Les grands groupes industriels français en Russie et les sanctions : des affaires largement épargnées, mais un développement ralenti

Après un premier article consacré à l’impact de la guerre des sanctions entre l’Europe et la Russie sur les PME françaises implantées en Russie, la MEF s’intéresse à la façon dont les grands groupes industriels tricolores ont été touchés par ces diverses mesures restrictives.

Moins agiles, mais aussi plus robustes que les PME, les grands groupes français ont été touchés très différemment de ces dernières par les sanctions européennes contre la Russie et les contre-sanctions russes. Les présidents de Thalès et Alstom en Russie nous parlent de leur situation, entre résilience et opportunités abandonnées, grands projets industriels retardés et complexités de financement.

« Nous n’avons pas pu développer autant d’activités que nous l’aurions voulu » : Rémi Paul, directeur général de Thalès en Russie

MEF : Quels ont été les impacts les plus importants sur le business de Thalès en Russie suite aux sanctions ?

RP : Lorsque j’ai rejoint Thalès, la société était dans une optique de développement des activités existantes, avec une ambition assez agressive. C’est assez frustrant, car nous n’avons pas pu développer autant d’activités que nous l’aurions voulu. D’abord sur le plan militaire, il est devenu impossible de développer de nouveaux contrats. (…)

En ce qui concerne le secteur civil, une peur nouvelle est apparue, et qui s’est traduite dans certains domaines, notamment sur l’oil and gas où l’on intervenait sur l’intégration, la conception de systèmes de communication pour des grands systèmes de gisements pétroliers ou gaziers. Par exemple, Thalès avait fourni les systèmes de communication pour Yamal LG, un contrat signé en 2014.

De plus, les sanctions, tout comme la crise de 2008, ont eu un impact sur l’économie russe. Elle commence un peu à se relever et à connaître un taux de croissance positif, mais les années passées ont vu une diminution des investissements en Russie dans l’infrastructure, les grands projets industriels, l’investissement en capacité de télécommunication, ce qui a forcément eu un impact, non pas sur notre business existant mais sur nos ambitions et nos attentes en matière de croissance de nos commandes en Russie. En revanche, nous avons eu la chance de pouvoir maintenir de très bonnes relations avec nos partenaires existants et de pouvoir maintenir, au-delà de ce que nous craignions, les chiffres que nous arrivions à obtenir en Russie. Il y a donc une satisfaction sur le plan de la sauvegarde de l’existant, de la présence du groupe, de ses relations avec nos interlocuteurs habituels, nos clients, nos partenaires en Russie ; mais il y a aussi une très grande frustration car comme beaucoup nous avons été victimes à la fois du ralentissement économique, et bien entendu des sanctions.

« Alstom avait suffisamment de relais (…) pour pouvoir éviter les sanctions sur ses produits ou ses partenaires » : Philippe Pégorier, directeur général d’Alstom en Russie

Est-ce que l’adoption des sanctions en 2015 a causé du tort à l’activité d’Alstom ?

PP : Alstom avait suffisamment de relais au sein de l’administration française, avec qui j’ai beaucoup travaillé, pour pouvoir éviter des sanctions frontales, soit sur ses produits, soit sur ses partenaires. Donc, je ne peux pas dire qu’Alstom soit touché frontalement par les sanctions, puisque l’on a tout fait pour ne pas l’être.

MEF : Vous avez pu agir en amont ?

PP : Bien sûr, avec les sanctions il vaut mieux s’y prendre en amont qu’en aval. […] Ceci dit, cela complique tout de même les choses… Pour l’instant les chemins de fer russes peuvent toujours se financer sur les marchés financiers, mais c’est déjà un peu plus compliqué ; et puis cela crée parfois des situations légales assez compliquées. Ces sanctions enrichissent surtout les cabinets de juristes.

MEF : Est-ce que certains projets ont dû être abandonnés ou retardés à cause de ces sanctions ?

PP : Pas de notre côté. Il faudra voir ce que devient la ligne à grande vitesse entre Moscou et Kazan. Les russes n’ont pas d’argent pour la financer jusqu’au bout, ils devraient donc la construire par tronçons en commençant par Moscou-Vladimir (…).

Russia high speed train photo: rbth

MEF : Donc ce qui a finalement touché votre activité ne sont pas tant les interdictions de certaines exportations que les interdictions touchant le financement des banques russes ?

PP : Pas tant les problèmes de financement que les problèmes juridiques qu’il y a derrière. Par exemple l’un de nos partenaires veut racheter une partie des actions de l’entreprise avec un prêt. Le prêt est assuré par la banque VTB, notre partenaire demande notre accord, c’est quelque chose de très habituel, il n’y a aucun problème pour nous. Mais la VTB est une banque sous sanctions, donc les juristes préviennent : attention, s’il ne rembourse pas son prêt la VTB va devenir actionnaire et on va se retrouver actionnaires à côté d’une banque sous sanctions. Même s’il y a une chance sur mille ou un million. Ce sont toujours des problèmes juridiques pour rien. (…)

Surtout, les conditions de business ont radicalement changé depuis 2014. La parole publique française ne porte plus autant qu’avant. Il faut nous organiser nous-mêmes entre entrepreneurs pour faire passer nos messages auprès des autorités russes, car la voix de nos ministres, ou au-dessus, ne porte plus réellement. De plus, beaucoup de conditions ont changé, comme la production sur place, la baisse du cours du rouble, le programme de substitution aux importations du gouvernement russe qui nous oblige à abandonner nos fournisseurs habituels qui sont les PME françaises pour localiser en Russie. C’est le côté assez pervers des sanctions économiques.

Si de nombreuses PME françaises ont vu leur modèle commercial entièrement remis en cause par les sanctions, la situation des grands groupes est restée beaucoup plus stable. Pour certains, l’impact a même été pratiquement nul. C’est le cas en particulier des groupes de retail, illustré en particulier par l’expansion ininterrompue des enseignes du groupe Mulliez ; ainsi que par l’arrivée dans les étalages de leurs supermarchés des premiers produits français de substitution aux importations, produits en Russie sous marque française.

De manière plus générale, et même compte-tenu de la politique russe de substitution aux importations, la guerre des sanctions de l’année 2014 semble avoir créé une déflagration plus conjoncturelle que réellement structurelle. Monolithique en apparence, ce bloc de restrictions est en réalité plein de failles dans lequel le commerce s’infiltre de plus en plus, au fur et à mesure de la normalisation de la situation.

Volume des exportations françaises vers la Russie entre juillet 2014 et janvier 2017. Si la tendance globale reste celle d’une baisse significative du volume des exportations depuis l’introduction des sanctions à l’été 2014, la tendance récente est celle d’une reprise rapide, et ce, alors qu’aucune évolution significative du contexte politique ni changement majeur du régime des sanctions ne se sont produits !

Rédaction Léo Vidal-Giraud pour MEF Moscow

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