Les begpackers vus par une tiers-mondiste

Majda Saidi
Aug 16, 2018 · 10 min read

To read the article in english, follow the link.

“The hugs are free, but if you want to help us you can donate. / Donate for travelling. Thx” Photo credit : Elquiqeleon

Depuis un peu plus d’un an, vous avez peut être entendu parler d’un phénomène grandissant (surtout en Asie et dans une moindre mesure en Amérique du Sud) : les begpackers. Depuis, il y a déjà eu un long débat sur l’éthique de ce phénomène. Mais pour moi, les réelles questions que ce phénomène soulève sont autres et beaucoup plus larges.

Les begpackers, c’est quoi ?

Photo credit : 91jasonng

“Begpacker” est une contraction des mots anglais “begging” (mendier) and “backpackers” (bourlingueurs).

Les begpackers sont des voyageurs, généralement occidentaux, qui voyagent dans des pays où le coût de la vie peut être moins cher (souvent en Asie du Sud-Est). Une fois sur place, pour continuer leur voyage, ils se mettent à mendier, vendre des bricoles, des photos, des hugs, de la musique…

(Vous verrez dans l’article quelques photos prises sur le web de ces begpackers en Asie — bien sûr nous ne connaissons pas ici tout le contexte et l’histoire des personnes sur ces photos).

Est-ce légal ?

Photo credit : Pinaywanderess

En fait, dans la plupart des pays, c’est tout simplement illégal parce que vous n’êtes pas sensé gagner de l’argent sur un visa touriste mais aussi parce qu’il y a souvent des règles strictes pour vendre ou jouer dans la rue.

Mais parce que le phénomène a pris de l’ampleur, certains pays comme la Thaïlande ont pris des mesures plus strictes : les visiteurs peuvent être amenés à prouver qu’ils ont au moins 20,000 Baht (environ 525€) en cash sur eux avant d’être autorisés à entrer dans le pays.

Le débat sur le web

“Hello, you can take a photo for any donation. Help me continue my world tour.” Photo credit : Faidz.79

Après avoir lu pas mal d’avis sur le sujet (il vous suffit de googler “begpackers” pour trouver pléthore d’articles qui débattent sur le sujet), il y a deux grands clans qui ressortent du lot. Les anti-begpackers pour des raisons éthiques et morales et ceux qui tolèrent une certaine forme de begpacking en fonction des circonstances.

  • Les anti-begpackers sont certainement ceux que l’on a le plus entendu depuis l’an dernier. Ils parlent de toutes les raisons pour lesquelles ce phénomène est éthiquement et moralement questionable. Pour eux, le begpacking est une mauvaise combinaison de privilège blanc et d’arrogance des milléniaux. La leçon est simple, si vous n’avez pas les moyens, ne voyagez pas.
  • L’autre groupe tolère certaines formes. Pour eux, il y a de nombreuses histoires dans la communauté du begpacking: certains mendient pour payer un billet retour en raison des circonstances malheureuses tandis que d’autres mendient pour payer leur prochaine étape de voyage ou leur prochaine soirée, etc…Certains justifient aussi ce type de voyage par le fait que certains pays occidentaux (notamment d’Europe de l’est) soient moins riches que des pays comme Singapour ou Hong Kong.

Je ne vais pas me concentrer sur ces points car pour moi c’est sans équivoque, le begpacking c’est indéniablement du white privilege (“privilège blanc”) avec une fine touche de millennial entitlement. S’attendre à ce que des locaux financent votre prochaine étape de voyage parce que vous avez décidé que c’était ok d’entrer dans leur pays avec des fonds insuffisants, c’est un privilège blanc !

Pourquoi ? À mon sens, il n’y a pas de débat sur le bien fondé du begpacking dans la mesure où c’est simplement illégal et que cela ne se pratique même pas dans le pays d’origine de ses pratiquants. Vouloir faire une chose que l’on ne fait pas chez soi, de manière illégale et s’octroyer un débat pour se justifier, c’est vraiment un “privilège occidental”.

J’entends aussi que tous les touristes occidentaux ne sont pas riches et que certains veulent voyager, partager, découvrir d’autres cultures, mais il y a d’autres façons de le faire, qui existent depuis des siècles et respectent les cultures locales. On peut comme beaucoup le font, voyager à moindre coût en travaillant (de manière légale) ou en bénéficiant occasionnellement de l’accueil et de l’aide de locaux qui choisissent de vous offrir un repas, un lit, une place dans leur voiture… Et si vous avez de réelles situations d’urgence, dans ce cas, contactez votre consulat ou les autorités compétentes.

Choisir de mendier pour voyager (rappel : ici, le voyage est un luxe, pas une nécessité) dans des pays où le coût de la vie serait moins élevé, à coté de locaux qui mendient pour survivre, sans tenir compte des lois de ces pays, des problèmes raciaux ou même de l’histoire souvent difficile de ces pays avec le colonialisme, c’est choisir de vivre une utopie dans un manque de respect total pour le pays hôte et ses habitants. C’est juste insultant !

