De la peur (et des moyens d’y faire face)

Elle est partout, sous des formes spectaculaires ou subtiles. Elle est l’anxiété de cette directrice financière, au moment de vous présenter son boss. La boule au ventre des participants de la réunion hebdomadaire au moment de s’asseoir autour de la table ovale. Elle est le regard qui se porte sur l’Iphone qui fait entendre le couinement d’une notification : n’est-ce pas une mauvaise nouvelle ? Elle est dans le métro, à la vue d’un bagage dont on cherche des yeux le propriétaire, la décharge d’adrénaline au son d’une sirène de police. Elle est apte à se glisser dans tous les interstices de nos pensées, jusqu’à se faire oublier, tant elle fait partie de notre paysage mental.

La peur est une compagne familière, que nous avons à connaître, non pour la combattre, mais pour la dépasser.

La peur d’être rejeté par le groupe

La peur, je la rencontre ici et là dans les organisations. Ceux qu’elle contamine ne la reconnaissent pas aisément. Tout au plus mentionnent-ils le stress qui altère leur sommeil, l’angoisse rapportée du bureau qui les réveille parfois et qu’ils moulinent une partie de la nuit, jusqu’à ce qu’elle se dissipe avec le soleil. Mais tous les chiffres de tant de sondages, sur le burn-out, le stress, le malaise au travail, l’inconfort dans le management, ne démontrent-ils pas que nous avons besoin de réfléchir à ce que les organisations génèrent chez les humains qui les composent, et que le bien-vivre au travail exige que l’on prenne garde de ne pas installer des climats de défiance et de crainte ?

Toute organisation fonctionne comme une tribu, un clan. Elle a des chefs et des frontières. On y appartient pour autant qu’on accepte certaines règles, que l’on se conforme à certains comportements, qu’on est loyal à une lettre non écrite. L’homme est un animal social, entraîné depuis l’enfance à s’adapter à la vie des groupes. Chacun d’entre nous, par son vécu, son éducation, son tempérament, est plus ou moins sensible, plus ou moins blindé, plus ou moins tranquille dans cet exercice. Le risque de ne pas être conforme, de se sentir rejeté et isolé, est inscrit dans nos gènes. Tissu essentiel de notre inscription dans le social, le monde du travail peut devenir, si l’on n’y prend garde, un théâtre de cette crainte du “déclassement” dont on sait qu’elle diffuse largement dans la société d’aujourd’hui.

Certains systèmes organisationnels ont fait de la peur leur alliée, le ciment de leur cohésion. Maintenir leur monde sous pression, sous tension, semble être leur programme. La menace, partout, y est implicite, et la bienveillance qui s’y affiche comme “valeur” n’est qu’un décor, un vernis, parfois une charte épinglée au mur. Vous entrez là-dedans, tout le monde est sur la défensive, surveille ses ailes et ses arrières. Sourires, bien sûr. L’argent et la promesse faite à chacun des membres de rejoindre un jour le groupe des dominants, maintiennent le tout. Est-ce un moyen sûr d’obtenir de la performance ? Je ne sais pas, mais s’il s’agit de maintenir le contrôle, l’emprise, une certaine forme du pouvoir, ça peut être redoutablement efficace.

La peur se nourrit du sentiment d’avoir quelque chose à perdre. Il est vrai que parfois nos possessions nous possèdent. Cette illusion-là est une prison mentale. Je me souviens de ce haut cadre d’une grande banque, au visage cadenassé, et qui derrière cette façade faussement impavide, vivait l’enfer, et passait le plus clair de son temps à donner le change à ses collègues. Dévoré de l’intérieur par un “syndrome de l’imposteur” à la puissance dix, Il avait le sentiment de vivre avec une épée de Damocles au-dessus de la tête, n’en dormait pas la nuit, était pris de coliques le dimanche soir. Il craignait que l’on découvre le pot aux roses (sa supposée incompétence), et qu’on le vire. Il avait des crédits, un train de vie, des enfants qui faisaient de coûteuses études. Ne plus pouvoir assurer cela le paniquait : il s’était identifié à ses possessions, il se valorisait à la hauteur du salaire qu’il ramenait à la maison. Il était en train d’en crever. Seule une discrète mais bien réelle couleur olive de son teint, qui n’avait rien de naturel, pouvait alerter. J’avais rencontré un homme vert de peur.

