforme, puis encourage à jeter et racheter, il faut passer à une économie circulaire, pensée en boucle. Celle-ci peut accélérer un phénomène déjà à l’œuvre selon négaWatt : « La consommation d’énergie est orientée à la baisse depuis quelques années dans l’ensemble des pays de l’OCDE ».
 
 
L’autonomie dans les urnes
 
Lorsque les conditions le permettent, l’autoconsommation peut également contribuer à l’autonomie d’un bâtiment, d’un lieu, d’un territoire. Cette pratique est déjà largement adoptée par les centres commerciaux, qui se dotent de panneaux photovoltaïques pour couvrir une partie de leurs besoins en électricité, à l’instar du Grand Pineuilh, en Gironde.

En définitive, le sujet de l’autonomie énergétique peut être la clé d’un autre enjeu : celui d’une prospérité durable et partagée. En 2007, la perspective d’un Grenelle de l’environnement avait marqué la campagne électorale et sa tenue avait mis la France en mouvement sur le chemin de la transition écologique. Dix ans plus tard, il serait judicieux que l’autonomie énergétique soit au centre des débats de la présidentielle et des législatives. Car elle est au cœur de nos conditions de vie pour les années à venir.

*Taux de dépendance énergétique : la production primaire importée, rapportée à la consommation primaire d’énergie.