« Le mouvement de l’Open Data peut-il révolutionner l’action publique ? »

MTI Review
Feb 4, 2018 · 6 min read

Abstract :
Si la transparence a toujours été un droit citoyen et l’efficacité de l’action publique une utopie partagée, ce n’est qu’aujourd’hui, alors que les données sont massivement accessibles et que nous avons les technologies pour les interpréter, que ces promesses peuvent se concrétiser.

« Gouverner, c’est maintenant gérer des données » affirmait le prospectiviste américain Antony Townsend dans son ouvrage dédié aux conséquences de la révolution numérique [1]. A un niveau sans précédent, les données du monde entier sont collectées, agrégées, contextualisées au moyen de technologies toujours plus perfectionnées. Mais à qui profite cette « datafication » du Monde ? Pour l’instant, plutôt aux GAFAs qu’à tout autre acteur. Ces mêmes géants dont le modèle économique repose sur la collecte et la revente de données, et face auxquels les gouvernements semblent dépassés, incapables de limiter leur influence croissante.
Il semble pourtant que les gouvernements et institutions ont tout intérêt à tirer leur épingle du jeu de la donnée, dans un contexte où leurs citoyens se désengagent ou succombent à la tentation des extrêmes. Dans ces pays développés et démocratiques, des voix s’élèvent effectivement contre le manque de légitimité et d’efficacité des politiques menées, et les taux d’abstention sont records.

D’un certain côté donc, des technologies autour de la donnée qui se développent à grande vitesse, et de l’autre, des gouvernements de plus en plus déconnectés de leurs citoyens.
Il semblerait néanmoins que le potentiel des technologies actuelles et en particulier du mouvement de l’Open Data, puisse justement être utilisé pour donner un nouveau souffle à l’action publique, en la rendant plus efficace, plus transparente et plus démocratique.


Retour en 2015, à Paris, suite aux attentats de novembre. Face aux enjeux auxquels elle est confrontée, la Police de Paris décide d’en appeler au talent de « hackers » volontaires, afin qu’ils proposent des solutions technologiques à ses défis de sécurité collective. Elle rend toutes ses données accessibles le temps d’un week-end : il s’agit du premier « hackathon » de l’action publique, d’où naissent de nombreuses applications comme un logiciel permettant aux centres d’appels de géolocaliser et de hiérarchiser les urgences en fonction d’une analyse sémantique.
Cette opération n’a été possible que dans le contexte de la politique d’Open Data française, c’est à dire la volonté de publier des données publiques librement accessibles et exploitables — la France étant le troisième pays le plus avancé sur le sujet, derrière le Canada et l’Angleterre [2]. C’est précisément ce mouvement de l’Open Data qui nous intéresse ici, car il revêt d’un grand potentiel d’action collective qui pourrait combler le déséquilibre entre la politique et la réalité citoyenne.

L’un de ses ferveurs promoteurs est Tim Berners-Lee, principal inventeur du World Wide Web dans les années 90. Dès 2009, lors d’un TED intitulé « The Next Web » [3], il évoque les immenses possibilités de l’Open Data et invite chacun à promouvoir l’accès à ces données, en revendiquant : « raw data now ! ».

Photo : Tim Berners Lee, inventeur du World Wide Web.

Qu’est-ce que l’Open Data ?

L’idée est de rendre disponible des données qui varient dans leur origine et leur échelle : publiques ou privées, à l’échelle du monde, du pays, d’une région. Ces dernières doivent être disponibles d’une manière permettant la visualisation et la manipulation par des outils informatiques. De fait, la donnée via l’Open Data doit être complète, libre, permanente, gratuite, accessible. L’Open Data se révèle alors comme potentiel levier de croissance économique et d’innovation, autant que de modernisation et de transparence de l’action publique.

En effet, selon le rapport de l’ « Open Data Barometer », les avantages de ce mouvement sont multiples :
— Un gouvernement plus efficace : D’une part car le gouvernement utilise mieux ses propres données, et d’autre part à travers les innovateurs extérieurs qui identifient de meilleures façons de fournir des services publics, à la rencontre des besoins des citoyens et de la technologie.
L’innovation et la croissance : Les données publiques constituent un matériel pour nourrir l’activité dans l’économie de l’information. Start-ups et grandes entreprises peuvent utiliser l’Open Data pour générer de nouveaux produits et services, plus efficaces.
Une plus grande transparence : Permettre aux citoyens et à la société civile de mieux voir, comprendre et surveiller ce que leurs gouvernements et les entreprises privées font; défiant la corruption et les activités irresponsables, et de trouver des opportunités pour influencer leurs politiques et pratiques.
L’inclusion et l’autonomisation : Permettre aux groupes marginalisés de s’impliquer dans le processus politique, et éliminer les déséquilibres de pouvoir créés par l’asymétrie d’information entre les acteurs.

