L’étudiante qui répondait en gifs

Réponse à Paul Larrouturou

Quatorze écoles de journalisme reconnues. Parfois 900 candidats pour 40 places, d’autres fois 400 candidats pour 20 places. Les chances sont minces mais l’envie est là. Une année éprouvante de bachotage médiatique à la maison terminée par un Tour de France des écoles pour essayer de passer la porte d’une d’entre elles.

Mais ça, c’était il y a deux ans. Aujourd’hui, diplôme en poche, CDD pour encore deux semaines, l’avenir est incertain mais la connaissance du milieu est bonne. Or, le fait que vous trouviez vous-mêmes que les étudiants sont trop formatés pousse à réfléchir. Vous vous plaignez que les candidats qui passent devant vous aient les mêmes modèles, idées et objectifs. Mais vous-êtes vous demandé pourquoi ?

Le concours de l’IFP, bien que le moins cher, fait à mes yeux partie des plus inaccessibles parmi les cinq que j’ai passés.

Retour en 2014. Face aux candidats assis dans l’amphithéâtre pour l’épreuve d’actualité, votre directeur adjoint se lève et nous lance d’un air suffisant : “Il y a une faute dans le test mais vous l’avez probablement tous déjà remarquée !” Il note un nom au tableau et le corrige, apparemment très important puisqu’il ne prend pas la peine de préciser de qui il s’agit. Si c’est clair pour lui, dans la salle, des regards inquiets se croisent, la pression monte.

Début du questionnaire, les poils se hérissent. Des yeux je cherche des noms, des questions auxquelles je suis sûre de répondre correctement, j’en ai très vite fait le tour. Alors je commence à deviner. A la question “Que vous évoque le numéro 46664 ?” Je réponds “un palindrome numérique”, ce que je trouve ma foi plutôt joli. Or, évidemment, c’était le numéro de détenu de Nelson Mandela que vous cherchiez … Suis-je bête. Heureusement que vous aviez mis trois questions sur Game Of Thrones. Je me sentais tout de suite moins inculte.

Thank you ❤

Avant de passer le concours vous conseillez certaines lectures parmi lesquelles “Journalisme 2.0” de Rémy Le Champion. En effet, votre épreuve de “réflexion sur les médias” était presque entièrement basée sur l’analyse du directeur adjoint de votre école.

L’année qui précédait j’avais été acceptée en même temps à un stage pour aider à créer un documentaire très intéressant sur les prisons texanes et à un master de Sciences Politiques. Après de grandes hésitations, j’ai choisi le stage, n’ayant pas envie de me pré-formater avant même d’entrer dans le système des écoles reconnues. Alors évidemment, au vu des épreuves écrites j’ai commencé à regretter. Mais au seul oral auquel j’ai eu accès, j’ai eu d’autres choses à raconter. Le mérite de cette école est qu’on y recherche moins des “clones” que des personnalités, moins des connaissances gobées que des manières de réfléchir.

Vous vous moquez de ceux qui passent des années hors de prix en classe préparatoire. J’ai tenté ma chance en me formant toute seule, mais une fois aux concours, je remarquais tout de suite la différence avec ceux qui avaient été encadrés pendant un an. J’ai eu de la chance, suis passée ric rac, mais si je n’avais pas eu de concours cette année là j’aurais fait une prépa quitte à la payer cher. Car au final, ça coûte combien un objectif de vie ?

Or ce n’est que mon histoire, un exemple parmi tant d’autres. Le problème n’est pas en soi le prix des formations mais surtout le fait qu’on soit presque obligés de payer pour avoir accès aux connaissances qui mènent à ce métier. Tous ceux en France qui veulent devenir journalistes n’ont pas les mêmes envies, la même culture, le même parcours, la même richesse. Or pour beaucoup d’entre eux la porte est fermée, bloquée par un test pointu et vaniteux qui ne laisse passer qu’une part très restreinte de la population.

Alors voilà. Si vous en avez marre de voir défiler l’élite pré-formatée sortie de prépa aux écoles ou de sciences po, de faire tomber la confiance en soi des jeunes qui passent ces concours et qui, une fois dans l’école, se sentent illégitimes et se demandent comment ils se sont retrouvés là quitte à suspecter une erreur de la part des jurés, n’hésitez pas à changer votre manière de recruter. Ca nous fera du bien, et au PAF aussi.

Malix Out.
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