De l’innovation en Russie

Les entreprises russes doivent prendre leurs responsabilités et sortir de leur immobilisme doré, entretenu par la manne pétrolière, pour embrasser la révolution numérique qui a déjà gagnée toute la planète.
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Vladimir Poutine a fait une sortie remarquée lors du SPIEF (Saint-Petersburg International Economic Forum) en Juin 2017 exhortant les entreprises russes à prendre le train de l’innovation qui a depuis longtemps quitté les gares européennes, chinoises et américaines pour les destinées glorieuses et fructueuses que l’on connaît (GAFA, BATX, …).

Il est certain que la domination mondiale passera par les technologies numériques et la Russie, puissance militaire et énergétique, n’échappera pas à cette transition qui a déjà commencée. Bien sûr et comme souvent les russes ont un train de retard. Cependant, la force du peuple russe est aussi de savoir rattraper son retard et même prendre de l’avance, quitte à sauter une génération technologique.

C’était le cas avec l’explosion de la data mobile. Au lieu d’amener le réseau 3G à maturité par mini-incrément (3G, HSPA, HSPA+, HSPA+ DC) comme ont pu le faire les opérateurs français depuis 10 ans, les opérateurs russes ont déployés massivement la 4G dès 2009, se payant même le luxe de pivoter de WiMax à LTE un an après. Résultat : le taux de pénétration 4G de la Russie est légèrement supérieur à celui de la France dans un pays 2 fois plus peuplé et 26 fois plus grand !

C’est encore le cas aujourd’hui avec le Blockchain et les crypto-monnaies.

Alors que le taux de bancarisation dépasse péniblement les 60% (niveau équivalent à l’Amérique latine, loin derrière les pays dit-développés >95%), la Russie fait le pari des crypto-monnaies.

Nikolaï Nikiforov, ministre des télécommunications, a profité du forum Open Innovation à Skolkovo il y a 1 mois pour annoncer la création du CryptoRouble, nouvelle monnaie virtuelle contrôlée par l’Etat russe. Probablement une inspiration née de la rencontre entre Vladimir Poutine et Vitalik Buterin, le co-fondateur russe de l’Ethereum, la deuxième monnaie virtuelle derrière le Bitcoin, en marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg.

L’avenir nous le dira, mais le CryptoRouble est très probablement condamné à l’échec pour être né dans le mauvais berceau. Si on peut saluer l’initiative, la Russie reste en effet dans les rails soviétiques d’une société monolithique avec un centre de décision hyper-centralisé et une gouvernance publique omniprésente laissant peu de place aux initiatives privées.

Alors que la France est devenue la startup nation (certes autoproclamée par le président Macron) à la mode, attirant les investisseurs privés du monde entier, l’écosystème startup russe tarde à décoller.

Et cette fois-ci, la parole d’un homme, fût-il le président la Fédération de Russie, ne suffira pas à faire changer les mentalités rapidement.

Les entreprises russes doivent prendre leurs responsabilités et sortir de leur immobilisme doré, entretenu par la manne pétrolière, pour embrasser la révolution numérique qui a déjà gagnée toute la planète.

Une startup aussi brillante soit-elle ne peut se développer sans partenaires industriels et commerciaux forts et bienveillants.

La France a un rôle majeur à jouer dans cette transformation. Nos entreprises sont les championnes du monde de l’innovation ouverte : 92% des grands groupes français travaillent avec des startups.

Les Russes sont réputés mondialement pour leur excellence scientifique (10 prix Nobel de physique, 5 médailles fields) qui se traduit par un réservoir inégalé de programmeurs courtisés par les entreprises du monde entier. Mais il a toujours manqué à la Russie le goût pour l’innovation.

Sans rentrer dans les polémiques “qui fut le premier à inventer quoi ?”, nous utilisons tous au quotidien des technologies inventées par des chercheurs russes (radio, télévision, laser, train électrique, hélicoptère, …) et pourtant aucune société russe ne tire vraiment profit de ces inventions. Les américains et dans une moindre mesure les européens ont su intégrer et exploiter ces technologies dans des produits innovants à succès.

Le customer-centric, terme à la mode dans le nouveau monde des startups, n’est qu’un néologisme pour désigner le concept d’innovation d’usage qui existe depuis toujours. Malheureusement, intrinsèquement, la société russe n’est pas customer-centric. Il suffit de comparer un magasin ou un produit russe à son homologue français pour s’en rendre compte immédiatement.

Aujourd’hui encore, la qualité d’une startup russe est trop souvent jugée sur le nombre de publications ou de brevets déposés.

Cette dichotomie invention-innovation a été abolie par les US dans les années 60 avec la création de la Silicon Valley puis du concept de Triple Helix à Stanford. Elle a disparu depuis 15 ans en France déjà.

Combien de temps faudra-t-il à la Russie pour y parvenir ?


Edito de Yannick Tranchier pour MEF Moscow.

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