En France, la dynamique de l’Open Data est déjà significativement lancée. La mission nommée Etalab est chargée de la coordonner depuis 2011, afin d’optimiser la réutilisation des informations publiques . Dans cette lignée, le portail interministériel « data.gouv.fr » rassemble l’ensemble des données ouvertes de l’Etat français. A travers le projet Dataconnexions, Etalab identifie les entrepreneurs qui ont le potentiel de résoudre des problèmes sociaux en utilisant le potentiel de l’Open Data.


Big data et Open Data :

Alors que le machine learning — et maintenant le deep learning — jouissent d’une reconnaissance sur le marché des entreprises, le fait d’utiliser ces technologies pour résoudre des problèmes à l’échelle publique est récent.
Les outils d’analyse de Big Data actuels rendent possible l’analyse de quantités massives de données, pour en révéler des tendances inaperçues. S’il existe aujourd’hui beaucoup d’applications nées du Big Data, l’Open Data fait naître de nouvelles possibilités.
Déjà, certains outils de machine learning utilisés pour le Big Data sont appliqués aux données publiques et permettent par exemple de fournir aux acteurs publics des analyses prédictives et des outils d’aide à la décision. Une étude américaine — reportée dans la Harvard Business Review en 2016 [4]- , a d’ailleurs démontré que des algorithmes qui utilisaient les données de l’historique de la jurisprudence permettaient d’assister les juges afin qu’ils prennent de meilleurs décisions.


Synergies avec le crowdsourcing :

Le crowdsourcing, consiste en l’implication des utilisateurs-citoyens au processus de création et de collection de données, ainsi que d’analyse et de prise de décision. Des budgets participatifs à la cartographie, le citoyen devient acteur de la conception et de la gestion de la ville. Aujourd’hui, de nombreux acteurs portent des initiatives qui utilisent les technologies du numérique pour susciter la participation citoyenne — on parle de « CivicTech ». Associé à l’Open Data, il s’agit d’un levier potentiel majeur de remobilisation des citoyens autour des politiques publiques.

Le crowdsourcing peut également être utilisé pour rassembler les citoyens qui souhaitent contribuer au projet même de modernisation de l’Etat — et donc imaginer les services publics de demain. L’exemple le plus aboutit est celui de « Code for America » [5] , une association de développeurs qui aident le gouvernement américain à fournir de meilleurs services aux citoyens en utilisant la technologie.

Quelles perspectives ?

La prochaine révolution de l’action publique est en marche. A l’heure où de grands défis sociétaux demeurent irrésolus, les avancées technologiques en matière de traitement des données constituent une opportunité pour les acteurs publics de se rapprocher des besoins de leurs citoyens.
L’association des technologies de Big Data à la philosophie d’ouverture des données et aux opportunités du crowdsourcing, a déjà permis l’émergence de nombreuses innovations radicales qui représentent autant de possibilités pour l’action publique de se réinventer.

Pourtant, si l’Etat français se montre proactif dans le processus d’ouverture des données, ces dernières restent d’une qualité hétérogène, ce qui reste le principal frein à la création de services publics les exploitant avec pertinence aujourd’hui.
D’autre part, les perspectives salutaires offertes par cette révolution dépendent de la bonne mise en œuvre et la gouvernance de l’Open Data. Car si la philosophie initiale promet un progrès qui profiterait à tous les acteurs de la société, il n’en est pas moins important de s’interroger sur les conditions de son évolution afin de la préserver. De nombreuses questions sous-jacentes se posent, principalement liées à la propriété des données et aux enjeux de pouvoir qui en découlent, notamment parce que les entreprises privées ont quelques longueurs d’avance…

[1] TOWNSEND Anthony, Smart Cities: Big Data, Civic Hackers, and the Quest for a New Utopia.

[2] http://opendatabarometer.org/?_year=2016&indicator=ODB

[3]https://www.ted.com/talks/tim_berners_lee_on_the_next_web/transcript

[4] https://hbr.org/2016/12/a-guide-to-solving-social-problems-with-machine-learning

[5] https://www.codeforamerica.org/

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