Au delà du débat actuel, les points qui m’intéressent

Photo credit : Iamgarron

Pour rappel, une des règles importantes du voyage, selon moi, c’est de ne pas juger uniquement dans le contexte de ses propres circonstances, il faut savoir prendre en compte le contexte du pays dans lequel on voyage. C’est l’essence même du voyage que de comprendre les autres cultures. C’est pourquoi les avis qui m’ont beaucoup plus parlé sont ceux des locaux et des occidentaux qui vivent dans ces pays de manière permanente. Le ressenti de ces personnes a fait sonner au plus profond de moi un sentiment d’injustice.

1 — Soyons honnête, le débat n’existe que parce que les mendiants sont des occidentaux blancs.

Un autre occidental (de couleur de peau différente) aurait difficilement pu se permettre ceci pour tous les préjugés que l’on connait certainement. Hors occidentaux blancs, le débat n’a même pas lieu d’être. Le débat ci-dessus c’est l’image même du privilège blanc et occidental, c’est ignorer le contexte local et discuter la chose d’un point de vue purement occidental et qui de surcroit ne sait pas voir les choses dans une situation inversée.

Prenons l’Europe par exemple si on veut inverser la situation, où sont ceux qui ressemblent à des begpackers ? Ils n’existent pas ! En Europe, vous avez les touristes non européens qui ont respecté toutes les règles pour entrer sur le territoire et qui dépensent leur économies pour leurs vacances ou les touristes européens qui bénéficient des avantages liés à l’UE et qui choisissent plus facilement les modalités de leurs voyages. Et sinon des étrangers qui mendient on les appelle généralement des réfugiés. Ceux-là mendient pour survivre et pourtant ils sont souvent traités avec mépris. Et on se rappelle tous des débats virulents en Occident sur pourquoi les immigrants doivent avoir une contribution positive sur l’économie locale et ne pas abuser des allocations versées par les états.

Cependant quand les touristes européens le font ailleurs pour le plaisir de voyager, c’est une nouvelle façon ‘cool’ de voyager. Ça devient quelque chose dont on peut être fier. Juste une blague ?!

“Support our trip around the world.” Photo credit : Sarah Coldheart

Bien sûr, j’entends déjà certaines voix s’élever :

  • les gens sont libres de leur donner de l’argent ou pas. Oui mais dans ce cas, n’oublions pas qu’ils profitent clairement du fait que le monde soit biaisé en leur faveur (un héritage du passé colonial). Pas sûre que des touristes asiatiques ou africains auraient le même accueil. Certains locaux pensent que les occidentaux en vacances ont plus d’argent, donc que s’ils se mettent à mendier c’est qu’ils sont vraiment dans une situation difficile et qu’étant étranger ils sont loin de leur famille, donc qu’il faut les aider. C’est abuser de leur gentillesse et bienveillance !
  • Jouer dans la rue en échange de quelques pièces pour voyager c’est techniquement un service. Parfaitement mais encore faut il que cela soit légal. Demandez à tous ces vendeurs à la sauvette dans les rues des grandes villes pourquoi ils s’enfuient à la vue de la police !
  • Nous ne pouvons pas juger ces touristes sans connaitre leur histoire. 100% d’accord, mais là je juge le mouvement et non pas l’individualité de chacun.

2 — Le privilège du passeport.

Pour faire court avec un exemple, moi j’ai deux passeports de pays africains et pour la plupart des pays où je dois me rendre (y compris en Afrique) je dois la plupart du temps montrer patte blanche (voire même extra blanche !). Les procédures de visas sont longues, chères et exigent beaucoup de choses (un minimum de revenus, des sous à disposition pendant le voyage, un billet retour, des réservations d’hôtels, des assurances, des itinéraires précis, des contacts sur place…). Après, il y a encore des pays où je peux voyager sans visa, mais même là je prends toujours toutes mes précautions pour être sûre de pouvoir éventuellement prouver à l’arrivée que j’ai des fonds suffisants s’il y a une vérification supplémentaire. Pourquoi ? Parce que malheureusement ceux sont les règles du jeu et que le monde est rempli de préjugés en ma défaveur.

Alors voyager sans sous, ce n’est même pas une possibilité dans mon esprit. Quand je voyage, je sais que c’est souvent un luxe et un privilège et que cela doit aller avec le respect de mon pays hôte et de ses règles (qu’elles me plaisent ou non).

Et je pense que je rejoins beaucoup de gens autour du globe, notamment de ces pays où la vie est moins chère (malgré ce qu’à l’air de penser tvsmithmy — cf photo ci-dessus — pour une partie du globe, ces règles s’appliquent même en 2018).

