Quand la technologie sauve des vies

MTI Review
Jan 13 · 7 min read
Ouragan Irma, Septembre 2017

Le 5 septembre 2017, l’ouragan Irma, le plus puissant jamais enregistré dans l’histoire de l’Atlantique nord, frappe les côtes des îles françaises de Saint-Martin et Saint-Barthélémy. Avec des rafales de vents atteignant les 320 km/h, le passage de l’ouragan cause de graves dommages matériels et de pertes humaines importantes.

Très rapidement, toute possibilité de communiquer avec les îles est rompue du fait de la destruction des relais téléphoniques. La situation sur place est compliquée à évaluer et la mise en place d’une stratégie des secours d’urgence est complexe à mettre en place.

Dès les premières heures de la catastrophe, DigitalGlobe qui dispose de nombreux satellites d’observation, met à disposition des images venues du ciel des zones touchées et les publie sur son initiative Open Data Program Site (depuis rebaptisé Maxar). Immédiatement, des centaines de bénévoles dans le monde entier, membres du projet Humanitarian OpenStreetMap Team se mettent à l’œuvre pour cartographier sur Open Street Map, un outil de cartographie libre de droit, les zones les plus touchées ? Quatre jours après le désastre, la communauté HOT aura cartographié plus de 150 000 habitations touchées et ces données cartographiques auront permis de mieux comprendre les dommages et aiguiller les secours d’urgence présents sur place.

Cette impressionnante réponse de bénévoles du monde entier n’est pas une initiative unique. Depuis quelques années déjà, des centaines de milliers de personnes se mobilisent, via des outils technologiques, pour apporter une assistance aux populations touchées par des désastres humanitaires et environnementaux. Et de nombreux projets, basés sur des nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, la big data ou la reconnaissance d’images naissent et permettent de sauver de nombreuses vies. Nous verrons donc dans cet article comment toutes ces évolutions apportent d’énormes changements dans la gestion de crise.

Qu’est-ce qu’un désastre ?

Mais revenons, tout d’abord sur la notion de désastre. On peut donner comme définition générale à un désastre un événement qui entraîne des dommages humains, une fracture du tissu social et une incapacité des services publics à réagir comme ils le feraient habituellement. L’institution américaine pour les secours d’urgence (FEMA) propose une typologie de la gestion des désastres en 4 étapes : 1. Atténuation (éviter la sur-catastrophe ou prévenir en amont) / 2. Préparation (mettre en place les structures adéquates pour la gestion des crises) / 3. Réaction (action efficace et rapide) / 4. Reconstruction (post-catastrophe, sur des périodes parfois longues).

Si un désastre survient, la priorité, pour bien organiser la réaction, est de collecter des données fiables, rapidement, et en quantité. Les sources de données en période de crise sont de deux types :

  • d’un côté, celles récupérables à distance comme l’imagerie satellite, le contenu posté sur les réseaux sociaux, les bases de données disponibles en ligne ;
  • de l’autre, les données collectées sur le terrain comme celles recueillies par des services de secours d’urgence présents sur places, des relevés visuels d’experts, des volontaires d’ONGs, les drones plus récemment, etc.

Mais capter la donnée en période de crise est probablement l’étape la plus délicate : les structures de communication sont perturbées ou inutilisables, les populations souvent peu connectées ou peu formées sur les pratiques qui peuvent les sauver et l’urgence joue aussi sur la capacité ou la volonté de passer du temps à analyser des données.

La donnée comme outil d’aide d’urgence

Avec l’explosion démographique de la population et la connectivité en croissance exponentielle, il devient cependant de plus en plus aisé de récupérer des informations précises en temps réel.

Fin 2013, il y avait plus de téléphones mobiles sur la planète que d’êtres humains. Et les populations mondiales ont désormais plus facilement accès à un réseau téléphonique qu’à de l’eau potable ou des sanitaires utilisables.

Un récent rapport de l’Harvard Humanitarian Initiative, présenté en 2018, indiquait que dans un camp de réfugiés syriens situé en Grèce, plus de 80% des adultes du camp possédait un téléphone portable.

Des initiatives comme AIDR (Artificial Intelligence for Disaster Response) sont basées sur l’exploitation de ces données, notamment émises sur les réseaux sociaux.

Développé par des chercheurs du Qatar Computing Research Institute, l’outil a été présenté en 2014 et permet d’extraire des réseaux sociaux informations utiles dans la gestion post-désastre pour les acteurs de terrain. AIDR est basé sur Twitter, et, par le biais de l’action combinée entre intelligence humaine et artificielle, il permet de classifier les messages selon leur importance, extraire des données (localisation des dégâts, zones ayant besoin d’aide en priorité, etc) et dégager des informations utiles pour les services de terrain d’urgence.

AIDR a été testé avec succès pendant le séisme du 25 septembre 2013 au Pakistan (qui a fait plus de 800 morts et 700 blessés). 1000 tweets ont été analysés, 200 sélectionnés et le pourcentage de pertinence des informations a été estimé à 80%.

L’ONG française CartONG, basée à Chambéry, a pour but objectif notamment des “mapathons” qui consistent à rassembler des géographes, informaticiens et autres volontaires dans le but de compléter et tracer des cartes qui serviront sur le terrain.

