Génocide et crimes de masse. L’expérience rwandaise de Médecins Sans Frontières (1982–97)

Entretien avec les auteurs du prochain livre du Crash, Jean-Hervé Bradol et Marc Le Pape.

A paraître en 2017 (Manchester University Press, Manchester, 2017 — CNRS Éditions, Paris, 2017)

Dans les années 1990, Médecins Sans Frontières est intervenue lors du génocide des Rwandais tutsis et d’une succession de périodes de violence politique au Rwanda et dans les pays frontaliers. Les travailleurs humanitaires ont été confrontés à l’exécution de près d’un million de personnes, l’afflux de dizaines de milliers de victimes dans les centres de santé, la fuite de millions d’autres cherchant refuge dans des camps et une série d’épidémies mortelles. Où et dans quelles circonstances ont été déployées les équipes de MSF? Quelle assistance médicale et non-médicale ont-elles été en mesure de mettre en œuvre? 
 
Ecrit par Jean-Hervé Bradol, directeur d’études à MSF-CRASH et Marc Le Pape, sociologue, membre du Comité Scientifique du CRASH, ce livre prend appui sur l’étude d’archives et l’écoute de témoins. Il restitue les expériences des équipes de MSF au Rwanda et dans les pays limitrophes durant cette période. Il décrit les tensions (et la coopération) entre les agences humanitaires internationales, les négociations cruciales menées au niveau local, national et international ainsi que les campagnes médiatiques.

Quelle est la genèse de ce livre ?

ML : Au cours des années 1990 et plus tard, nous avons effectué des visites au Rwanda et dans les pays limitrophes, pour travailler chacun dans nos domaines respectifs, à savoir la recherche sociologique pour ma part et la médecine humanitaire pour Jean-Hervé. Notre collaboration a débuté en 1995, pour réagir au génocide des Rwandais tutsis et aux désengagements internationaux alors observables. Depuis, nous n’avons cessé d’en débattre et, d’une certaine manière, le livre remonte à cette période.

A l’approche du vingtième anniversaire du génocide, en 2014, nous nous sommes doutés qu’il y aurait des questions à propos du rôle et des opérations humanitaires d’une organisation internationale comme Médecins Sans Frontières — avant, mais aussi pendant et après le génocide de 1994 au Rwanda.

Nous nous sommes alors rendu compte qu’il nous manquait des données pour répondre de façon précise à certaines questions. De ce constat est née l’idée de faire un livre, en réunissant nos deux expériences de médecin humanitaire et de sociologue.

JHB : Comme le dit Marc, nous avions la conviction que la collaboration de nos deux disciplines permettait d’éclairer les faits d’une façon particulièrement intéressante : associer la sociologie, sa distance et ses outils analytiques propres, à la connaissance du terrain, des événements et de la pratique humanitaire de l’époque.

Nous avons donc effectué une revue de la bibliographie existante sur le Rwanda, le génocide des Tutsis, les déplacements de population vers les pays voisins et les violences de masse qui y furent commises. Si l’on recherche les publications liées à la fois au Rwanda et à l’aide humanitaire dans la région des Grands Lacs, on constate que celles-ci consistent principalement en des analyses politiques sur les relations entre militaires et intervenants humanitaires, des études sur la réponse internationale au génocide et sur la politique du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda), sur l’évaluation de l’aide d’urgence, etc. Signalons également des documents au niveau macro et micro-analytique, des publications médicales, des souvenirs et récits de la part de médecins qui participèrent à l’aide humanitaire.

Mais il n’y a aucune organisation de secours qui ait publié le récit de ses interventions, en se fondant sur des archives et des documents internes. Notre récit répond à quelques questions: où intervenaient les équipes, à quelle époque et dans quelles circonstances, quelles étaient leurs activités ? A quelles difficultés étaient-elles confrontées ? Quelles leçons tirent-elles ?

Notre recherche portait sur plusieurs pays où vivaient des populations rwandophones et où les équipes MSF étaient présentes, sans avoir la prétention de revisiter en détail tous les programmes humanitaires de la région. Nous avons voulu une démarche centrée en priorité sur le travail des équipes de terrain, et c’est en fonction de ce choix que nous avons consulté les archives de MSF à Paris — celles-ci contiennent des documents provenant de toutes les sections opérationnelles du mouvement MSF présentes dans la région des Grands Lacs à cette époque.

Ces archives avaient déjà été exploitées par Laurence Binet, journaliste et directrice d’études au CRASH à l’époque, dans le cadre d’un travail portant sur les dilemmes ayant marqué l’histoire des prises de parole publiques du mouvement MSF. Les quatre premiers récits ont ainsi été publiés en 2004 et portent sur la région des Grands Lacs, pendant et après le génocide. Ce travail nous a grandement aidés.

Au-delà des archives et des témoignages, nous nous sommes appuyés sur les travaux de recherche qui restituaient des sources jusqu’alors inconnues, ainsi que sur les rapports et les prises de position publiques d’ONG internationales présentes dans la région des Grands Lacs entre 1990 et 1997.