Donc si vous entrez dans un pays sans avoir à demander de visa à l’avance, pensez tout de même à lire les conditions d’entrée et demandez-vous aussi quelles sont les conditions pour les locaux pour obtenir un visa afin de visiter votre pays et peut-être vous percevrez mieux leur point de vue.

Sur une autre note, peut-être qu’une solution pour certains de ces pays seraient de simplement faire appliquer la réciprocité diplomatique en matière de visa.

3 — La pauvreté un faux symbole de statut social

Mais le problème c’est aussi que les begpackers se vantent de leurs accomplissements et les rendent publics sur les réseaux sociaux. Ils font passer le mot à d’autres et offrent de leur enseigner comment faire la même chose. Apparemment, c’est cool et ça fait du buzz.

Bien sûr les solutions pour voyager moins cher ont toujours été discutées pour permettre à chacun de profiter de voyages selon ses moyens. Et dans ce cas de nombreuses solutions existent : trouver des petits boulots, apprendre un métier où l’on peut travailler à distance si vous voulez faire cela sur le long terme… Mais ici, on ne tient pas compte des moyens du begpacker, il faut voyager avec pratiquement rien du tout, peu importe sa situation financière dans son pays d’origine.

Tout cela rejoint, selon moi, la vague de “poverty porn” (porno de la pauvreté) où les voyageurs donnent quelques pièces à des mendiants ou des orphelins pour tout de suite se prendre en photos avec eux et les poster sur Instagram. Ou encore, les visites organisées des favelas pour voir la pauvreté en direct et faire le plein de photos. Le fait de vivre comme les plus pauvres d’un pays donné, en éprouvant leur souffrance par choix et de savoir que vous pouvez arrêter “l’expérience” quand vous voudrez, c’est la définition même d’un privilège. Il n’y a rien d’honorable à faire semblant d’être pauvre pour se rendre intéressant. L’honorabilité c’est reconnaître et comprendre ses privilèges.

4 — Le débat du savoir voyager.

Pour finir, le begpacking c’est indéniablement aux yeux de beaucoup de locaux un manque de respect pour leur culture. Et là je pense que l’on rejoint un débat quasi international sur le savoir-voyager. Même en Europe, il ne faut pas aller très loin pour comprendre le ras-le-bol des habitants de Lisbonne, Majorque, Barcelone, etc par rapport au manque de respect qu’ont certains touristes envers leurs cultures, et cela peu importe leurs origines.

Les habitants vous offrent un espace pour les découvrir et les comprendre, pas pour les exploiter ou leur manquer de respect. Les autres cultures ne sont pas des objets pour votre plaisir. Dans cette équation, l’invité c’est vous et comme tout bon invité, il faut comprendre et apprécier les règles de son hôte sans l’envahir.

Savoir voyager ça veut dire respecter les lieux sacrés, les lois locales, les locaux et leur manière de vivre. Ce n’est pas transformer leur pays en une caricature, un terre mystique d’aventures ou tout simplement une cour de récréation pour touristes. La question qui revient souvent dans ces cas là, c’est “Pourquoi ne faites-vous pas la même chose à la maison ?”.

Photo credit : Rama Kulkarni

En conclusion, on n’a pas besoin d’être riche pour voyager, mais choisir de voyager, c’est s’offrir une expérience en fonction de ses moyens et non pas en reposant sur l’argent des autres, ou sur de quelconques droits que l’on s’octroie au détriment des populations locales. Pouvoir voyager, c’est un privilège et cela va avec la responsabilité de ne pas profiter des autres (ou du moins d’essayer) ! Et au delà du débat sur sa légitimité, le phénomène des begpackers met aussi en lumière d’autres problèmes clés de nos sociétés qu’il est important de prendre en compte, en particulier lorsque l’on voyage.

Comme le souligne, Luise, une jeune Malaisienne :

Ce nouveau phénomène du “begpacking” prouve pour moi que l’industrie du tourisme dans les pays du Sud est problématique : elle nourrit le mythe du “bon sauvage”, une personne non-blanche, gentille et bien intentionnée mais pauvre et ignorante qui ne cherche qu’à rendre service à l’homme blanc et l’accueillir comme il se doit dans son pays.


Voilà, si vous avez envie de faire un petit boulot ou partager votre art pour voyager, prenez la peine de le faire de manière légale. Et si vous êtes de ceux qui ne voient vraiment pas le problème sous-jacent, dans ce cas, ayez au moins la décence d’utiliser une des nombreuses plateformes de financement participatif pour obtenir des sous chez vous avant de partir. Je ne suis absolument pas fan de ce procédé mais au moins il y aura moins de manque de respect envers le pays qui vous accueillera.

Majda Saidi

Written by

I love to travel and share experiences with others. I believe that we can make things better if we learn how to discuss our biases with respect.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade