Interpréter “1984” en 2016

Le livre “1984” de Georges Orwell est ce qu’on appelle une dystopie, c’est un lieu qui n’existe pas (=u-topie) mais qui dysfonctionne et vire au cauchemar.
Genre devenue soudainement à la mode depuis Hunger Games, le Labyrinthe et Divergente, le dystopique nous parle de ce monde qui arrive et qui pourrait être mauvais. C’est surtout une façon de dessiner le futur à éviter.
 Dans “1984”, quelques concepts méritent l’attention, le plus connu est celui de “Big Brother is watching you”, symbole de la surveillance omniprésente et paternaliste. Lors de l’arrivée des Google Glass, le concept a été astucieusement décliné sous la forme “Little sisters are watching you” qui signifie que la surveillance n’est pas forcément centrale, mais peut être dans toutes les mains et venir de partout. C’est finalement une sousveillance décentralisée, innovante et attrayante qui se cache dans nos poches.
 Le concept de la Novlangue vient également du livre et est riche d’enseignement. Il postule que notre vision du monde est strictement limitée par les mots dont nous disposons pour la décrire. Si je ne connais aucun mot se rapprochant de près ou de loin du concept de révolution, il n’y aura aucune chance que je me rebelle puisque je serais incapable de le conceptualiser.
Ainsi, le gouvernement totalitaire de “1984” a décidé d’imposer une langue plus rudimentaire pour diminuer les moyens intellectuels de sa population. Au lieu de dire “Incroyable, c’est génial ce que tu fais”, ils devront se contenter d’un basique “C’est plus mieux bien”. Sous prétexte de simplification se cache une volonté de brider l’imagination des gens. En popularisant l’expression “Obsolescence programmée”, Arte a imposé une vision et un argumentaire et marqué un point stratégique dans le débat sur la durée de vie des objets. Lorsque les GAFA (Google-Amazone-Facebook-Apple) parlent d’ “optimisation fiscale”, c’est pour contrer le terme d’”évasion fiscale” et justifier le fait qu’ils ne comptent pas respecter un quelconque contrat social avec les états.
Accuser quelqu’un de parler une novlangue, c’est lui signifier que ce qu’il dit n’a aucun sens et qu’il le répète sans le réfléchir. C’est également l’accuser de jargonner de façon excessive. L’utilisation d’”éléments de langage”, qui n’est qu’une version prémâchée du langage, est un premier pas vers la novlangue. De plus en plus, on va juger un discours par les mots qui la compose, par les citations que l’on va pouvoir en tirer, et non par sa structure. C’est ce qu’a brillamment démontré Franck Lepage pour critiquer les colloques des collectivités territoriales. Il est tout à fait possible d’enchaîner des mots riches de sens sans produire le moindre sens. C’est un des risques qui menace la culture Maker, avec le succès fulgurant du concept vient un afflux tout aussi impressionnant de nouveaux membres. Ceux-ci utilisent avec enthousiasme le jargon maker sans en saisir les nuances, et de ce fait, ces mots se dévitalisent, se modifient et perdent le contact avec leurs racines. Comme dirait Camus “Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde”.
 Enfin, “1984” décrit un monde en guerre perpétuelle en trois blocs équilibrés et s’affrontant en permanence. Ce monde aurait acquis une incroyable stabilité et pourrait durer infiniment. Ce monde existe vraiment, enfin virtuellement. Un joueur de civilization (jeu vidéo de stratégie où l’on doit mener sa civilisation de l’invention du feu à la conquête de la lune) est tombé dans cette situation et n’arrive pas à en sortir malgré ses nombreux efforts. La carte est décimée par les nombreuses guerres nucléaires, il s’est retrouvé obligé de créer un régime totalitaire pour faire face à la guerre et aux multiples révoltes, et un statu quo depuis une dizaine d’années pour le joueur, sa situation n’a pas bougé depuis 10 ans, soit à peu près 1700 ans pour sa civilisation. En désespoir de cause, le joueur a demandé l’aide des internautes sur Reddit pour rétablir la démocratie. Sa sauvegarde est devenue un scénario populaire du jeu et un véritable défi pour les joueurs les plus obstinés.
 Lire 1984, ce n’est pas seulement suivre les aventures de quelqu’un paumé dans un régime totalitaire, c’est aussi voir des concepts forts en action. Ecrire une fiction est parfois plus efficace que d’écrire un article scientifique pour faire avancer ses idées. Les aventures de Sherlock Holmes sont réellement considérées comme le manuel fondateur de la criminologie moderne. 1984, écrit en 1954, dans un contexte d’après-guerre reste une référence majeure dans la lutte contre un régime de surveillance massive, et il est toujours d’actualité, malheureusement.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.