Cela facilite grandement l’activité des équipes de sauveteurs, notamment dans des régions pauvres où les réseaux routiers sont souvent peu ou mal référencés.

D’autres technologies sont basées sur une combinaison d’algorithmes et d’analyse d’imagerie satellites comme URP (Urban Resilience Platform), un projet français développé en 2016 et accompagné par l’incubateur GreenTech Verte.

Le but d’URP est, en s’appuyant sur la Big Data, des méthodes de modélisation prédictive et de l’imagerie satellite, d’estimer la quantité de créée dans un espace touché par un désastre, de modéliser des scénarios permettant un traitement efficace de ces ordures et d’effectuer des missions de conseil sur ces sujets. Le projet est régulièrement mandaté par l’ONU pour intervenir sur des zones touchées par des désastres et fournir aux autorités locales outils et conseils pour la gestion de leurs déchets.

Le projet 510 Global, lancé par la Croix-Rouge et lancé en 2017 est également très prometteur. L’idée derrière l’initiative est d’utiliser le machine learning pour diagnostiquer les zones les plus touchées après un désastre (il a été utilisé avec succès sur le typhon Haima qui a touché les Philippines en octobre 2017) en fonction de paramètres comme la vitesse du vent, les pluies, les caractéristiques des structures étatiques (réseaux routiers, hôpitaux) et de communications, ainsi que d’autres variables.

L’outil peut également être utilisé dans un but de prédiction et d’anticipation des dégâts en cas de désastre.

En allant encore plus loin dans l’utilisation de l’intelligence artificielle, et en utilisant des outils de deep learning, on peut imaginer des outils globaux et utilisables indépendamment des spécificités de chaque évènement. Par exemple, en appliquant de la reconnaissance d’image à des outils comme AIDR cité précédemment, il est possible d’analyser et de classifier en temps réel des images postées, notamment sur Twitter et Facebook, durant les crises, pour permettre une meilleure analyse de la situation, même à distance et donc agir efficacement.

Enfin, un des auteurs les plus reconnus sur l’utilisation de la technologie dans la gestion de crises est Patrick Meier, créateur de iRevolutions et auteur du livre Digital Humanitarians.

Sur son site sont référencées de nombreuses technologies appliquées à la gestion de crise notamment les drones qui peuvent permettre la livraison de médicaments dans des zones inaccessibles par les réseaux routiers, ou le mapping de très hautes qualités des espaces touchés par un désastre.

Nous n’avons proposé ici l’exemple que de quelques outils pour illustrer les opportunités que rendent possible l’utilisation des données et de l’intelligence artificielle dans la gestion de crise. Mais les initiatives fleurissent sans cesse (même Facebook s’y est mis avec son outil Crisis Response) et il serait impossible de toutes les lister ici. Les grandes institutions comme la Croix Rouge ou l’ONU prennent progressivement conscience de l’importance de ces technologies en terme de puissance et d’efficacité et développent projets et laboratoires d’expérimentations à vitesse grand V.

Quelles perspectives technologiques dans la gestion de crises ?

Le développement des outils permet d’entrevoir un avenir où les désastres, bien qu’ils aient tendance à se multiplier du fait du dérèglement climatique, pourront être anticipés, préparés, et gérés rapidement, précisément avec des outils toujours plus puissants et optimisés.

L’intelligence artificielle simplifiera le travail des équipes de secours qui pourront se concentrer sur l’humain pendant que les machines s’occuperont, à une vitesse jamais vue, du travail laborieux, sans se plaindre. Les secours pourront intervenir plus vite, prendre de meilleures décisions, prévoir les sur-catastrophes, et se protéger eux-mêmes des dangers du terrain en ayant accès à des outils intelligents et ultra-complets.

En utilisant des outils modernes comme les réseaux sociaux pour avoir accès à toujours plus d’informations, les équipes possèderont une vision plus globale et détaillée des enjeux, dangers et urgences sur le terrain.

Il reste toutefois du travail sur des enjeux qui restent centraux pour que tous les éléments cités précédemment puissent fonctionner correctement : la qualité de la donnée, la confiance en certaines sources, l’anonymat.

Ces problématiques, qui peuvent représenter des barrières à une gestion de crise efficace sont pourtant essentielles et elles nécessitent encore du travail et de la prise de recul.

Enfin, il est également important de ne pas oublier que derrière chaque désastre, derrière chaque lot de données analysées, ce sont avant tout des femmes et des hommes qui sont touchés, qui voient leur environnement social fragilisé et qui subissent réellement les catastrophes.

Les données ont beau être essentielles, elles représentent toujours une représentation partielle, parfois déformée ou vue sous un certain prisme, d’une réalité souvent bien différente.

Clément Crémon

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur auteur et non le MTI Review

Sources :

https://www.hotosm.org/updates/2017-09-09_hot_activates_for_three_disasters_hurricane_irma_mexico_earthquake_bangladesh_fl

Latonero, Poole & Berens (2018). Refugee Connectivity: A Survey Of Mobile Phones, Mental Health, And Privacy At A Syrian Refugee Camp In Greece, Harvard Humanitarian Initiative

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade