Espace de prototypage du ProtoSpace d’Airbus à Toulouse ©MakerTour.

Un atelier d’innovation au service des collaborateurs @ProtoSpace d’Airbus

Vendredi 27 novembre 2015, l’équipe de MakerTour a pu visiter le ProtoSpace d’Airbus, le lab d’entreprise du Groupe Airbus inspiré des fablabs. L’occasion de rencontrer de nouveau Vincent Loubière, son responsable et fondateur !

Hello Vincent, si je me souviens bien, le ProtoSpace de Toulouse était le premier, peux-tu nous raconter son histoire ?

Ça s’est fait avec plusieurs actions en parallèle, il y a d’abord eu une étude qui a été faite par des personnes d’Airbus. En 2011, le thème fut innovation crossover between aerospace and video game industry. Comment peut-on créer des synergies entre les jeux vidéos et le domaine de l’aérospatial ? De cette étude sont ressorties de nombreuses idées, sur des technologies et sur des façons de travailler dont la méthode agile.

Dans mon équipe, on a souhaité tester cette méthode de travail. Nous nous sommes formés, puis nous l’avons appliqué à différents projets. D’abord sur un premier projet interne à l’équipe Airbus Innovation Cell, un projet technologique sur des interfaces cockpits. L’objectif était de repenser complètement comment on voyait l’interface entre le pilote et le cockpit, en mettant en jeu des technologies innovantes et en essayant vraiment de ne pas reproduire les schémas classiques. En partant de zéro, avec quatre personnes et en l’espace de trois mois, nous avons élaborés le concept complet et développé un prototype fonctionnel que nous avons présenté au chef de la R&T et à l’ensemble de l’engineering.

Le second projet a été de développer une plateforme de prototypage cockpit. L’idée était de montrer la valeur du prototypage appliqué aux interfaces et à l’environnement du cockpit. Nous avons mis en place un espace fablab réduit sur le sujet cockpit. On a donc créé cette plateforme, conçu une structure et un mode de fonctionnement, ainsi qu’une communauté. En réalité, on a montré les prémisses de ce que pourrait être un ProtoSpace.

“D’autres objectifs en découlent comme la veille technologique, des missions d’engagement, de cohésion, entre les personnes, et une mission RH pour permettre l’évolution des collaborateurs vers une multi-disciplinarité, afin de s’éloigner de la monodiscipline et des silos d’expertises.”

Ces deux actions en parallèle ont permis de justifier l’approche prototypage, de présenter les méthodes agiles et de montrer qu’en créant des communautés, des synergies, de la rencontre et des échanges, nous arrivons plus facilement et plus rapidement à faire évoluer les choses et à rester au goût du jour.

Nous avons alors réussi à convaincre le directeur de la recherche de l’époque, qui m’a soutenu dans ma proposition de créer un espace dédié : un ProtoSpace. Je souhaitais quelque chose d’envergure, plus grand que la plateforme, et dont l’objectif premier serait d’être un outil à la disposition des collaborateurs d’Airbus, qui permettrait à tout le monde de mettre en oeuvre l’Agilité. D’autres objectifs en découlent comme la veille technologique, laboratoire des usages (achats, contrats, propriété intellectuels, organisation et travail), des missions d’engagement, de cohésion, entre les personnes, et une mission RH pour permettre l’évolution des collaborateurs vers une multi-disciplinarité, à travers des « micro-formations », afin de s’éloigner de la mono-discipline et des silos d’expertises.

Ensuite, nous avons rencontré et visité différents lieux. On travaillait déjà avec le MIT et Neil Gershenfeld, on connaissait bien leur fablab puis on a aussi suivi l’évolution d’Artilect, depuis la cave jusqu’à leur installation dans la halle. On s’est aussi inspiré de différentes façons de fonctionner, notamment aux États-Unis dans les grands laboratoires de recherche, comme Stanford Research Institute par exemple, mais aussi chez Google. Mais étant dans l’aéronautique le modèle par excellence c’est Scaled Composites : leur façon de travailler, le bureau d’étude avec les “protos” juste à côté, les ingénieurs qui naviguent entre l’étude, la simulation, la conception et la production. Le fait que l’ingénieur doit nécessairement aller produire la pièce qu’il a conçu, accompagné d’un technicien spécialisé dans la fabrication de composite, c’est un moyen de s’assurer que le designer ne vienne pas avec des idées complètement farfelues qu’on ne peut pas fabriquer.

Puis en juin 2013 nous avons eu le GO. Et à partir de celui-ci, il nous a fallut 3 mois pour monter les bâtiments, installer les machines et lancer la machine.

Salle de conférence du ProtoSpace d’Airbus à Toulouse ©MakerTour.

Aujourd’hui, on trouve des ProtoSpaces à Toulouse, à Saint-Nazaire, à Hambourg et bientôt à Brême en Allemagne, à Filton en Angleterre, à Getafe en Espagne, à Bangalore en Inde et bientôt aux États-Unis.

Et comment faites-vous émerger les idées des collaborateurs ?

Airbus a mis en place un outil qui s’appelle idea-space , c’est un forum en ligne qui est accessible à tous les salariés d’Airbus et dans lequel ils postent leurs idées. Ces idées sont donc visibles par tout le monde, par la communauté d’experts et par la communauté des catalystes de l’innovation d’Airbus. L’idée dans cet outil va suivre un cycle d’évolution, qui nous permet dans l’organisation de l’innovation d’avoir un suivi régulier sur toutes les idées et de s’assurer qu’elles sont traitées.

Les catalystes de l’innovation d’Airbus, et notamment dans l’Engineering auquel j’appartiens, sont des représentants de chaque fonction, de chaque centre de compétence, de chaque département, qui se regroupent régulièrement. Dans l’engineering, nous sommes une dizaine de catalystes se regroupant tous les mois pour échanger sur les nouvelles idées qui sont arrivées sur idea-space dans nos différents domaines de compétences.

Agora à disposition des collaborateurs du ProtoSpace d’Airbus à Toulouse ©MakerTour.

Tous les 2 mois, nous établissons une liste de 5 ou 6 idées que l’on présente au chef de l’engineering. Quand une idée arrive à maturité et qu’elle requiert de lancer un sprint, c’est-à-dire lorsqu’il y a un potentiel important reconnu par tous, on alloue le budget pour un sprint. Ce budget finance les collaborateurs qui vont être dédiés à ce sprint pendant les 100 jours (100 jours calendaires), et va payer un certain nombre de déplacements car nous essayons d’avoir des équipes multi-disciplinaires et multi-sites. Le « Sprint » c’est l’application directe de la méthode Scrum à Airbus.

Comment fonctionne le sprint ?

Le sprint commence par une semaine de formation en méthodes agiles et design thinking. Pendant cette semaine, ils commencent à élaborer une vision commune de l’objectif qu’ils souhaitent atteindre, des tâches à réaliser et leur scrumboard. Puis ils ont 100 jours pour réaliser leur étude.

Le ProtoSpace est donc l’outil qui accueille tous les sprints d’Airbus. Dans chaque ProtoSpace, il y a nécessairement une salle de sprint, un atelier de prototypage et une salle d’innovation, au minimum. Il y a aussi toujours un responsable technique qui accompagne sur le prototypage sur les outils Airbus et sur d’autres outils. On responsabilise les collaborateurs au maximum, l’idée c’est que ce soit une expérience unique dans leur carrière, qu’ils apprennent et sortent de leur zone de confort, qu’ils interagissent de manière différente et pensent le projet de manière différente.

Combien de sprints avez-vous mis en place depuis l’ouverture du ProtoSpace ?

Je ne peux pas te le dire. Mais le sprint est vraiment devenu un outil officiel, avec des processus qui fonctionnent bien et des résultats qui sortent. Ce sont les mêmes process dans chaque ProtoSpace. On a rédigé une charte ProtoSpace qui explique comment ça fonctionne, quelles sont les règles d’engagements, les procédures qu’on a mise en place pour mutualiser les investissements, etc. On a standardisé tout ça pour que le déploiement et l’appropriation se fasse très facilement.

Ce n’est pas trop dur pour les collaborateurs de retourner à leurs tâches quotidiennes après une telle expérience ?

Ils sont heureux et fatigués après 100 jours intense, mais se sentent investis de porter un héritage qu’ils ont acquis lors du sprint, afin de disséminer cette méthode. C’est un moyen dans une grosse structure comme Airbus d’arriver à changer les choses, à faire évoluer les mentalités. Donc c’est un outil RH assez puissant.

Salle d’innovation du ProtoSpace d’Airbus à Toulouse ©MakerTour.

Comment sélectionnez-vous les équipes ?

Ces collaborateurs ont été sélectionnés suivant les compétences qui sont nécessaires pour réaliser l’idée et le projet. Lorsque l’on présente l’idée, on doit déjà avoir identifié l’équipe qui doit être mise en place.

Et le porteur de projet ?

C’est à sa discrétion, certaines personnes ont envie de proposer des idées mais pas nécessairement envie de travailler dessus, ils sont contents que ça soit pris en compte et que des experts d’autres domaines s’en occupent. On essaie de valoriser la contribution des gens qui ont apporté l’idée et on les encourage vivement à participer. C’est ça l’innovation, ce n’est pas de proposer des idées, c’est de les amener jusqu’au bout, c’est cet esprit là qu’on veut développer chez Airbus.

Quels sont selon toi les indicateurs de réussite du ProtoSpace ?

