Progrès technologique, IA, digital… : petite histoire de calculatrice

Ma mère est professeur de mathématiques dans un lycée professionnel agricole de campagne. Elle me raconte régulièrement, exaspérée d’année en année par l’évolution de ses élèves : “L’autre jour, une de mes élèves de seconde a pris sa calculatrice pour faire une division par 10 ! Ils ne savent plus faire 2 + 2 sans leur machine, ils ne font pas un seul effort pour réfléchir !”

Ma mère a toujours aimé les chiffres : elle me racontait, non sans stupéfaction de ma part, que pour elle, ils avaient des formes, des couleurs, des histoires, des personnalités… Pour elle, les mathématiques, aussi ennuyantes qu’elles ont pu me paraître au cours de mes études, sont une formidable gymnastique de l’esprit, la résolution du calcul porteuse d’une grande source de satisfaction. C’est donc pour elle inconcevable de se laisser aller doucement à la paresse de la réflexion arithmétique et de gentiment pianoter sur sa “babasse” pour la moindre petite addition.

J’avoue que généralement ces anecdotes me consternent par le manque d’intérêt de ses élèves et leur manque de volonté d’apprendre. En même temps, je viens à me rappeler moi-même de mes années au collège, puis au lycée, où nos formidables Texas Instruments nous permettaient de nous passer l’écriture de pages et de pages d’équations et de papier millimitré pour nos graphiques. Forcément, ils nous arrivaient machinalement de rentrer des calculs simples sur nos machines, que nous aurions largement pu faire de tête.

Cependant, nos calculatrices nous permettaient de gagner un temps considérable sur des calculs que nous avions préalablement appris à faire “seuls”, de visualiser la progression d’une donnée via sa courbe, et de nous rendre compte ainsi des potentielles erreurs beaucoup plus rapidement que si nous nous étions passés de nos machines.

Au final, nous étions non seulement plus productifs par la quantité de résolutions de problèmes mathématiques que nous pouvions faire dans un temps donné, mais nous avions aussi l’opportunité d’aller plus loin, avec ce “temps” gagné, dans l’apprentissage de nouveaux calculs, de nouvelles données, de nouveaux paramètres… Sur une année scolaire, nous avions l’opportunité d’en apprendre bien plus grâce à la rapidité de nos calculatrices que nos prédécesseurs qui ne bénéficiaient pas d’une telle technologie.

“Oui, mais encore faudrait-il déjà qu’ils sachent s’en servir correctement, qu’ils soient en mesure de repérer leurs erreurs de calculs plutôt que de me clamer haut et fort que la maison mesure 470m de haut, et donc qu’ils comprennent le raisonnement mathématiques de résolution du problème avant d’en faire un automatisme sur leur calculette”.

Et c’est ici, il me semble, que tout l’enjeu des nouvelles technologies, de l’automatisation, de la digitalisation et même de l’IA se pose. Si j’ai choisi de faire ce petit parallèle avec la calculatrice, c’est avant tout pour resituer et réaffirmer la place de l’humain face à ces bouleversements que l’on estime sans précédents. Est-il vraiment nécessaire de continuer à vouloir exécuter soi-même chaque calcul, chaque technique, chaque procédé, si un processus, une application, une machine ou encore une intelligence artificielle est capable de le faire tout en étant bien plus efficiente ?

Cependant, comme pour notre calculatrice, il me semble indispensable de savoir utiliser l’outil, de comprendre son fonctionnement, et de maitriser le raisonnement et les aspects fondamentaux de sa démarche, et ainsi ne pas se laisser engloutir et déposséder de sa capacité de réflexion (le fameux apprentissage du calcul avant d’utiliser sa calculette, que ma mère et ses collègues défendent). Si je ne sais pas quel est le problème, comment ma machine pourra-t-elle le résoudre ?

De plus, il me semble qu’un des enjeux des plus essentiels et des plus excitants est celui du temps. Ce temps dégagé par la productivité, par ce glissement de tâches automatisables, que pouvons-nous en faire ? Ce temps doit être un formidable tremplin vers de nouveaux apprentissages, de nouveaux progrès, de nouvelles découvertes… ! Du temps pour nous, pour réfléchir, pour nous reconnecter à ce qui fait notre humanité et la développer : notre sensibilité, notre intelligence émotionnelle, mais aussi notre capacité à changer de paradigme, notre sensibilité vis-à-vis de notre environnement, notre imagination, notre capacité à rêver…

Un grand travail sur notre système d’éducation sera donc à fournir pour glisser progressivement de la sacro-sainte “technique” vers les humanités, la pensée critique, la créativité et les autres formes d’intelligence bien trop absentes de nos écoles hyper formatées.

Bien sûr que l’intelligence artificielle a pour vocation d’apprendre par elle-même et de développer une forme de conscience, et de ne pas se cantonner seulement à un programme mimétique subordonné à l’action et à la réflexion humaine. Cependant je pense qu’il est de notre ressort de saisir toutes les opportunités nous permettant d’aller vers un travail, un mode de vie, une réflexion plus libérés, plus émancipés des contraintes techniques et d’expertises rapidement obsolètes et où nous nous retrouvons très vite dépassés.

Conjointement, nous pourrions développer une vague de progrès humain sans précédent, et c’est sur cet optimisme et cette volonté d’avancer que nous pourrons produire des merveilles ! Je repense à ma mère et ses histoires de chiffres de couleurs qui s’expriment et s’amusent, et je me dis que l’intelligence humaine a encore de beaux jours devant elle…

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