La fille écarlate, variations face B

Se protéger du soleil et de la poussière. Voilà ce qu’elles disaient. Objectif sans pigment, garder la peau claire, le teint pâle. Visage laiteux, ciré, livide. Reflet malade ou porcelaine.
J’ai acheté tout l’attirail : le sweat aux manches si longues, qu’elles tombent au-delà des ongles. Un petit élastique permet de bien serrer le tissu aux poignets et je glisse deux doigts dans l’anse cachée à l’intérieur de la manche, pour que mes doigts restent couverts malgré la vitesse. Ingénieux. Ne pas s’écorcher le menton avec la fermeture éclair. Un élastique derrière chaque oreille pour retenir le masque qui cache la bouche le nez. Glisser mes boucles dans la capuche cagoulée, rien dépasser. Cacher les yeux derrière de grandes solaires, effet mouche zéro touche.
Se protéger de la poussière et du soleil, voilà ce que je disais. Qui pour le croire ? En vrai, me dérober à leurs yeux, gommer la différence. Jeter les décolletés, investir dans le col minimum réglementaire, merci Mao. A la plage, se baigner jusqu’à la taille, comme tout le monde, tout habillé. Ne pas nager, se tenir droite entre les vagues, tissu mouillé collant tirant vers le fond.
J’espérais me glisser parmi eux, visqueuse m’engluer sur la moiteur moussonneuse et couler dans la nuée des deux-roues affolés.
Rouler sur les trottoirs, défoncer le klaxon dans les virages. Pas énervée, garder la face. Souris un peu, pour voir ? Ma face bouché bée dissimulée, fardée d’artifices marchandés. Imposer l’anonymat. Invisible imposture. Dans cet espace-temps-là, ne plus être lao wei, güerita, người Pháp, a stranger. L’anonymat des grandes villes, ce luxe d’échapper aux armées de regards, jugements étonnés, iris surprise et en colère, sourcil rageur, narine hargneuse.
Quand je sortais sans mon kit d’intégration, leur colère perçait parfois, sous le mépris, les sourires inversés. Ils ont raison. Qu’est-ce qu’on fait là ? Tu sais toi ? Moi je rentre au pays.
Avant l’impact, dernier détour de fuite. Escale à Barcelone.
Mes pupilles se dilatent sur un défilé de short coupés, tranchés, cautérisés. Heureusement courts, hautement portés, fièrement cintrés jusqu’aux tailles sanglées, où flottent les débardeurs fendus de la liberté. C’est beau. Overdose de chair enlacée, j’avais oublié les guirlandes de sacs à main, le rouge à lèvre. Ici on prend le soleil, la poussière, et les regards indifférents au poum poum kit qui balance. Les boucles débordent et toutes ondulent en vagues capitonnées. Ca me réconcilie avec le corps, et sur la plage git mon cardiogramme.
“Elles paraissent déshabillées. Il a fallu si peu de temps pour changer notre façon de voir pour ces choses-là. Puis je pense : je m’habillais de la même façon, c’était la liberté”.*
*Extrait de “La servante écarlate” de Margaret Atwood (titre original : “The handmaid tale”).
Atelier d’écriture libre et féministe : Langue de lutte.
