Tiens-toi droite. Non.

Ma grand mère s’est éteinte, son oblique s’est couché.

Le 30 juin au matin, alors que tout le monde pleurait Simone Veil, je pleurais ma grand-mère. De cette coïncidence, j’ai eu comme une sensation mélangée de « pesanteur et de grâce », comme une fine pluie tombant du ciel et remontant à travers les nuages en sens inverse sous la grâce de la déjà céleste Simone Weil. La veille de sa mort, j’ai vu ma grand mère pour la dernière fois. Je l’ai compris sur le chemin du retour car le ciel était sans dessus dessous. Les nuages touchaient terre et le ciel s’ouvrait par endroits, découvrant des couloirs de lumière, d’une lumière qui m’a bouleversé. J’ai pensé au paradis et à toutes les choses auxquelles je ne crois pas et que je n’ai pas pu m’empêcher de souhaiter pour elle à cet instant. Pourtant, ma grand mère était férocement athée. C’est même elle qui m’a appris ce mot que je croyais orthographié AT. Athée, car il fallait dire non à tout ce qui avait pu faire mal.

La vie c’était la seule vérité, et la vérité c’était un dessin. La mort c’était la survivance ou non des dessins. Et elle oeuvrait secrètement à cette immortalité. Dès qu’elle achevait un dessin, elle le mettait sur une pile et ne le regardait plus. Elle ne cherchait pas non plus à les montrer.

Comme un réflexe, ma grand-mère répondait à la vie par le non. Non à son propre nom. Plus de prénom, plus de nom, mais un nom choisi : dedd, sans majuscule, et gare à celui qui aurait cherché à bomber le torse de son petit d. J’ai mis longtemps à me rendre compte que dedd était homonyme de mort en anglais. C’est comme toujours les autres qui me l’ont fait remarquer. Un jour, je savais que dedd cesserait de faire mentir son nom, qu’il dirait et ma grand-mère et son absence. Ce jour est arrivé, désormais «dedd est morte». Mais tant que dedd était vivante, son nom défiait la mort. dedd résistait de toute ses forces, refusant le destin que ses parents essayaient de plaquer sur elle avec force. “Non je ne serais pas médecin”. dedd s’échappe et assiste en cachette aux cours des Beaux Arts. Mais là encore elle dit non. Non à l’apprentissage du dessin canonique. Alors, refusant de bien dessiner je ne sais quelle nature morte comme ses camarades, elle est mise à la porte. Tu regrettes ? lui ai-je demandé. Non. Evidemment non, quelle question.

Tiens toi droite. Non.

Tout le monde s’amusait des obliques avec lesquelles elles menaçait les routes déjà toutes tracées. À table, elle s’asseyait légèrement de travers comme pour dire non aux perpendiculaires. Quand je tentais de l’assoir bien en face de son assiette, elle bougeait sa chaise, discrètement pour ne pas me faire de peine, mais elle bougeait, comme pour ne pas déroger à une loi intime, une sorte de pacte passé avec elle-même. Non à la ponctuation, non au conformisme, non non non, non à la raison raisonnante et trébuchante car son époque avait trébuché, avec raison. Et l’enfant qu’elle était avait alors décidé de dire non.

Puis un jour, ses mains ont dit non à leur tour. Non à dedd. Oui à la loi anarchique de Parkinson. Elle qui avait été freinée dès le début par son milieu, était cette fois freinée par les lois de la nature. Elle avait tout juste eu le temps de se fabriquer un monde à l’abri des regards, un monde à l’encre de Chine avec ses propres codes, où chaque petite croix se tient bien à carreau, où chaque ligne maîtrise sa trajectoire, où chaque parcelle circoncise délimite aussi sa propre finitude. Les droites ne frémissent pas, les géométries variables s’exécutent. L’équilibre se cherche et finit toujours par trouver ses points d’appui. C’est ce spectacle quotidien auquel je prenais part aussi souvent que possible quand j’étais petite. Je regardais, hypnotisée, ses mains, ses petites mains si sûres, tracer sans trébucher. Le silence était plein d’une joie indescriptible, d’une excitation qui dépassait toutes mes occupations d’alors. Quand j’entrais dans son atelier, je savais que nous allions faire surgir des mondes, des histoires qui ne demandaient qu’à être écrites.

Mais il fallait faire vite. Il y avait comme une urgence. Rattraper le temps perdu surement et se dépêcher avant qu’il ne soit trop tard. Toute mon enfance est profondément marquée par cette vitalité, cette fête donnée chaque jour dans son petit atelier parisien et dans l’atelier provençal où elle m’avait installé un petit bureau face aux pins et aux oliviers, en compagnie des cigales dont le boucan me semblait à lui seul responsable des températures caniculaires.

Il y a quelques années, j’ai commencé à réunir des dessins et des peintures. Des centaines de toiles et des milliers de dessins. Devant cette montagne de travail, je choisis quelques éléments que je scanne, reprographie, me promettant de faire un jour une exposition, une monographie, dont elle ne voulait pas sans pour autant en rejeter l’idée. Peu de choses datées, je veux dire pas de date. Alors je tente de remettre les choses en ordre avec son aide, d’identifier des périodes, des obsessions, des glissements.

dedd regardait un peu étonnée les dessins que je lui tendais. Elle ouvrait grands ses yeux. Je sentais que ça lui plaisait et que si ça n’était pas d’elle, elle aurait applaudi comme elle le fait quand je passe le pas de la porte et qu’elle m’aperçoit, pour me fêter et me dire tout ce que les mots lui refusent. Elle contemplait les dessins que je lui tendais les uns après les autres. Son expression était transformée. Tout à coup, elle ne cherchait plus à se soumettre à une attitude de constante rébellion envers elle-même. Tu te souviens ? Non. Tu aimes ? pas de réponse, mais un petit doigt qui m’indique des détails. J’ai d’abord cru qu’elle me montrait des coquilles, des manquements, mais non, elle m’indiquait les bonnes trouvailles, son petit doigt désignait et applaudissait, retournait au dessin pour suivre une courbe, un rythme, et applaudissait en retour.

À cet instant, qui remonte à plusieurs années maintenant, je me suis dit que peut-être, dedd avait dessiné toute sa vie, jusqu’à trouver un accord profond, intime avec elle-même. Un espace où elle pourrait enfin dire oui. S’accepter, s’écrire, comme dans ses dessins qui sont presque tous signés. Et je crois savoir pourquoi. Écrire dedd c’était dire, j’existe, à l’envers, de biais, sans majuscule mais j’existe et ceci est mon testament. Voici le monde dans lequel j’ai vécu. Ici sont inscrits mes labyrinthes et mes impossibles tracés en forme d’énigmes géométriques, à déchiffrer et à vivre.

Ici ou là, un refuge pour celles et ceux qui vivent de biais.

Où les obliques reposent en paix.

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