Ce livre est un récit original et unique en son genre dans le sens où aucune organisation présente sur le terrain à l’époque n’a engagé publiquement un travail similaire.

Vous vous êtes posés trois questions précises : où les équipes MSF travaillaient-elles ? Quelles activités menaient-elles ? Quelles difficultés de leur travail étaient discutées et parfois communiquées publiquement ? 
Pourquoi cette méthodologie ?

ML : Ce sont des questions que je me posais personnellement, je connaissais certains épisodes de l’action médicale au Rwanda et dans les pays voisins, mais une vue globale des actions entreprises par le mouvement MSF manquait. Avec ces archives, nous pouvions réellement accéder à une perception de l’ensemble des actions dans la région des Grands Lacs puisqu’il ne s’agit pas seulement du Rwanda, mais aussi des pays limitrophes : Burundi, Ouganda, Tanzanie et Zaïre (République démocratique du Congo).

JHB : Nous avions effectivement des connaissances fragmentaires, nous avons donc voulu engager des enquêtes sur un ensemble de situations caractéristiques du travail humanitaire lors de situations d’extrêmes violences dans la région des Grands Lacs. 
Nous prenons comme point de départ la première intervention de MSF au Rwanda en 1982 et poursuivons jusqu’à fin 1997, dernière année où l’ampleur des massacres que les populations rwandophones subissent distingue ces dernières des autres populations de la région.

Qu’est-ce que ce livre apporte à la compréhension des événements de l’époque ? Quelles ont été vos découvertes ?

JHB : Il est frappant de constater à quel point les travailleurs humanitaires deviennent, de manière récurrente à partir de 1994, les témoins oculaires de violences, de meurtres et de massacres à grande échelle au Rwanda et dans les pays limitrophes. En effet, dans notre histoire, ils sont rarement témoins de ce type de scènes et travaillent généralement à distance des lieux où les massacres sont perpétrés ; les exécuteurs restent le plus souvent anonymes, ce qui n’est pas le cas ici. Il s’agit alors d’une expérience extrême et quasi-inédite pour MSF : la présence d’humanitaires « au moment où s’effectuait le tri entre ceux qui allaient mourir et ceux qui seraient épargnés ».
Les employés rwandais sont aussi victimes, et parfois complices ou co-auteurs de ces crimes. Plus de 200 employés MSF de nationalité rwandaise sont exécutés à cette période, c’est d’ailleurs le contexte dans lequel l’organisation estime avoir perdu le plus grand nombre de personnes.

ML : Le personnel humanitaire a d’ailleurs payé le prix de cette proximité avec la violence au-delà de la seule année 1994. Il faut rappeler que trois expatriés de Médecins du Monde ont été assassinés au Rwanda en janvier 1997.

JHB : Au Burundi, il y a eu plus d’une vingtaine d’assassinats d’employés internationaux et d’ONG, également à la même période. Les niveaux de violence et de confrontation à la violence étaient extrêmement élevés — on s’en doutait mais les archives nous ont permis de confirmer cela par un certain nombre de citations de témoins directs, notamment des équipes MSF : des personnes qui essaient de sauver leur vie, celles de leurs collègues, à qui les organisateurs du génocide demandent de massacrer le personnel tutsi, sous la contrainte des miliciens. L’organisation est entièrement traversée par des violences intenses et extrêmes.

ML : Les difficultés, les tensions que génèrent une opération dans des situations à risques, où il y a sans arrêt des interdits de la part des autorités et des risques extrêmes, du fait de la proximité et de l’importance des massacres, sont également frappantes. 
Plusieurs questions se posent : Comment travailler dans ces conditions ? Comment travailler dans des camps de réfugiés où il y a des centaines de milliers de personnes ainsi que des miliciens et des militaires, auteurs d’un génocide qu’ils voulaient poursuivre ?

Extrait du livre : « La répétition des crimes de masse en présence d’équipes humanitaires provoqua deux réactions non-exclusives l’une de l’autre de la part de MSF. La première fut d’essayer de maintenir une présence opérationnelle alors que les violences politiques entraînaient simultanément une explosion des besoins d’aide et une réduction de la capacité des humanitaires à travailler. (…) »

JHB : Effectivement, face à ces événements, la réaction des équipes est d’essayer de rester sur le terrain, en dépit des dangers, souvent pour prendre en charge des personnes déplacées ou réfugiées, et parfois dans des conditions extrêmes. Il y a une volonté de rester efficace. Les équipes travaillent dans des camps de plusieurs centaines de milliers de personnes, quasiment des villes, qui se font et se défont en quelques jours.

Entre 1990 et 1994, MSF porte secours aux déplacés rwandais fuyant l’avancée militaire des exilés tutsis — organisés dans le FPR (Front patriotique rwandais) — ainsi qu’aux réfugiés burundais au Rwanda à partir d’octobre 1993. Puis l’organisation assiste à un afflux de Rwandais, qui se concentrent dans d’immenses camps en Tanzanie, au Zaïre, au Burundi. Les mouvements de population sont gigantesques, les camps de réfugiés s’ouvrent et se ferment à un rythme rapide, engendrant un sentiment d’éternel recommencement chez les humanitaires.