Rires, très bonne question…

Les critères sont multiples, le premier critère dans une entreprise est le retour sur investissement, la valeur économique que l’on génère. Celle là, on peut facilement la mesurer sur la capacité à permettre des projets qui n’auraient pas eu lieu si le ProtoSpace n’était pas là. On a quand même pas mal d’exemples qui montrent ce qu’on a permis de faire ou de débloquer très rapidement. On calcule facilement le temps gagné, sans compter les gains du projet lui-même.

“Mettre sur la table quelque chose de concret, qui démontre une fonctionnalité sur laquelle on ne peut plus juste appliquer des opinions mais on va devoir argumenter de manière tangible, on va pouvoir comprendre de quoi on parle tous ensemble.”

Mais je pense que la vraie valeur du ProtoSpace, c’est de créer une alternative aux organisations traditionnelles. Dans le sens où les gens ont la possibilité, s’ils le souhaitent, de pousser leurs idées, ils ont les outils pour le faire par eux même.

Et puis de mettre sur la table quelque chose de concret, qui démontre une fonctionnalité sur laquelle on ne peut plus juste appliquer des opinions mais on va devoir argumenter de manière tangible, on va pouvoir comprendre de quoi on parle tous ensemble. Ça résout beaucoup de problèmes de communication et ça permet aux collaborateurs de s’exprimer plus facilement. C’est une clef importante dans les entreprises, qu’on néglige souvent et qui est difficile à mesurer économiquement, mais qui se ressent très vite si elle n’est pas là.

Donc il y a ce partage et le fait qu’à travers le ProtoSpace, les gens dans l’échange sont en mesure de voir des choses qu’ils ne verraient pas nécessairement dans leur travail de tous les jours, parce qu’on est pris dans notre train-train, parce qu’on a des livrables etc. Le fait de venir ici dans le cadre de votre travail vous permet au détour d’un couloir ou d’un café, de voir une technologie que vous n’aviez jamais vu ou que vous n’aviez pas imaginé, et dont vous rêviez. Et boum, vous vous rendez compte que ça existe, “mince c’est là, je peux l’utiliser, j’y ai accès”. Culturellement, ça permet d’avoir tout le monde à la page et donc de d’avoir des solutions qui sont très efficaces.

Atelier de prototypage électronique du ProtoSpace d’Airbus à Toulouse ©MakerTour.

Et quelles sont les évolutions prévues du ProtoSpace ?

Le but c’est d’arriver à une phase de post-adolescence, où on commence à mettre son tee-shirt dans le pantalon, on commence à être un peu plus propres et moins rock’n’roll, mais dans un souci d’efficacité. Il faut que l’on soit un peu plus structurés dans notre communication, dans la relation à travers l’entreprise, créer des synergies plus importantes avec les RH, avec nos collègues de la finance, du procurement, pour leur donner une place dans le ProtoSpace afin qu’ils soient acteurs et contributeurs.

On a pas mal d’exemples où on arrive à rassembler l’ensemble des divisions d’Airbus, autour d’un sujet porteur qui excite absolument tout le monde, qu’on a vraiment envie de pousser tous ensemble et dans lequel il y a une union qui se créée.

Et après, étendre le réseau plus au niveau du groupe, puisqu’une des forces incontestables du ProtoSpace, c’est le fait qu’en y ramenant les toutes dernières technologies, en ayant l’expérience et l’expertise sur ces dernières technologies, on ramène tout le monde autour de la table. On a pas mal d’exemples où on arrive à rassembler l’ensemble des divisions d’Airbus, autour d’un sujet porteur qui excite absolument tout le monde, qu’on a vraiment envie de pousser tous ensemble et dans lequel il y a une union qui se créée. Et ça, ce sont des choses qu’on arrive à faire parce qu’il y a le cadre, parce qu’on essaie de se détacher des choses qui viennent fausser les relations, qui viennent mettre un peu d’égo ou de compétition malsaine entre divisions. Là on oublie tout ça, on est tous ensemble, on appartient tous au même groupe, au groupe Airbus. Le but, c’est de mettre en commun nos petits sous, et des petits sous avec des petits sous font des gros sous. On peut faire des grandes choses tous ensemble.

Merci beaucoup Vincent pour ta disponibilité, et à bientôt !

Entretien réalisé le vendredi 29 novembre sur le site d’Airbus à Saint-Martin-du-Touch. Propos recueillis par Mathieu Geiler & Etienne Moreau.
MakerTour est un tour d’horizon à la rencontre de 50 fablabs et ateliers d’innovations. Six mois d’exploration pour documenter la diversité des modèles et des pratiques en France et en Europe !
Découvrez la première interview de Vincent Loubière réalisée par l’équipe MakerTour au Fablab Festival à Toulouse en mai 2015 sur notre site par ici !
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