La fabuleuse histoire de Robobo, le robot Bobo.

Le visage du mal

Episode 1 : pour les bobos, par les bobos

« Vous verrez, vous ne serez pas déçue, et même si vous l’étiez, vous nous le ramenez dans les quinze jours et on le reprend ! »

Il ne manquait pas grand-chose pour achever de convaincre Mélissa. Le vendeur était un de ces jeunes types avec un bouc incompréhensible et une assurance démesurée. Malgré cela, il marquait des points dès qu’il ouvrait la bouche. Il faut dire qu’il n’y avait pas vraiment de quoi hésiter : pour une nouveauté, c’était une nouveauté. Mais ça faisait quand même une sacrée somme.

« Voyez ça comme un investissement ! Et croyez-moi, vu ce que ça va vous rapporter, c’est pas cher payé !

- Oui je sais, mais dès que l’on emporte quelque chose chez soi, c’est dur de revenir en arrière, j’en sais quelque chose…

- Je vous garantis qu’en deux jours à peine, vous culpabiliserez d’avoir pensé à le rendre. Vous verrez, c’est que du bonheur, vous n’avez pas envie de vous faire plaisir ? »

Comment résister ? ROBOBO PLUS, le dernier en date de chez ABC CORP. était une petite merveille de technologie. Un robot polyvalent, tout droit tiré d’une publicité vantant l’électroménager dans les années soixante « Moulinex libère la femme ».

ROBOBO PLUS lui, clamait fièrement dans le métro parisien : « Robobo, le premier robot bobo, par les bobos, pour les bobos ». La promesse de l’industriel était claire : le robot Robobo était LE must pour les célibataires, jeunes couples en vogue ou seniors un peu seuls des milieux urbains. Facile d’utilisation, intelligent, sachant se faire discret, c’était l’assistant idéal pour mener une vie saine en toutes circonstances. Le majordome hissé à son niveau le plus pur. On entendait même dire ici ou là que si Bruce Wayne lui-même avait connu Robobo, Alfred serait probablement au chômage.

Et pour cause, Robobo était un must pour le consommateur responsable : il allait pouvoir aider ses propriétaires à acheter des fruits de saison biologiques produits localement, préparer des plats sains ou encore récupérer un livre chez le libraire plutôt que sur internet. Ses fonctions de sociabilité avancée promettaient des choses jusqu’alors impossibles dans les grandes villes comme faire connaissance avec ses voisins (également équipés d’un Robobo) ou encore réussir à tenir dans la durée ce footing hebdomadaire grâce à des programmes de motivation personnalisés (même en hiver !). Bref, Robobo était un robot qui avait parfaitement compris son époque : un robot bobo.

Episode 2 : Unpacking Robobo

Mélissa posa son index sur le petit bouton vert positionné en haut du crâne de Robobo. Après un petit crissement caractéristique, les deux paupières de la machine s’ouvraient en laissant échapper une lueur bleue depuis deux billes qui ressemblaient franchement à des pupilles. La tête tourna, fixa Mélissa avec cet air de chat inoffensif puis lança musicalement :

« Bonjour Mélissa, je suis Robobo, votre robot bobo. Que puis-je faire pour vous aujourd’hui ? »

Habituée aux interfaces vocales, Mélissa ne fut pas surprise par cet accueil. Elle savait que l’appareil avait déjà pré-configuré un certain nombre de routines depuis ses propres données personnelles hébergées dans les différents comptes internet qu’elle avait ouvert chez ABC CORP. Habitudes de consommations, numéros de cartes bleues, carte cognitive du réseau de ses amis, tout y était déjà.

Pour bien comprendre cette histoire, attardons nous un peu sur la jeune femme : célibataire depuis peu, Mélissa avait monté son agence de communication il y a quelques mois suite à une démission difficile. Elle voyait dans l’acquisition de Robobo un double intérêt. Premièrement, c’était une manière d’assurer la tenue du foyer alors qu’elle-même vivait un quotidien débordant. Ensuite, posséder un Robobo était un marqueur social, surtout dans son domaine. Elle se devait d’être à la pointe. Mélissa n’était pas une ingénue en matière technologique, elle répondit à Robobo du tac au tac :

« Salut Robobo, scanne l’appartement, scanne mes messages, fais-moi des suggestions. Que devrais-je faire en priorité pour réussir ma vie ?

- Scan en cours… Quant à réussir votre vie, c’est une question compliquée ! Je peux vous suggérer plusieurs romans pour entrouvrir ce sujet. Aimez-vous Anna Gavalda ?

- Laisse tomber. Que donne le scan ?

- Résultats du scan : votre smart-poubelle® me signale un taux élevé de graisse dans votre alimentation. L’ampoule du salon est grillée et vous avez trente-trois mails non traités. Je remarque également que le bac papier de votre imprimante est presque vide, je peux vous suggérer un papier 100% écologique. Me donnez-vous la permission de vous faire gagner du temps ?

- Euh, oui vas-y, fais ça, tu as ma permission.

Je viens de passer commande pour un panier alimentation saine® de chez Bio Coop, en tant que client ABC CORP. Vous bénéficiez d’une promotion spéciale sur le quinoa. J’ai également pris la liberté d’acheter deux ampoules basse consommation pour le salon et un pack de 500 feuilles de papier recyclé pour l’imprimante. Je pourrai réceptionner le tout sur un créneau de votre choix à partir de cet après-midi à quinze heures. Je vous proposerai une recette simple et rapide pour le quinoa. »

La prestation était satisfaisante, la jeune femme n’en attendait pas moins d’un robot à ce prix-là. Robobo avait l’immense avantage de prendre des initiatives mesurées : il devançait les désirs de ses propriétaires avec une acuité inégalée. Ce comportement avait fait l’objet de nombreux brevets et même en cas d’erreur, les plateformes d’ABC Corp. étaient en mesure de rectifier le tir en redispatchant les achats malencontreux d’un client à l’autre. Bref, à quelques exceptions près, un Robobo savait prendre des décisions autonomes pour faciliter la vie de ses propriétaires.

Mélissa sentit son téléphone vibrer, c’était Ghislain, son associé. Elle s’éloigna une minute pour répondre, son ton laissait présager une urgence relative, probablement un rendez-vous client à ne pas manquer. Ça lui était complètement sorti de la tête. Elle enfila sa doudoune et bifurqua vers sa récente acquisition :

« Hep, Robobo, imprime-moi vite le dossier Orbitech avec le flyer de présentation de l’agence ! Et commande un taxi ! »

Robobo eut un crissement réflexif d’un micro-seconde.

« Malheureusement l’imprimante est vide, je peux vous suggérer un itinéraire pour imprimer votre dossier dans un cybercafé, il y en a trois dans un rayon de cinq-cents mètre.

- Quoi ? Mais tu viens de me dire qu’il restait du papier ! »

Mélissa jeta un coup d’œil en direction de la broyeuse à papier du salon. La trentaine de feuilles de papier blanc en dépassait encore, comme si l’appareil n’avait pas pu avaler la liasse trop épaisse. Seul un Robobo peu habitué à ce genre de matériel n’aurait pas eu la vigilance de vérifier ce détail. Elle n’en revenait pas, il avait tout foutu à la poubelle !

« Mélissa, votre taxi est arrivé. Avez-vous besoin d’être accompagnée pour ce trajet ? »

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