A l’époque, les équipes avaient également conscience que certaines techniques de secours, par exemple les distributions alimentaires, étaient défaillantes. D’un point de vue opérationnel et technique, nous n’étions pas assez bien équipés pour faire face à ces situations — et on en trouve la trace dans les conversations entre les sièges et les équipes qui, par moment, n’arrivaient plus à percevoir le contexte politique et social tant elles étaient fixées sur des questions techniques, opérationnelles, etc.

Ce n’est pas la première fois que l’on constate les limites de l’aide. Par exemple, notre faible capacité à traiter la malnutrition aiguë sévère en Somalie en 1992 était déjà un indicateur. Le constat du manque de compétences et de capacités des organisations de secours pour faire face à la multiplication des crises qui marque les années 1990 fait d’ailleurs à l’époque l’objet d’un large consensus.

L’expérience du Rwanda reste importante pour l’évolution des pratiques politiques et techniques de la réponse internationale aux conflits armés et aux crises graves. Elle a entraîné une réforme des organismes d’aide aussi bien sur les codes de conduite politiques, avec l’adoption d’un code commun inspiré de la Croix Rouge, que sur les niveaux techniques minimaux à atteindre dans chaque domaine.

« La deuxième [réaction] fut de tenter de résister aux tentatives d’enrôlement de l’aide par les entrepreneurs de violence politique, au risque d’être traités par les autorités (légales ou rebelles) comme des indésirables et de se voir entravés dans leur travail, voire expulsés ou exécutés. »

JHB : On repère assez tôt que les auteurs de violences de masse infiltrent le système de l’aide. Les représentants des milices, des groupes politiques les plus criminels de l’époque sont présents à tous les échelons du système de l’aide et détournent une partie de l’alimentation destinée aux déplacés et aux réfugiés rwandais. Ces détournements vont directement servir la violence politique, notamment par la rétribution de miliciens qui participent à des actes de violences, par l’achat d’armes. Une partie de l’aide nourrit l’appareil qui est à l’origine des violences de masse.

Des tensions vont naître à propos de cette situation : la section française de MSF cesse d’intervenir dans les camps de réfugiés dès décembre 1994, et les autres sections au cours de l’année 1995. Elles ne souhaitent plus contribuer au renforcement et à la légitimation des responsables du génocide. A l’époque, les acteurs de terrain doivent choisir entre se retirer des camps et assumer leur responsabilité médicale, c’est à dire « soit renoncer aux activités de secours en considérant qu’elles contribuent au renforcement des responsables du génocide, soit poursuivre des activités utiles à une population de civils. »

ML : Les tensions à ce sujet sont fortes à l’intérieur du mouvement MSF, mais il faut parler aussi des tensions avec les autres institutions, les Nations unies, le HCR et le PAM en particulier. En novembre 1994, MSF demande dans un appel au Conseil de Sécurité des Nations unies, la mise en place d’une force de sécurité internationale pour protéger les réfugiés rwandais de la violence et des menaces exercées dans les camps par des responsables du génocide — cette demande n’a jamais abouti.

JHB : Les rapports entre sections MSF ne furent pas toujours conflictuels, par exemple elles se sont toutes accordées sur la qualification du génocide des Tutsis, et ont milité ensemble pour sa reconnaissance tout en critiquant les responsabilités de l’Etat français.

MSF appelle à une intervention armée internationale à trois reprises entre 1994 et 1997. Peut-on revenir sur ces prises de paroles exceptionnelles pour l’organisation ?

JHB : La dénonciation par MSF du génocide dès la fin du mois d’avril 1994 entraîne une forte tension avec le pouvoir en place au Rwanda. MSF a renouvelé son équipe médicale à Kigali et coopère avec le CICR pour assister les victimes des forces du génocide et ceux qu’elles menacent. Les massacres se poursuivant, MSF déclare : « Un génocide appelle une réponse radicale, immédiate. On n’arrête pas un génocide avec des médecins ».

Deux autres déclarations de MSF sont publiées en novembre 1994 et en novembre 1996, elles appellent au déploiement en urgence dans l’est du Zaïre « d’une force militaire internationale qui permettrait de mettre en place des espaces de protection et un accès des secours aux populations »(1) — ces appels furent sans effet, il n’y eut pas de déploiement.

Des tensions apparaissent entre MSF et le FPR: nos équipes sont les témoins directs des premiers massacres qu’il commet dans les zones dont il prend le contrôle. Deux sections (suisse et française) sont expulsées du Rwanda, principalement en raison du refus de se taire sur les crimes du nouveau régime, notamment le massacre de Kibeho en avril 1995, commis par le FPR sous les yeux de l’équipe MSF et de la force armée des Nations unies. MSF refuse ainsi de cautionner par son silence le discours des autorités rwandaises qui minimisent l’événement meurtrier. Certains acteurs, alors présents, estiment qu’au moins 4 000 personnes ont été tuées dans le camp de Kibeho.

Propos recueillis par Agnes Varraine-Leca

(1) MSF-France, MSF-Hollande, « Call for immediate dispatch of an armed intervention force to protect civilians », 15 novembre 1996.