La peur, le plus contagieux des virus

La peur est un driver de comportement puissant, qui imprègne l’atmosphère et diffuse par capillarité. Elle se contracte par les mots, les gestes, les regards — ou l’absence de regard. Elle active dans notre for intérieur les germes de l’inquiétude, l’idée que nous sommes imparfaits, pas assez bons, pas comme il faut, pas ce qu’il faut.

A l’échelle de la société, elle se propage par les ondes radio, la télé ou Facebook, elle voyage sur l’air du temps, par tous les messages amplifiés de ceux qui construisent leur petit empire sur la haine qu’ils alimentent avec la complicité de médias sans honte. Et bien sûr elle est le projet symétrique et dément de ceux qui jouissent follement de blesser la psyché collective, de défaire les liens immatériels qui unissent une communauté, par la violence de leurs destructions aveugles et la terreur qu’elle voudrait engendrer.

La peur rend agressif et contrôlant. C’est sa caractéristique principale, et c’est comme cela qu’elle se propage. Qui a peur menace. Le chien apeuré est celui qui mord. Dès que, quelque part, on se met à chercher “à qui la faute”, regardez bien : la peur est en train d’agir. Dès que vous vous surprenez en train de vous justifier, ça y est, c’est que vous êtes dedans ! Réflexe de défense d’un “territoire” que l’on imagine attaqué.

La peur rend soupçonneux : parce qu’elle accuse la confiance de n’être que faiblesse (“on n’est pas chez les Bisounours”), elle invite à mettre les autres sur le grill, à les inquiéter. S’ils sont tranquilles, s’ils sont zen, n’est-ce pas qu’ils sont en train de s’allier contre moi ? Et pourquoi seraient-ils tranquille si moi je ne le suis pas ? Chercher à exercer une domination pour être sûr que les autres ne s’opposeront pas à nous : tentatives de solutions qui ne manquent jamais de devenir le problème. Quant à ceux qui refusent en conscience de choisir l’agression, qu’ils prennent garde de retourner la violence contre eux-mêmes, d’alimenter des messages auto-dépréciants, des jugements négatifs sur leurs capacités, leur valeur en tant qu’être humain.

“ Tout est bruit pour qui a peur ”
Sophocle

Impressionner l’autre, lui faire peur en somme, c’est le mode de fonctionnement qu’adoptent par défaut les membres de certaines entreprises, simplement parce que c’est le comportement habituel autour d’eux. Il peut sembler difficile, car cela demande à la fois courage et conscience, de ne pas suivre le troupeau. C’est pourtant le choix le plus économique, celui qui épargne notre temps, notre énergie, notre santé Car bien sûr, la peur peut rendre malade.

La peur, faites-en votre affaire

L’opposé de la peur, c’est la liberté. La liberté d’agir selon nos valeurs et principes. Quand une organisation sociale repose sur ces deux piliers que sont la confiance (qui permet de se dire les choses, donc de partager et d’innover) et la responsabilité (indissociable de la liberté), je ne me fais pas trop de souci pour elle.

Même si elle peut faire partie d’un fonctionnement de groupe, dans une entreprise, une famille, une équipe, même si vous blâmez votre entourage ou votre environnement pour cette crainte qui vous entrave, la peur reste en définitive votre affaire personnelle. Parce que la liberté est comme le pouvoir, elle ne se donne pas, elle se prend.

La peur est une réaction, une réponse émotionnelle qui n’a jamais plus de force et d’influence que lorsque nous refusons de la voir pour ce qu’elle est. Chacun dispose du pouvoir de reconnaître et de transformer sa propre peur. Nous avons toujours le choix de notre attitude, lorsqu’elle surgit.

La peur n’a aucune valeur en soi. La sagesse populaire souligne qu’agir sous son empire conduit à l’erreur, car elle est mauvaise conseillère. Son intérêt est d’être un signal : nous montrer il se passe quelque chose pour nous. Là où l’on n’est pas aligné, là où l’on a besoin de prendre une décision, de changer notre posture pour ne plus répéter un cycle délétère. Là où l’on a besoin de travailler — sur soi, pour soi. C’est le début du chemin. Ne blâmer personne pour ce que nous ressentons. Voir ce qui nous agite. Voir comment cela nous agite. Puis, prendre soin de soi, agir pour défendre ses intérêts si c’est nécessaire, laisser à leurs jeux ennuyeux les emmerdeurs et les toxiques, aller vers son risque, là où fleurit le confiance et le plaisir.

Pour paraphraser un spot publicitaire, on pourra dire : “la peur ? Elle ne passera pas par moi.” Voilà un programme, utile pour soi et pour les autres. Le vrai travail est là.